Chapitre 4

Le désir

Chapitre 4
Le désir

D'un côté, le désir peut être vu à la fois comme l'essence et le moteur de l'homme : il fait partie de son origine et contribue à la définir. Cependant, on peut aussi considérer le désir comme une source de souffrance, car le désir est tout-puissant et subordonne la raison. Certains cherchent donc à se libérer des désirs, mais il s'agit surtout de les maîtriser et de les limiter.

ILe désir, essence et moteur de l'homme

ADésir et besoin

Il existe une différence essentielle entre le désir et le besoin : le besoin peut être satisfait alors que le désir est insatiable.

Le besoin est animal (se reproduire, se nourrir, dormir, etc.), il dépend du corps seul et trouve donc sa satisfaction dans un acte ou un objet précis.
Ce n'est pas le cas du désir, qui se déploie dans l'imagination et non dans la réalité. Contrairement au besoin physique, le désir dépend donc de la capacité de l'homme à se projeter et à se représenter consciemment un objet désiré, malgré son absence. Le désir est donc propre à l'homme : il fait partie de ce qui définit notre humanité.

Par exemple, l'acte sexuel satisfait un besoin physique mais le désir est toujours renouvelé.

BLe désir définit l'homme

Dans l'Antiquité, on a tendance à parler de désirs multiples. Mais, pour les Modernes, il faut évoquer le désir au singulier car il est l'essence de l'homme.

Dire que le désir est l'essence de l'homme implique qu'il lui est propre : il différencie l'homme des animaux. De plus, cela suppose que c'est le désir, et non la raison, qui constitue la nature profonde de l'homme.

Cette idée est notamment défendue par Freud : le désir (la libido) définit et meut l'homme. En effet, les neuf dixièmes de l'appareil psychique sont constitués de désirs inconscients (les pulsions) auxquels l'homme est soumis. Spinoza affirme également que le désir est l'essence ou le « conatus » de l'homme car il lui apporte l'énergie nécessaire pour « persévérer dans son être ».

Le conatus (du verbe latin conor, qui signifie « s'efforcer » ou « tendre vers ») selon Spinoza est « l'effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être ».

« Le Désir est l'essence même de l'homme, c'est-à-dire l'effort par lequel l'homme s'efforce de persévérer dans son être. »

Éthique, Spinoza, 1677

Non seulement le désir définit l'homme par rapport aux animaux, mais il définit également chaque être humain par rapport aux autres. Le désir est ce qui fait notre individualité et notre subjectivité, c'est-à-dire qu'il est un principe d'individuation. En effet, on se différencie les uns des autres par nos goûts.

CLe désir meut l'homme

1Un désir surdimensionné

Si le désir est ce qui meut les hommes, c'est parce qu'il est surdimensionné et donc insatiable. Naturellement, les hommes ne peuvent pas se contenter d'assouvir des désirs modestes. Ils chercheront donc toujours à aller plus loin, à dépasser leurs limites, car leur désir est « aveugle ». En effet, il est déraisonnable et surdimensionné par rapport à leurs capacités, mais ceci est plus un avantage qu'un fardeau.

« Les hommes sont conduits plutôt par le désir aveugle que par la raison. »

Traité politique, Spinoza, 1677

C'est la vision de l'ambition comme d'un tremplin : si l'humanité n'avait pas des désirs insatiables et donc une ambition infinie, aurait-on aujourd'hui accompli autant d'exploits humains, de découvertes scientifiques, d'explorations géographiques ?

2Le mythe des androgynes

Le désir est ainsi le moteur de l'homme. Certains considèrent que la raison en elle-même ne fait que lui obéir.

Pour illustrer l'origine du désir amoureux, Platon utilise le célèbre mythe des androgynes (Le Banquet). Il raconte que les dieux avaient créé au départ trois espèces : les hommes, les femmes et les androgynes (mi-hommes, mi-femmes). Chaque individu possédait quatre bras, quatre jambes, deux têtes et avait la forme d'une boule, qui roulait pour se déplacer. Un jour, ces individus partirent à l'assaut du ciel et du royaume des dieux. Pour les punir, les dieux décidèrent de les couper en deux. Depuis ce jour, chaque moitié recherche l'autre désespérément ainsi de reconstituer l'unité perdue.

