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J'ai compris

Le Jeu de l'amour et du hasard, Badinage amoureux (II, 9 et 10)

DORANTE :
Lisette, quelque éloignement que tu aies pour moi, je suis forcé de te parler ; je crois que j'ai à me plaindre de toi.

SILVIA :
Bourguignon, ne nous tutoyons plus, je t'en prie.

DORANTE :
Comme tu voudras.

SILVIA :
Tu n'en fais pourtant rien.

DORANTE :
Ni toi non plus ; tu me dis : je t'en prie.

SILVIA :
C'est que cela m'est échappé.

DORANTE :
Eh bien, crois-moi, parlons comme nous pourrons ; ce n'est pas la peine de nous gêner pour le peu de temps que nous avons à nous voir.

SILVIA :
Est-ce que ton maître s'en va ? Il n'y aurait pas grande perte.

DORANTE :
Ni à moi non plus, n'est-il pas vrai ? J'achève ta pensée.

SILVIA :
Je l'achèverais bien moi-même, si j'en avais envie ; mais je ne songe pas à toi.

DORANTE :
Et moi, je ne te perds point de vue.

SILVIA :
Tiens, Bourguignon, une bonne fois pour toutes, demeure, va-t'en, reviens, tout cela doit m'être indifférent, et me l'est en effet ; je ne te veux ni bien ni mal ; je ne te hais, ni ne t'aime, ni ne t'aimerai, à moins que l'esprit ne me tourne. Voilà mes dispositions ; ma raison ne m'en permet point d'autres, et je devrais me dispenser de te le dire.

DORANTE :
Mon malheur est inconcevable. Tu m'ôtes peut-être tout le repos de ma vie.

SILVIA :
Quelle fantaisie il s'est allé mettre dans l'esprit ! Il me fait de la peine. Reviens à toi. Tu me parles, je te réponds ; c'est beaucoup, c'est trop même ; tu peux m'en croire, et, si tu étais instruit, en vérité, tu serais content de moi ; tu me trouverais d'une bonté sans exemple, d'une bonté que je blâmerais dans une autre. Je ne me la reproche pourtant pas ; le fond de mon cœur me rassure, ce que je fais est louable. C'est par générosité que je te parle ; mais il ne faut pas que cela dure ; ces générosités-là ne sont bonnes qu'en passant, et je ne suis pas faite pour me rassurer toujours sur l'innocence de mes intentions ; à la fin, cela ne ressemblerait plus à rien. Ainsi, finissons, Bourguignon ; finissons, je t'en prie. Qu'est-ce que cela signifie ? c'est se moquer ; allons, qu'il n'en soit plus parlé.

DORANTE :
Ah ! ma chère Lisette, que je souffre !

SILVIA (à part) :
Venons à ce que tu voulais me dire. Tu te plaignais de moi quand tu es entré ; de quoi était-il question ?

DORANTE :
De rien, d'une bagatelle ; j'avais envie de te voir, et je crois que je n'ai pris qu'un prétexte.

SILVIA (à part) :
Que dire à cela ? Quand je m'en fâcherais, il n'en serait ni plus ni moins.

DORANTE :
Ta maîtresse, en partant, a paru m'accuser de t'avoir parlé au désavantage de mon maître.

SILVIA :
Elle se l'imagine ; et, si elle t'en parle encore, tu peux le nier hardiment ; je me charge du reste.

DORANTE :
Eh, ce n'est pas cela qui m'occupe !

SILVIA :
Si tu n'as que cela à me dire, nous n'avons plus que faire ensemble.

DORANTE :
Laisse-moi du moins le plaisir de te voir.

SILVIA :
Le beau motif qu'il me fournit là ! J'amuserai la passion de Bourguignon ! Le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour.

DORANTE :
Tu me railles, tu as raison ; je ne sais ce que je dis, ni ce que je te demande. Adieu.

SILVIA :
Adieu, tu prends le bon parti... Mais, à propos de tes adieux, il me reste encore une chose à savoir. Vous partez, m'as-tu dit ; cela est-il sérieux ?

DORANTE :
Pour moi il faut que je parte ou que la tête me tourne.

SILVIA :
Je ne t'arrêtais pas pour cette réponse-là, par exemple

DORANTE :
Et je n'ai fait qu'une faute ; c'est de n'être pas parti dès que je t'ai vue.

SILVIA (à part) :
J'ai besoin à tout moment d'oublier que je l'écoute.

DORANTE :
Si tu savais, Lisette, l'état où je me trouve…

SILVIA :
Oh ! il n'est pas si curieux à savoir que le mien, je t'en assure.

DORANTE :
Que peux-tu me reprocher ? Je ne me propose pas de te rendre sensible.

SILVIA (à part) :
Il ne faudrait pas s'y fier.

