Première ES 2016-2017

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Les Caractères, "Des jugements" (livre XII)

L'homme est un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition ? sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'êtes accordée à vous-mêmes ? C'est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux, vos confrères, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a de meilleur. Laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez comme il s'oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature ; mais écoutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix : "Voilà un bon oiseau"; et d'un lévrier qui prend un lièvre corps à corps : "C'est un bon lévrier." Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce : "Voilà un brave homme". Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui s'affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites : "Voilà de sots animaux" ; et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas : "Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler ? "Et si les loups en faisaient de même : "Quels hurlements ! quelle boucherie !" Et si les uns ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce ? ou après l'avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes ? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous, distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement; car avec vos seules mains que vous pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête ? au lieu que vous voilà munis d'instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'en échapper. Mais comme vous devenez d'année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de vous exterminer: vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine ; vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui tombant sur vos toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche, l'enfant et la nourrice : et c'est là encore où gît la gloire ; elle aime le remue-ménage, et elle est personne d'un grand fracas.

La Bruyère

Les Caractères

1688

I

Le comportement animal de l'Homme

  • La Bruyère compare les hommes à des animaux.
  • Il les compare à des chiens : "chiens qui s'aboient, qui s'affrontent, qui se mordent et se déchirent." Il y a une gradation dans la violence.
  • Il les compare à des chats en utilisant des hyperboles : "milliers", "à dix lieues", "neuf à dix mille chats".
  • Il les compare à des loups : "et si les loups".
  • On peut noter la comparaison de plus en plus violente pour dénoncer la violence de la guerre.
II

Une intelligence qui sert le Mal

  • La Bruyère évoque le caractère "raisonnable" des hommes, la supériorité des hommes sur les animaux. Mais finalement, cette supériorité ne leur sert qu'à créer des armes pour s'entretuer.
  • La Bruyère utilise un euphémisme pour parler des armes à feu : "de petits globes".
  • On peut relever le champ lexical des armes : "les lances", "les piques", "les dars", "les sabres", "les cimeterres", "instruments commodes", "plus pesant et plus massif", "ceux qui tombant sur vos toits".
  • On peut remarquer la tonalité ironique du texte. L'intelligence de l'Homme se trouve dans sa capacité à créer des armes au service du Mal, c'est-à-dire de la guerre.
III

Un discours destiné aux hommes

  • La Bruyère s'adresse aux hommes.
  • On peut noter l'apostrophe au lecteur : "Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler ?" Cela sert à impliquer directement le lecteur pour mieux le toucher.
  • Plusieurs adresses directes sont matérialisées par des questions : "Qui vous a passé cette définition ? sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'êtes accordée vous-mêmes ?".
  • Le lecteur est pris à témoin. La Bruyère utilise à plusieurs reprises le pronom personnel "vous" qui représente le lecteur.
  • On peut parler de dialogue avec le lecteur.
IV

La guerre pour la gloire

  • La Bruyère dénonce le moteur de la guerre, l'orgueil.
  • Le terme "gloire" est répété deux fois. Il conclut les deux parties du texte, ce qui lui donne de l'importance. Les comportements violents, la guerre, n'ont pour but que de prouver sa valeur.
  • La gloire est personnifiée : "où gît la gloire", "elle aime". Elle devient une femme. Les hommes se battent pour elle. Il est question de la vanité de la guerre.
  • Cette soif de gloire conduit à des catastrophes. On peut noter l'utilisation du violent terme "carnage".
  • On trouve le champ lexical de la bataille : "s'affrontent", "se mordent", "se déchirent", "fureur", "détruit", "anéantir", "arracher", "égratiner", "couler votre sang", "exterminer".

Que dénonce La Bruyère dans ce texte ?

I. La violence de la guerre
II. L'intelligence au service de la guerre
III. La gloire, moteur de la guerre

Quels outils La Bruyère utilise-t-il pour dénoncer la guerre ?

I. La comparaison animale
II. L'ironie
III. La personnification de la gloire

Quels défauts humains La Bruyère décrit-il ?

I. La violence des hommes
II. L'intelligence au service du Mal
III. La soif de gloire

Thème 4 L'argumentation
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