Ce mythe illustre l'idée que tout désir serait une poursuite désespérée d'un idéal. Le désir fait partie de l'origine et de l'essence des hommes et meut chacun de leurs actes.

IILe désir comme souffrance

AL'homme, esclave de ses désirs

1Un désir qui rend passif

Le désir, comme le besoin, implique une certaine passivité du sujet qui le subit. En effet, ce n'est pas un acte conscient et raisonnable qui serait choisi par le sujet concerné. Cette conception du désir est très négative : le désir entraînerait une aliénation de la raison et une dépendance à l'égard du corps ou des objets extérieurs.

Hume dit ainsi que la raison est « l'esclave des passions ». Elle n'a pas de force propre : elle a toujours besoin d'un désir qui l'anime et la porte et sa fonction est uniquement de lui obéir.

« La raison est, et elle ne peut qu'être l'esclave des passions ; elle ne peut prétendre à d'autres rôles qu'à les servir et à leur obéir. »

Traité de la nature humaine, Hume, 1740

2Un désir mendiant

Le désir contraint à toujours être esclave de l'objet de son désir car il crée une dépendance. Il met l'être « désirant » dans une situation d'infériorité par rapport à l'être ou à l'objet « désiré ». On peut en voir des exemples au quotidien, en observant par exemple la dépendance de certains envers l'alcool, les jeux d'argent, la cigarette, etc.

Platon en donne une illustration dans le Banquet. On y voit Éros, le désir amoureux, comme un mendiant misérable. Il est obligé de se cacher, de se déguiser, de ruser et de mentir afin d'approcher l'être aimé. Platon montre ainsi que le désir, en créant une situation asymétrique de dépendance, contraint les hommes à mendier et à perdre leur dignité.

BDes désirs infinis

1La multiplicité des désirs et l'unité de la raison

La multiplicité et le renouvellement infini des désirs est surtout une idée venant de l'Antiquité. Pour Platon, les désirs sont multiples et anarchiques : il donne l'image d'une hydre dont les têtes repoussent dès qu'elles sont coupées.

A cette multiplicité des désirs s'oppose l'unité de la raison (logos). Au moyen de la volonté, elle soumet alors les désirs infinis à une harmonie d'ensemble (La République).

2L'insatiabilité des désirs

L'insatiabilité du désir est ce qui en fait une souffrance : le désir renait sans cesse et l'impossibilité de le satisfaire rend malheureux. Le plaisir engendré quand on satisfait un désir n'est qu'éphémère tandis que la souffrance est constante.

« Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer au repos, dans une chambre. »

Pensées, Pascal, 1669

Le mythe des androgynes montre d'ailleurs que le désir est la recherche d'une unité impossible, et qu'il est donc une quête sans espoir.

CLa toute-puissance du désir

1La raison, esclave du désir

Certains philosophes sont ainsi convaincus de la toute-puissance du désir : le désir commande la raison.

En effet, Freud montre par sa théorie de l'inconscient que l'homme est gouverné presque entièrement par ses désirs inconscients (la libido).

De même, Nietzsche affirme que l'homme est mû par sa volonté de puissance. Même la raison et le désir de vérité n'en sont que des expressions, et la recherche scientifique ou l'humilité chrétienne n'en sont que des ruses. D'ailleurs, Nietzsche critique les ascétiques, qui seraient uniquement des être faibles qui veulent empêcher la volonté de puissance de s'exprimer librement.

2Le jugement altéré

C'est pourquoi le jugement est altéré : les goûts ne sont en fait que dépendants des désirs et non d'un raisonnement. On ne peut donc juger que par le désir et non par la raison, comme la logique le voudrait.

« Nous ne désirons aucune chose parce que nous la jugeons bonne ; mais, au contraire, nous jugeons qu'une chose est bonne parce que […] nous la désirons. »

Éthique, Spinoza, 1675

IIIMaîtriser ses désirs

APeut-on se libérer du désir ?

1La volonté de se libérer du désir

De nombreuses philosophies de vie, comme le bouddhisme ou le stoïcisme, préconisent de se libérer des désirs et des passions.

