Première ES 2015-2016

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Le Barbier de Séville, Les aveux mutuels (IV, 6)

(Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table.)

LE COMTE :
La voici. − Ma belle Rosine !…

ROSINE (d'un ton très compassé) :
Je commençais, monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.

LE COMTE :
Charmante inquiétude !… Mademoiselle, il ne me convient point d'abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d'un infortuné ! mais, quelque asile que vous choisissiez, je jure sur mon honneur…

ROSINE :
Monsieur, si le don de ma main n'avait pas dû suivre à l'instant celui de mon cœur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos yeux ce que cette entrevue a d'irrégulier !

LE COMTE :
Vous, Rosine ! la compagne d'un malheureux ! sans fortune, sans naissance !…

ROSINE :
La naissance, la fortune ! Laissons là les jeux du hasard ; et si vous m'assurez que vos intentions sont pures…

LE COMTE (à ses pieds) :
Ah ! Rosine ! je vous adore !…

ROSINE (indignée) :
Arrêtez, malheureux !… vous osez profaner… Tu m'adores !… va, tu n'es plus dangereux pour moi : j'attendais ce mot pour te détester. Mais, avant de t'abandonner au remords qui t'attend (en pleurant), apprends que je t'aimais, apprends que je faisais mon bonheur de partager ton mauvais sort. Misérable Lindor ! j'allais tout quitter pour te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et l'indignité de cet affreux comte Almaviva, à qui tu me vendais, ont fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma faiblesse. Connais-tu cette lettre ?

LE COMTE (vivement) :
Que votre tuteur vous a remise ?

ROSINE (fièrement) :
Oui, je lui en ai l'obligation.

LE COMTE :
Dieux, que je suis heureux ! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier, je m'en suis servi pour arracher sa confiance ; et je n'ai pu trouver l'instant de vous en informer. Ah, Rosine ! il est donc vrai que vous m'aimez véritablement !

FIGARO :
Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même…

ROSINE :
Monseigneur !… Que dit-il ?

LE COMTE (jetant son large manteau, paraît en habit magnifique.) :
Ô la plus aimée des femmes ! il n'est plus temps de vous abuser : l'heureux homme que vous voyez à vos pieds n'est point Lindor ; je suis le comte Almaviva, qui meurt d'amour, et vous cherche en vain depuis six mois.

ROSINE (tombe dans les bras du comte.)
Ah !…

LE COMTE (effrayé) :
Figaro ?

FIGARO :
Point d'inquiétude, monseigneur ; la douce émotion de la joie n'a jamais de suites fâcheuses : la voilà, la voilà qui reprend ses sens. Morbleu ! qu'elle est belle !

ROSINE :
Ah, Lindor !… ah ! monsieur ! que je suis coupable ! j'allais me donner cette nuit même à mon tuteur.

LE COMTE :
Vous, Rosine !

ROSINE :
Ne voyez que ma punition ! J'aurais passé ma vie à vous détester. Ah, Lindor, le plus affreux supplice n'est-il pas de haïr, quand on sent qu'on est faite pour aimer ?

FIGARO (regarde à la fenêtre) :
Monseigneur, le retour est fermé ; l'échelle est enlevée.

LE COMTE :
Enlevée !

ROSINE (troublée) :
Oui, c'est moi… c'est le docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il m'a trompée. J'ai tout avoué, tout trahi : il sait que vous êtes ici, et va venir avec main-forte.

FIGARO (regarde encore) :
Monseigneur, on ouvre la porte de la rue.

ROSINE (courant dans les bras du comte avec frayeur) :
Ah, Lindor !…

LE COMTE (avec fermeté) :
Rosine, vous m'aimez ! Je ne crains personne ; et vous serez ma femme. J'aurai donc le plaisir de punir à mon gré l'odieux vieillard !…

ROSINE :
Non, non, grâce pour lui, cher Lindor ! Mon cœur est si plein, que la vengeance ne peut y trouver place.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais

Le Barbier de Séville

1775

I

Le triomphe de l'amour

  • C'est le triomphe de l'amour. Rosine avoue son amour à Lindor même s'il n'a pas d'argent et pas de titre : "la naissance, la fortune ! Laissons là les jeux du hasard et si vous m'assurez que vos intentions sont pures… "
  • Rosine est prête à le suivre et assure que la "nécessité" du cœur est plus importante que les conventions ("ce que cette entrevue a d'irrégulier"). Les sentiments triomphent de tout.
  • Pour le Comte aussi, les sentiments ont plus d'importance. Il cherche "une femme qui l'aimât pour lui-même". Il s'est fait passer pour un pauvre homme pour être aimé en tant que Lindor, et non en tant que comte.
  • Cette déclaration d'amour passe par une ponctuation très expressive ; des interjections et des hyperboles pour souligner l'émoi des personnages.
II

L'importance de la mise en scène

  • La scène se passe la nuit.
  • Le suspense est créé par la peur de voir arriver Bartholo. Le rendez-vous est clandestin.
  • Les didascalies soulignent l'intensité dramatique de la scène. Les sentiments des personnages sont rapportés. Le Comte est "effrayé", Rosine est "troublée".
  • Il y a des "bougies", la scène se teinte de romantisme.
  • On trouve de nombreuses exclamations, c'est une scène de révélations.
  • Rosine tombe dans les bras de Lindor et s'évanouit : "Oh ! comme c'est beau !"
III

L'intensité dramatique

  • De nombreux points de suspension soulignent la tension dramatique.
  • D'abord, Lindor met Rosine à l'épreuve. Il joue un double jeu.
  • Rosine pense que Lindor veut la donner au Comte. Il y a un quiproquo.
  • Puis Lindor révèle son identité. C'est l'acmé de la scène. La révélation arrive quand Figaro intervient et dit "Monseigneur".
  • Ensuite, les personnages expriment leur amour.
  • Rosine et Figaro ont peur quand Bartholo arrive. Lindor se montre courageux.
IV

Le thème du masque

  • Il y a un quiproquo avec la lettre de Lindor. Rosine croit que Lindor veut la donner au Comte.
  • Les accessoires ont de l'importance : l'échelle annonce le danger.
  • Les bougies éclairent la scène, créent une ambiance sentimentale et nocturne. Mais elles rendent aussi la scène peu éclairée, propice au quiproquo et au masque.
  • Le Comte est déguisé, il porte une cape et un chapeau par-dessus son costume blanc. Il est prêt pour le mariage.
V

La question de l'identité

  • Pendant toute la pièce, le Comte change d'identité.
  • Rosine vouvoie le Comte, lui-même parle de lui à la troisième personne, il s'appelle "le malheureux" ou encore "l'infortuné".
    Il y a un dédoublement de la personne.
  • Rosine passe du vouvoiement au tutoiement. La frontière est floue entre Lindor et le Comte, entre la vraie identité et la fausse.
  • Le Comte emploie la première personne et révèle son identité grâce à l'amour, quand il dit : "ma femme". L'amour est le remède à la crise identitaire.

Comment Beaumarchais exploite-t-il le thème du masque ?

I. Le quiproquo
II. Le double jeu du Comte
III. La question de l'identité

En quoi l'amour résout-il le quiproquo ?

I. Rosine fâchée : le quiproquo de la lettre
II. La dramatisation de la scène
III. La déclaration d'amour

En quoi cette scène est-elle celle de la résolution de l'intrigue ?

I. La fin du quiproquo
II. Une déclaration d'amour
III. L'importance de l'identité

Thème 2 Le théâtre
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