Première ES 2016-2017
Kartable
Première ES 2016-2017

Du côté de chez Swann, La madeleine

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de mon coucher n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulées dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

Marcel Proust

Du côté de chez Swann

1913

I

Le travail de la mémoire

A

Le doute

Proust exprime le doute quant à son souvenir :

  • Plusieurs expressions soulignent l'ignorance : "grave incertitude", "ne devraient pas", "semblent", "d'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender", "incertitude", "sans la notion de sa cause", "je ne sais", "ne la connais pas".
  • Le narrateur n'est pas certain, il exprime des hypothèses : "peut-être", "ou".
  • Le passage est marqué par de nombreuses interrogations directes ou indirectes : "d'où venait-elle" (interrogation directe), "je ne sais pourquoi" (interrogation indirecte).
B

Le souvenir, un élément insaisissable

Il est difficile de localiser le souvenir.

  • On note plusieurs utilisations d'antithèses, d'oppositions. La lumière est opposée à l'obscurité dans ce passage : "éclaircissement", "faire entrer dans sa lumière", "claire conscience" contre "le pays obscur", "jamais de sa nuit".
  • Il y a une idée de profondeur : "tout au fond de moi", "redescendu" qui est opposé à : "surface", "remontera", "soulever".

Il y a donc deux mouvements dans ce passage, une montée et une descente. Le souvenir surgit, il monte à la surface. Puis le narrateur plonge à l'intérieur de lui-même pour chercher d'où vient le souvenir. C'est une plongée pour retrouver ce qui a été perdu.

II

Les deux "moi"

Il y a fusion entre le souvenir, caractérisé par les pronoms "elles" ou "elle" : "elle était moi", et le narrateur qui ne font qu'un. On peut parler de "moi" sensible et de "moi" intellectuel. Le "moi" sensible ressent le souvenir, le "moi" intellectuel l'analyse.

  • Le souvenir naît du goût. Proust utilise le lexique de la perception, de la sensation : "toucha", "tressailli", "plaisir délicieux", "envahit","tressailli", "extraordinaire", "plaisir délicieux", "envahit", "isolé".
  • On relève une allitération en "m" : "s'amollit", "morceau", "madeleine", "mot", "miette", "m", "mêlée". Cela montre comment la madeleine est liée au souvenir.
  • La sensation fait surgir le souvenir. Elle est puissante : "mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine".
  • Le "moi" intellectuel est celui qui utilise l'esprit. Mais il a du mal à trouver d'où vient le souvenir. La sensation semble supérieure à l'intellect ici. L'odorat et le goût dictent à la pensée ce qu'elle doit chercher.
III

Le bonheur

  • L'extrait suggère que le bonheur est une sensation immédiate, instantanée. Le passé est révolu et éphémère.
  • Le plaisir est souligné par le vocabulaire mélioratif.
  • L'expérience est presque mystique, elle transcende le narrateur.
  • C'est une résurrection : "de ce qui était mort pour moi". Proust souligne l'impression de paix.
  • C'est une révélation, elle rappelle un "moi" profond, immortel.
  • On note le champ lexical du plaisir : "plaisir", "délicieux", "joie", "je tressailli".
  • On remarque également l'utilisation d'intensifs : "extraordinaire", "délicieux", "précieuse", "puissante".
  • Les rythmes sont ternaires : "les vicissitudes de la vie indifférente, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire", "médiocre, contingent, mortel". Ces rythmes soulignent l'enthousiasme, le narrateur accumule les noms et les adjectifs, il cherche à définir au mieux sa joie.
  • Il utilise des procédés d'accumulation : accumulation d'adjectifs épithètes, de comparaison, de compléments d'objet.
  • Proust utilise de longues phrases pour mettre en avant l'idée que le souvenir se dessine comme un paysage devant ses yeux, qui surgit de la tasse de thé.
IV

L'effort

Se souvenir est aussi un effort de l'esprit :

  • La sensation gustative est très détaillée, analysée. Elle est vue comme un symbole, elle a une signification supérieure que l'esprit doit trouver.
  • Le narrateur souligne qu'il faut être précis, qu'il faut faire attention : "attentif".
  • C'est une énigme. Le narrateur multiplie les questions car c'est une quête étrange, une sensation différente.
  • Le souvenir revient très facilement à l'esprit. C'est presque une expérience magique. Mais toute la difficulté vient après, quand il faut comprendre.
  • Le souvenir apparaît de façon involontaire : il y a une rupture temporelle et un retour à la passivité enfantine. C'est une action facile, non préméditée. Par contre, la réflexion est difficile.
V

L'autobiographie

Proust met ici en avant la difficulté du travail autobiographique.

  • Le temps utilisé est le présent de l'énonciation mais aussi de la vérité générale. Se souvenir revient à dire la vérité. C'est aussi le temps de la création littéraire. Souvenir et création se confondent.
  • La création littéraire est une plongée à l'intérieur de soi, comme celle du souvenir.
  • Il y a une volonté de maîtriser le souvenir. Proust utilise des phrases complexes.
  • Le narrateur se confond avec l'auteur. Il n'est plus actif. Il est aussi le spectateur, celui qui subit.
  • L'écriture est une expérience spirituelle : métaphore de la création, l'esprit se détache du corps.
  • La création n'est pas aisée : "chercher ? pas seulement : créer "

En quoi le souvenir s'apparente-t-il à la création ?

I. Une expérience involontaire
II. La joie
III. La difficulté de créer

Quelles sont les étapes du souvenir ?

I. L'incertitude
II. La sensibilité et l'esprit
III. La joie

Comment Proust représente-t-il le travail de la mémoire ?

I. L'expression de deux "moi"
II. L'effort
III. Le travail littéraire

pub

Demandez à vos parents de vous abonner

Vous ne possédez pas de carte de crédit et vous voulez vous abonner à Kartable.

Vous pouvez choisir d'envoyer un SMS ou un email à vos parents grâce au champ ci-dessous. Ils recevront un récapitulatif de nos offres et pourront effectuer l'abonnement à votre place directement sur notre site.

J'ai une carte de crédit

Vous utilisez un navigateur non compatible avec notre application. Nous vous conseillons de choisir un autre navigateur pour une expérience optimale.