« Ce n'est pas par la satisfaction du désir que s'obtient la liberté, mais par la destruction du désir. »

Manuel, Épictète, Ier siècle

Pour Schopenhauer, seuls la mort et l'art peuvent nous libérer de la torture du désir. En effet, l'art est un regard esthétique et désintéressé sur le monde. Dans cette pure contemplation, il ne peut y avoir de désir d'agir sur le monde. Voir la beauté des choses suppose d'abord de ne plus les désirer.

Dans la pensée bouddhiste, c'est la fusion avec la nature qui permet de dépasser notre subjectivité pleine de désirs. Le nirvana (qui signifie « apaisement » ou « libération ») est ainsi une existence libérée du désir des sens, du désir de vivre et du désir de mourir.

La morale chrétienne a également repris cette idée stoïcienne : il faut privilégier la dimension spirituelle de l'homme et condamner les désirs, qui dépendent de « la chair ». C'est pourquoi l'acte sexuel, s'il correspond uniquement à un désir et non à une volonté de reproduction, est condamnable : c'est un abaissement vers l'animalité.

2La nécessité du désir

Cependant, il semble impensable de se libérer du désir s'il est le moteur de la vie. Pascal dit ainsi : « qui veut faire l'ange fait la bête ». Si on décide de renoncer au désir, on retourne au rang d'animal et on mène une existence vide de sens.

Un homme sans désir est condamné à l'ennui, à la mort ou à l'animalité.

BLimiter ses désirs

1Le danger de la démesure

Il faut limiter ses désirs. Sinon, le désir devient passion, et la passion est trop dangereuse. Dans l'Antiquité, les stoïciens préconisent de fuir le danger de l'hubris (la « démesure »).

Aristote défend aussi cette idée dans son évocation des passions : il montre qu'à chaque passion correspond deux extrêmes, dont il faut trouver le juste milieu. Par exemple, la lâcheté et l'audace sont deux extrêmes, et l'homme doit en trouver le juste milieu, qui est le courage.

2Les désirs chez les épicuriens

On peut considérer que la bonne maîtrise des désirs ne consiste pas à les détruire ni à les changer, mais à sélectionner les bons et les mauvais désirs. Cela fait notamment partie de la philosophie épicurienne.

Dans sa Lettre à Ménécée, Épicure distingue plusieurs sortes de désirs, qu'il hiérarchise. Il y a les « désirs naturels et nécessaires » qui sont limités et aisés à satisfaire (eau, nourriture, amitié) puis il y a tous les « désirs vains » qui sont naturels et non nécessaires (la bonne nourriture) ou non naturels et non nécessaires (la richesse, la gloire, l'honneur). Ces derniers sont causés par des artifices et ne sont synonymes que de souffrance et de dépendance. Il faut se contenter des désirs « naturels et nécessaires » pour atteindre le bonheur et en particulier l'ataraxie.

L'ataraxie, pour les épicuriens, est la paix de l'âme. Elle est atteinte par la limitation des désirs.

CRendre ses désirs raisonnables

1L'ascèse chez les stoïciens

Pour les stoïciens, il ne faut pas se contenter de limiter ses désirs : il faut que le désir devienne esclave de la raison. C'est le principe de l'ascèse. Il s'agit de fuir toute passion déraisonnable. Il ne faut désirer que ce qui dépend de nous, car désirer ce qui dépend du hasard revient à se faire l'esclave de ses passions.

L'ascèse désigne l'exercice continuel de la volonté afin de maîtriser le corps et les passions.

« Ne demande point que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu'elles arrivent comme elles arrivent, et tu prospéreras toujours. »

Manuel, Épictète, Ier siècle

2Changer ses désirs

On peut même décider de changer ses désirs, de les accorder à la réalité plutôt que l'inverse. En effet, c'est Descartes qui parle de « changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde ». On sera toujours heureux si on décide de désirer ce qu'on sait déjà réalisable et réalisé. Mais cette conception du désir suppose une toute-puissance de la raison et de la volonté.

« Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde. »

Discours de la méthode, Descartes, 1637

On peut donc chercher à concilier raison et désir, en soumettant le désir à la raison.

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