DORANTE :
Et que pourrais-je espérer en tâchant de me faire aimer ? Hélas ! quand même je posséderais ton cœur…

SILVIA :
Que le ciel m'en préserve ! quand tu le posséderais, tu ne le saurais pas ; et je ferais si bien que je ne le saurais pas moi-même. Tenez, quelle idée il lui vient là !

DORANTE :
Il est donc bien vrai que tu ne me hais, ni ne m'aimes, ni ne m'aimeras ?

SILVIA :
Sans difficulté.

DORANTE :
Sans difficulté ! Qu'ai-je donc de si affreux ?

SILVIA :
Rien ; ce n'est pas là ce qui te nuit.

DORANTE :
Eh bien ! chère Lisette, dis-le-moi cent fois, que tu ne m'aimeras point.

SILVIA :
Oh ! je te l'ai assez dit ; tâche de me croire.

DORANTE :
Il faut que je croie ! Désespère une passion dangereuse, sauve-moi des effets que j'en crains ; tu ne me hais, ni ne m'aimes, ni ne m'aimeras ; accable mon cœur de cette certitude-là. J'agis de bonne foi, donne-moi du secours contre moi-même ; il m'est nécessaire, je te le demande à genoux.
(Il se jette à genoux. Dans ce moment, M. Orgon et Mario entrent et ne disent mot.)

Scène X

SILVIA :
Ah ! nous y voilà ! il ne manquait plus que cette façon-là à mon aventure. Que je suis malheureuse ! c'est ma facilité qui le place là. Lève-toi donc, Bourguignon, je t'en conjure ; il peut venir quelqu'un. Je dirai ce qu'il te plaira ; que me veux-tu ? je ne te hais point. Lève-toi ; je t'aimerais, si je pouvais ; tu ne me déplais point ; cela doit te suffire.

DORANTE :
Quoi ! Lisette, si je n'étais pas ce que je suis, si j'étais riche, d'une condition honnête, et que je t'aimasse autant que je t'aime, ton cœur n'aurait point de répugnance pour moi ?

SILVIA :
Assurément.

DORANTE :
Tu ne me haïrais pas ? Tu me souffrirais ?

SILVIA :
Volontiers. Mais lève-toi.

DORANTE :
Tu parais le dire sérieusement, et, si cela est, ma raison est perdue.

SILVIA :
Je dis ce que tu veux, et tu ne te lèves point.

MONSIEUR ORGON (s'approchant) :
C'est bien dommage de vous interrompre ; cela va à merveille, mes enfants ; courage !

SILVIA :
Je ne saurais empêcher ce garçon de se mettre à genoux, monsieur. Je ne suis pas en état de lui en imposer, je pense.

MONSIEUR ORGON :
Vous vous convenez parfaitement bien tous deux ; mais j'ai à te dire un mot, Lisette, et vous reprendrez votre conversation quand nous serons partis. Vous le voulez bien, Bourguignon ?

DORANTE :
Je me retire, monsieur.

MONSIEUR ORGON :
Allez, et tâchez de parler de votre maître avec un peu plus de ménagement que vous ne faites.

DORANTE :
Moi, monsieur !

MARIO :
Vous-même, monsieur Bourguignon ; vous ne brillez pas trop dans le respect que vous avez pour votre maître, dit-on.

DORANTE :
Je ne sais ce qu'on veut dire.

MONSIEUR ORGON :
Adieu, adieu ; vous vous justifierez une autre fois.

Pierre de Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

1730

I

Dorante, le registre pathétique

  • Il y a une grande différence de registres entre les discours des deux personnages.
  • Dorante utilise le registre pathétique.
  • Il utilise une ponctuation très expressive. On trouve ainsi de nombreuses exclamations et interrogations : "Ah ! Ma chère Lisette que je souffre !", "qu'ai-je donc de si affreux ?"
  • L'interjection : "Ah !" est employée.
  • L'utilisation de l'intensif "si" renforce le pathos.
II

Silvia, le registre ironique

  • Silvia utilise le registre ironique. Elle met une distance entre elle et Dorante.
  • Elle utilise la troisième personne du singulier : "Le beau motif qu'il me fournit là !"
  • Elle rabaisse Dorante : "J'amuserai la passion de Bourguignon ! Le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour".
  • Elle domine la scène, elle a plus de répliques et elles sont plus longues.
  • Elle pose les questions et donne les réponses : "Qu'est-ce que cela signifie ? C'est se moquer, allons, qu'il n'en soit plus parlé.", "Que dire à cela ? Quand je m'en fâcherais, il n'en serait ni plus ni moins".
  • Elle donne des ordres : "qu'il n'en soit plus parlé", "je me charge du reste".
  • Le discours est rythmé et rapide avec de nombreuses virgules et points-virgules.
III

