Première ES 2015-2016
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Première ES 2015-2016

Le Père Goriot, Enterrement du père Goriot

Quand le corbillard vint, Eugène fit remonter la bière, la décloua, et plaça religieusement sur la poitrine du bonhomme une image qui se rapportait à un temps où Delphine et Anastasie étaient jeunes, vierges et pures, et ne raisonnaient pas, comme il l'avait dit dans ses cris d'agonisant. Rastignac et Christophe accompagnèrent seuls, avec deux croque-morts, le char qui menait le pauvre homme à Saint-Étienne-du-Mont, église peu distante de la rue Neuve-Sainte-Geneviève. Arrivé là, le corps fut présenté à une petite chapelle basse et sombre, autour de laquelle l'étudiant chercha vainement les deux filles du père Goriot ou leurs maris. Il fut seul avec Christophe, qui se croyait obligé de rendre les derniers devoirs à un homme qui lui avait fait gagner quelques bons pourboires. En attendant les deux prêtres, l'enfant de chœur et le bedeau, Rastignac serra la main de Christophe, sans pouvoir prononcer une parole.
- Oui, monsieur Eugène, dit Christophe, c'était un brave et honnête homme, qui n'a jamais dit une parole plus haut que l'autre, qui ne nuisait à personne et n'a jamais fait de mal.
Les deux prêtres, l'enfant de chœur et le bedeau vinrent et donnèrent tout ce qu'on peut avoir pour soixante-dix francs dans une époque où la religion n'est pas assez riche pour prier gratis. Les gens du clergé chantèrent un psaume, le Libera, le De profundis. Le service dura vingt minutes. Il n'y avait qu'une seule voiture de deuil pour un prêtre et un enfant de chœur, qui consentirent à recevoir avec eux Eugène et Christophe.
- Il n'y a point de suite, dit le prêtre, nous pourrons aller vite, afin de ne pas nous attarder, il est cinq heures et demie.
Cependant au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures armoriées, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Nucingen, se présentèrent et suivirent le convoi jusqu'au Père-Lachaise. À six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l'argent de l'étudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent et l'un d'eux, s'adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et n'y trouva rien ; il fut forcé d'emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Rastignac un accès d'horrible tristesse. Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d'un cœur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages, et le voyant ainsi, Christophe le quitta.
Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine, où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses :
- À nous deux maintenant !
Et pour premier acte du défi qu'il portait à la Société, Rastignac alla dîner chez Mme de Nucingen.

Honoré de Balzac

Le Père Goriot

1835

I

Un père abandonné par ses filles

  • Le père Goriot est enterré sans la présence de ses filles. Cet abandon est souligné par plusieurs expressions : "il n'y avait qu'une seul voiture de deuil", "il n'y a point de suite", "deux voitures armoriées mais vides".
  • L'expression "armoriées mais vides" souligne que les filles sont riches grâce à leur père, mais que leurs cœurs sont aussi vides que les voitures.
  • Les filles sont représentées aussi par leurs domestiques : "les gens de ses filles".
  • Cet enterrement pathétique rappelle la cruauté des filles, leur ingratitude. Elles sont nobles grâce à leur père, mais elles ne lui rendent même pas honneur en assistant à son enterrement.
II

Un enterrement précipité

  • L'enterrement est précipité, expéditif, un sentiment accentué par l'écriture dépouillée.
  • Cette impression est renforcée par les marques du temps : "le service dura vingt minutes", "nous pouvons aller vite", "il est cinq heures et demie", "à six heures", "aussitôt que fut dite la courte prière".
  • On remarque un énumération de verbes d'action : "vinrent et donnèrent", "les gens du clergé chantèrent", "deux voitures armoriées mais vides se présentèrent et suivirent", "le corps du père Goriot fut descendu".
III

La question de l'argent

  • Le thème de l'argent est essentiel dans le roman. Il est rappelé dans cette scène à travers un champ lexical fourni : "tout ce qu'on peut avoir pour soixante-dix francs", "la religion n'est pas assez riche pour payer gratis", "l'argent de l'étudiant", "l'un des fossoyeurs lui demanda un pourboire", "Eugène fut forcé d'emprunter vingt sous à Christophe".
  • Même dans la mort, on n'est rien sans argent. L'auteur dénonce le clergé qui ne fait rien sans argent. Tout a un prix.
IV

L'opposition entre passé et présent : la transformation d'Eugène

  • Le texte se construit sur une opposition entre passé et présent.
  • Rastignac prend conscience de la cruauté de la société : "Ce fait si léger en lui-même détermina chez Rastignac un accès d'horrible tristesse". Le jeune homme que Rastignac a été meurt à cet instant. Cette scène est importante pour lui.
  • Un sentiment de révolte se déclare chez Rastignac. Il refuse de devenir comme le père Goriot. Eugène pleure autant le père Goriot que le jeune homme qu'il a été. C'est la fin de l'innocence.
  • L'enterrement a lieu au crépuscule. C'est la fin de la journée, la fin de la vie.
  • Le passé enterré, Rastignac pense au futur : "Il se croisa les bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta".
  • Le passage du passé au futur est aussi un mouvement. Le regard va de la tombe au ciel.
  • Eugène devient un autre homme. Il a l'espoir en un avenir où il sera différent de ce qu'il a été.
V

La soif d'ambition de Rastignac

  • Paris devient un objet de désir pour Rastignac.
  • Paris est associé à une femme : "tortueusement couché".
  • Paris est un lieu de fêtes et de plaisirs : "commençaient à briller les lumières".
  • C'est aussi le lieu de la richesse :"là où vivait ce beau monde".
  • Rastignac veut en profiter : "un regard qui semblait par avance en pomper le miel".
  • L'ambition de Rastignac se traduit par l'apostrophe faite à Paris : "À nous deux maintenant !"
  • On assiste à la mort d'Eugène, le jeune homme devient "Rastignac". Il quitte l'enterrement pour tout de suite passer à l'action : "Rastignac alla dîner chez madame de Nucingen".

En quoi cette scène est-elle pathétique ?

I. Un enterrement précipité
II. L'absence des filles
III. La question de l'argent

Quel portrait est fait de Rastignac dans cette scène ?

I. La tristesse du personnage
II. L'opposition entre passé et avenir : la fin de l'innocence
III. La naissance d'un Rastignac amibitieux

Que critique Balzac dans cet extrait ?

I. L'ingratitude des enfants
II. Le pouvoir de l'argent
III. L'ambition d'Eugène Rastignac

En quoi la temporalité est-elle importante dans cet extrait ?

I. Un enterrement précipité
II. Le passé révolu, l'adieu à l'innocence
III. Le futur, promesse de richesse pour l'ambitieux Rastignac

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