Première L 2016-2017

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Ecrire la préface d'un éditeur sur son choix de poèmes

Rédiger une préface solidement argumentée justifiant le choix de regrouper, dans la préface d'une anthologie, uniquement des poèmes inspirés par l'éloignement, le manque ou les vides de la vie.

Document 1

Texte A : Pierre de Ronsard, Les Amours, "Des sonnets pour Hélène", XI

1578

Ronsard a quarante-six ans quand il tombe amoureux d'Hélène de Surgères, beaucoup plus jeune que lui. Elle lui inspire de nombreux sonnets.

XI

Trois jours ont jà1 passé que je suis affamé
De votre doux regard, et qu'à l'enfant je semble2
Que sa nourrice laisse, et qui crie et qui tremble
De faim en son berceau, dont il est consommé3.

Puisque mon œil ne voit le vôtre tant aimé
Qui ma vie et ma mort en un regard assemble,
Vous deviez, pour le moins, m'écrire, ce me semble ;
Mais vous avez le cœur d'un rocher enfermé.

Fière4, ingrate beauté, trop hautement superbe5,
Votre courage dur n'a pitié de l'amour,
Ni de mon pâle teint jà flétri comme une herbe.

Si je suis sans vous voir deux heures à séjour
Par épreuve je sens ce qu'on dit en proverbe :
L'amoureux qui attend se vieillit en un jour.

1 Jà : déjà
2 Semble : ressemble
3 Dont il est consommé : dont il souffre
4 Fière : cruelle
5 Superbe : belle, admirable mais aussi hautaine

Document 2

Texte B : Victor Hugo, Les Quatre Vents de l'esprit, section "Le Livre lyrique", poème "Exil", XXXVII

1875

XXXVII, Exil

Si je pouvais voir, ô patrie,
Tes amandiers et tes lilas,
Et fouler ton herbe fleurie,
Hélas !

Si je pouvais, − mais, ô mon père,
Ô ma mère, je ne peux pas, -
Prendre pour chevet1 votre pierre,
Hélas !

Dans le froid cercueil qui vous gêne,
Si je pouvais vous parler bas,
Mon frère Abel, mon frère Eugène,
Hélas !

Si je pouvais, ô ma colombe2,
Et toi, mère, qui t'envolas,
M'agenouiller sur votre tombe,
Hélas !

Oh ! Vers l'étoile solitaire,
Comme je lèverais les bras !
Comme je baiserais la terre,
Hélas !

Loin de vous, ô morts que je pleure,
Des flots noirs j'écoute le glas3 ;
Je voudrais fuir, mais je demeure,
Hélas !

Pourtant le sort, caché dans l'ombre,
Se trompe si, comptant mes pas
Il croit que le vieux marcheur sombre
Est las.

1 Chevet : tête du lit
2 Colombe : allusion à sa fille défunte
3 Le glas : son des cloches pour un enterrement

Document 3

Texte C : Pierre Seghers, Le Futur antérieur, "À ceux du 25 août 1944"

1945

Le 25 août 1944, alors que Paris se libérait, un groupe de jeunes résistants a été fusillé par des soldats allemands.

Beaux enfants gravés dans le marbre
De votre ville, beaux enfants
Qui vivez parmi les vivants
Les yeux aussi gris que le vent

Beaux enfants de pierre et de pluie
Saint Sébastien1 de la Cité
Criblés aux murs de l'autre été
Pour vivre votre vérité

Vous n'êtes pas morts à la terre
Votre sang ne s'est point gelé
Sur nos pavés il s'est mêlé
Avec la cendre des brûlés

Visages sans noms de la rue
Graine anonyme des chaussées
Rue aux cent noms vous fleurissez
L'avenir avec le passé

La vie, le monde vous regarde
Vous ressemblez étrangement
À des amants, à des déments
Aux trompettes du Jugement2

Témoins aux fronts insaisissables
Si pareils à chacun de nous
Foule aux garçons toujours debout
Pour se battre, le vingt-cinq Août…

Paris vous porte en sa poitrine
Et vous, votre mort dans vos mains,
Saints des chemins les plus humains
Vous lui offrez vos lendemains.

1 Saint Sébastien : martyr chrétien criblé de flèches.
2 Aux trompettes du Jugement : dans la Bible, à la fin du monde, des trompettes annoncent le jugement divin des âmes.

Document 4

Texte D : Hélène Cadou, Le Bonheur du jour, "Déjà je ne trouve plus ton visage"

1956

Hélène Cadou est la veuve du poète René-Guy Cadou, mort à trente-et-un ans en 1951. Il a consacré de nombreux poèmes à sa femme.

Déjà je ne trouve plus ton visage
Qui dérive sous l'épaisseur des jours
Et déjà ta voix m'arrive si basse
Que je ne sais plus écouter ton chant
Me faudra-t-il oublier ton image
Me perdre sans toi dans une autre nuit
Pour qu'au fond de l'ombre et de la souffrance
Naisse le printemps qui nous est promis.

Tu m'es revenu ce matin
Le soleil est sur la maison
Si je savais le retenir
Dans la corbeille d'un beau jour
Peut-être viendrais-tu parfois
Faire halte au milieu de ta nuit
Et dormir encore avec moi
Dans la paille de ses rayons.

Il y avait tant de silence
Tant de présence dans cette chambre
Toutes les lampes
Sur nos lèvres le même sourire
Que lorsqu'Elle est venue vers toi
Elle avait le visage du printemps.

Je sais que tu m'as inventée
Que je suis née de ton regard
Toi qui donnais lumière aux arbres
Mais depuis que tu m'as quittée
Pour un sommeil qui te dévore
Je m'applique à te redonner
Dans le nid tremblant de mes mains
Une part de jour assez douce
Pour t'obliger à vivre encore.