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J'ai compris

Le rapport du poète au monde et à la vie

Difficulté
15-20 MIN

Quel rapport du poète au monde et à la vie s'exprime dans ces quatre textes ? Justifiez votre réponse.

Document 1

Texte A : Pierre de Ronsard, Le Second Livre des Odes, Ode 18

1571

J'ai l'esprit tout ennuyé
D'avoir trop étudié
Les Phénomènes d'Arate1 :
Il est temps que je m'ébatte,
Et que j'aille aux champs jouer.
Bons Dieux ! qui voudrait louer
Ceux qui collés sur un livre
N'ont jamais souci de vivre ?

Que nous sert l'étudier,
Sinon de nous ennuyer ?
Et soin dessus soin accroître2
À nous, qui serons peut-être
Ou ce matin, ou ce soir
Victimes de l'Orque noir3 ?
De l'Orque qui ne pardonne,
Tant il est fier, à personne.

Corydon4, marche devant,
Sache où le bon vin se vend :
Fais rafraîchir la bouteille,
Cherche une ombrageuse treille5
Pour sous elle me coucher :
Ne m'achète point de chair,
Car, tant soit-elle friande,
L'été je hais la viande.

Achète des abricots,
Des pompons6, des artichauts,
Des fraises, et de la crème :
C'est en été ce que j'aime,
Quand sur le bord d'un ruisseau
Je les mange au bruit de l'eau,
Étendu sur le rivage,
Ou dans un antre sauvage.

Ores que7 je suis dispos
Je veux rire sans repos,
De peur que la maladie
Un de ces jours ne me die8,
Je t'ai maintenant vaincu :
Meurs, galant, c'est trop vécu.

1 Arate : poète et astronome grec
2 Que nous sert l'étudier, / Sinon de nous ennuyer ? / Et soin dessus soin accroître : à quoi sert d'étudier, sinon à multiplier nos besognes et nos soucis ?
3 L'Orque noir : démon incarnant la mort
4 Corydon : ici, nom de valet
5 Treille : vigne
6 Pompons : melons
7 Ores que : maintenant que
8 Ne me die : ne me dise

Document 2

Texte B : Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres, "Regard jeté dans une mansarde"

1840

Regard jeté dans une mansarde

L'Église est vaste et haute. À ses clochers superbes
L'ogive1 en fleur suspend ses trèfles1 et ses gerbes1 :
Son portail resplendit, de sa rose1 pourvu ;
Le soir fait fourmiller sous la voussure2 énorme
Anges, verges, le ciel, l'enfer sombre et difforme,
Tout un monde effrayant comme un rêve entrevu.

Mais ce n'est pas l'église, et ses voûtes sublimes,
Ses porches, ses vitraux, ses lueurs, ses abîmes,
Sa façade et ses tours, qui fascine3 mes yeux ;
Non ; c'est, tout près, dans l'ombre où l'âme aime à descendre
Cette chambre d'où sort un chant sonore et tendre,
Posée au bord d'un toit comme un oiseau joyeux.

Oui, l'édifice est beau, mais cette chambre est douce.
J'aime le chêne altier moins que le nid de mousse ;
J'aime le vent des près plus que l'âpre ouragan ;
Mon cœur, quand il se perd vers les vagues béantes,
Préfère l'algue obscure aux falaises géantes.
Et l'heureuse hirondelle au splendide océan.

1 Ogive, trèfle, gerbe et rose (rosace) : éléments d'architecture gothique
2 Voussure : courbure
3 Fascine : s'accroche ici avec "l'église" (vers 8)

Document 3

Texte C : Arthur Rimbaud, Poésies complètes, "La Maline"

1870

La Maline

Dans la salle à manger brune, que parfumait
Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
Je ramassais un plat de je ne sais quel mets
Belge, et je m'épatais1 dans mon immense chaise.

En mangeant, j'écoutais l'horloge, − heureux et coi2.
La cuisine s'ouvrit avec une bouffée,
- Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
Fichu3 moitié défait, malinement coiffée

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant
Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m'aiser4 ;
- Puis, comme ça, − bien sûr, pour avoir un baiser, -
Tout bas : "sens donc, j'ai pris une froid5 sur la joue…"

Charleroi, octobre (18)70.

1 Je m'épatais : je m'installais confortablement.
2 Coi : tranquille.
3 Fichu : foulard.
4 M'aiser : me mettre à l'aise.
5 Une froid : c'est Rimbaud qui souligne "une" en le mettant en italiques.

Document 4

Texte D : Eugène Guillevic, Terre à bonheur, section "Exposé", II, "Au-devant de la lumière…"

1951

Au-devant de la lumière,
Au-devant de la journée,

Je vais. Et si mon pas
N'est pas encore très sûr
C'est que l'heure et l'espace
Me laissent récolter
Contentement et connaissance.

Le buis1 m'attire et je resterais là,
Sentant à peine le matin se transformer
Si le merle tout près
Ne venait me parler d'une lointaine eau noire
Et froide quelque part, et je regarde alors
À mes pieds la rosée tout autre qui entend.

Je ne ferai pas plus longtemps
Voyage avec le merle.
L'heure est au jour qui s'ouvre grand.

Quelques fleurs du volubilis
Prennent l'azur comme il se donne
Si d'autres attardées d'un acacia géant
Le voudraient plus prudent.
Le lierre, lui, s'acharne à demeurer secret.

Le tilleul s'est rempli de moineaux qui criaillent,
Affolés, on dirait.
Et soudain l'épervier en sort, majestueux,
Emportant l'un d'entre eux
Dont le cri fait pitié.

C'est le même épervier
Qui planait ces jours-ci sur les champs d'à côté.

L'orgue est partout.
C'est le grand orgue
Qu'on entend moins
Qu'on ne devine.

Chant d'orgue sur les branches, sur le mur
Chant d'orgue sur les buis, sur quelques roses,
Chant d'orgue sur les toits, chant d'orgue sur les prés,
Chant de l'orgue sur l'horizon.

Les papillons
Sont souffle d'orgue dans l'aigu.

Les cyprès
N'ont jamais été plus recueillis.

C'est que l'instant se donne
Quand le jour s'est donné.

1 Buis : espèce d'arbuste

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