Dorante, un personnage lyrique

  • Dorante apparaît comme un personnage lyrique qui n'a pas peur d'avouer ses sentiments.
  • La première personne est utilisée : "je", "moi", "me".
  • Il y a des apostrophes lyriques : "Ah !", "Hélas !", "Eh bien !"
  • Le champ lexical de la souffrance est employé : "je souffre", "plaindre", "malheur", "tu m'ôtes peut-être tout le repos de ma vie", "la tête me tourne".
  • On trouve également l'expression de l'amour : "sauve moi des effets que j'en crains".
IV

Silvia, un personnage dur

  • En opposition, Silvia se montre dure.
  • L'impératif est utilisé : "finissons". Ce terme est répété deux fois dans la même phrase.
  • L'épanorthose est employée (figure de style qui consiste à corriger une affirmation en augmentant son effet) : "c'est beaucoup, c'est trop même", "tout cela doit m'être indifférent et me l'est en effet".
  • Elle refuse de le tutoyer, d'être familière avec lui : "ne nous tutoyons plus".
  • Le rythme est ternaire : "demeure, va-t'en, reviens".
V

L'importance de la négation

  • L'opposition entre les personnages se caractérise notamment par une utilisation importante de la négation. Silvia refuse Dorante, elle ne cesse de le rejeter. Leurs propos s'opposent sans arrêt.
  • Ainsi, Silvia dit : "je ne songe pas à toi" et Dorante répond "moi je ne te perds point de vue".
  • Il y a un parallélisme de construction dans la négation : "Tu n'en fais pourtant rien − Ni toi non plus", "Il n'y aurait pas grande perte − Ni à moi non plus".
  • "Plus" est répété : "ne nous tutoyons plus", "qu'il n'en soit plus parlé", "nous n'avons plus que faire ensemble".
  • On remarque le désarroi de Dorante : "Et je n'ai fait qu'une faute". La négation est restrictive.
  • Les rôles ne sont pas faciles à tenir, les personnages s'embrouillent : "je ne sais ce que je dis, ni ce que je te demande", "je ne te veux ni bien ni mal je ne te hais, ni ne t'aime, ni ne t'aimerai".
  • Cette abondance de la négation sert à théâtraliser la scène. Le spectateur sait que les personnages jouent des rôles. Il sait aussi que Silvia aime Dorante.
VI

La double énonciation

  • Il y a une mise en abyme. Les acteurs jouent Silvia et Dorante, mais Silvia et Dorante eux-mêmes jouent des personnages, Lisette et Bourguignon.
  • Silvia cache ses sentiments. En disant "tâche de me croire", Silvia n'oblige pas Dorante à la croire. Elle lui demande d'essayer, mais elle-même ne semble pas certaine de ce qu'elle dit.
  • Silvia n'est pas aussi sûre d'elle que ce qu'elle fait croire. Ainsi, elle se répète deux fois dans la même phrase avec "finissons".
  • Il y a la présence de nombreux conditionnels, temps de l'irréel : "si tu étais instruit, en vérité, tu serais content de moi", "quand même je posséderais ton cœur", "quand tu le posséderais, tu ne le saurais pas ; et je ferais si bien que je ne le saurais pas moi-même". La dernière phrase est en vérité la réalité, et le public le sait.
  • Les apartés renseignent le spectateur sur le double langage. Plusieurs fois, on trouve la didascalie "à part".
  • On apprend alors les véritables sentiments des personnages. Silvia dit ainsi : "j'ai besoin à tout moment d'oublier que je l'écoute". Elle avoue que les mots peuvent être trompeurs : "il ne faudrait pas s'y fier".
  • Le spectateur en sait donc beaucoup plus que les personnages.
VII

Une scène de comédie

  • La scène est comique pour plusieurs raisons.
  • D'abord, il y a un comique de répétition. Le verbe "croire" revient cinq fois. Il souligne que les personnages jouent des rôles, et qu'au contraire, il ne faut pas les croire.
  • Il y a une répétition de "je t'en prie" trois fois.
  • Le mot "adieu" est répété également.
  • L'insistance des personnages finit par devenir comique. On voit qu'ils essaient de se persuader, particulièrement Silvia.
  • L'exagération de Dorante fait également sourire : "Désespère une passion dangereuse, sauve-moi des effets que j'en crains, tu ne me hais, ni ne m'aimes, ni ne m'aimeras ; accable mon cœur de cette certitude-là".

En quoi les personnages sont-ils opposés dans cette scène ?

I. Les registres utilisés
II. Le lyrisme de Dorante
III. La dureté de Silvia

En quoi cette scène est-elle comique ?

I. La double énonciation
II. Une scène de quiproquo
III. Le comique de répétition

En quoi cette scène est-elle théâtralisée ?

I. La double énonciation
II. Le jeu des masques
III. La place du spectateur

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