Première L 2015-2016
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Première L 2015-2016

La Renaissance et l'humanisme

I

Le retour aux textes fondateurs

A

Guerres et paix comme vecteurs de communication et de culture

L'Histoire littéraire du XVIe siècle est particulièrement influencée par la succession des guerres et des temps de paix qu'elle a connue.

Tout commence en Italie à la fin du XVe siècle. En 1453, les Turcs prennent la ville de Constantinople, capitale de l'Empire chrétien d'Orient.
Depuis plusieurs années déjà, les savants quittent l'Empire. Les derniers prennent la fuite et se réfugient à Venise, avant de s'établir un peu partout en Italie. Ils ont emporté avec eux des manuscrits de textes antiques. Or, beaucoup de ces textes avaient disparu en Occident, dû à dix siècles de troubles politiques et historiques au Moyen Âge.
Les Italiens redécouvrent donc tout au long du XIVe et du XVe siècle, des textes latins et grecs, qui sont peu à peu traduits en langue vulgaire (l'italien). Ainsi commence le quattrocento italien.

Par la suite, c'est une nouvelle guerre qui déclenche la communication culturelle de ce mouvement. En effet, au cours de la fin du XVe siècle, le roi Louis XII entame une campagne d'expansion vers l'Italie. Cette dernière est ensuite poursuivie par son gendre François Ier. Les seigneurs partis en campagne reviennent avec les souvenirs d'une culture élégante et raffinée. Ils font venir des artistes, pour conserver cet art de vivre chez eux. Ainsi, le roi François Ier fait venir Léonard de Vinci et l'installe à Clos-Lucé, près d'Ambroise.

Enfin, la paix contribue à l'installation définitive de la culture italienne en France. En effet, pour établir la paix entre la France et les princes italiens, le Pape organise le mariage de Henri II, second fils de François Ier, avec Catherine de Médicis, sa nièce. Cette dernière fait découvrir à la cour certains usages de son pays, comme les arts de la table. Elle emmène également avec elle de nombreux artistes et diplomates italiens.

B

Découverte et traduction de nouveaux textes antiques

Les Italiens redécouvrent de nombreuses œuvres gréco-latines, en particulier les travaux d'Aristote et de Platon, notamment grâce aux traductions de Marsile Ficin.

Dans la seconde partie du XVe siècle, Marsile Ficin traduit plusieurs textes de la Grèce antique pour les réécrire en latin, la langue pratiquée par tous les intellectuels européens. Il traduit notamment Le Banquet de Platon.

Par ailleurs, la confrontation des traductions d'Aristote en cours en Europe avec les manuscrits écrits en grec ancien rapportés d'Orient pousse les intellectuels italiens à proposer de nouvelles traductions des textes du philosophe.

Plusieurs intellectuels italiens, comme Jean Argiropoulos qui traduit la Physique et la Morale, proposent, dès le XVe siècle, de nouvelles traductions d'Aristote. Ces dernières se veulent plus littérales, moins interprétatives.

En France, au XVIe siècle, Jacques Lefèvre d'Étaples traduit également Aristote depuis le grec ancien vers le français.

La découverte de ces textes antiques suscite la curiosité des intellectuels européens. Ces derniers se mettent à étudier le latin, le grec ancien, et l'hébreu afin de lire plus aisément les textes antiques, sans avoir recours aux services d'un traducteur.

C

De la lecture à l'imitation

Rapidement, certains auteurs passent de la traduction à l'imitation.
Ces derniers cherchent à s'inspirer des grands modèles de l'Antiquité pour les égaler, mais aussi pour les adapter aux goûts de leur temps. Cette réécriture, appelée "innutrition" par Joachim du Bellay dans Défense et illustration de la langue française, consiste en l'imitation du style et de l'esprit des textes.

Se compose donc celui qui voudra enrichir sa langue à l'imitation des meilleurs auteurs grecs et latins : et à toutes leurs plus grandes vertus, comme à un certain but, dirige la pointe de son style. Car il n'y a point de doute que la plus grande part de l'artifice ne soit contenue en l'imitation, et tout ainsi que ce fut le plus louable aux anciens de bien inventer, aussi est-ce le plus utile de bien imiter, même à ceux dont la langue n'est encore bien copieuse et riche.

Joachim du Bellay

Défense et illustration de la langue française

1549

Dans cet extrait, l'auteur défend sa conviction de la nécessité d'imiter les anciens pour faire progresser la littérature contemporaine.

Dans Les Amours de Francine, Jean Antoine de Baïf tente d'imiter la construction du Canzonniere de Pétrarque, mais également la versification latine.

Depuis que j'ai laissé mon naturel séjour
Pour venir où le Tibre aux flots tortus ondoie,
Le ciel a vu trois fois par son oblique voie
Recommencer son cours la grand lampe du jour.

Mais j'ai si grand désir de me voir de retour
Que ces trois ans me sont plus qu'un siège de Troie,
Tant me tarde, Morel, que Paris je revoie,
Et tant le ciel pour moi fait lentement son tour.

Il fait son tour si lent, et me semble si morne,
Si morne et si pesant, que le froid Capricorne
Ne m'accourcit les jours, ni le Cancre les nuits.

Voilà, mon cher Morel, combien le temps me dure
Loin de France et de toi, et comment la nature
Fait toute chose longue avecques mes ennuis.

Joachim du Bellay

Les Regrets

1558

Dans ce poème, Du Bellay écrit à la manière du poète latin Ovide. En effet, on retrouve une construction similaire à celle de "Depuis que je suis ici", dans le recueil des Tristes du poète romain.

Ainsi, la littérature du XVIe siècle est nourrie de la littérature latine. On retrouve cette dernière dans :

  • Les thèmes envisagés (amour, politique, didactique, etc.)
  • Les formes littéraires développées (élégies, odes, récits satiriques, etc.)
  • Les personnages mis en scène (tirés de la mythologie gréco-latine)

En 1555, Louise Labé écrit ainsi Le Débat de Folie et d'Amour. Dans ce débat qui imite la forme du dialogue, Vénus demande réparation à Jupiter parce que la Folie a rendu son fils Amour aveugle. Le texte développe ainsi le thème de l'amour et met en scène des personnages mythologiques.

II

Une nouvelle vision de l'Homme et du monde : l'humanisme

A

Des découvertes

La fin du XVe siècle puis le XVIe siècle connaissent de nombreuses découvertes :

  • Technologiques, comme l'expansion de l'imprimerie, ou la construction de bateaux au long-courrier plus gros, comme la caravelle
  • Scientifiques, notamment dans les mathématiques, ce qui provoque de nombreux progrès en architecture.
  • Géographiques, avec la colonisation des Amériques et les expéditions en Afrique
  • Artistiques, notamment en peinture, avec l'apparition de la perspective et du trompe-l'œil, mais aussi en musique, avec la création des premiers opéras
  • Linguistiques, avec surtout l'importation en Europe de manuscrits antiques oubliés

Dans ce contexte, les intellectuels européens sont particulièrement optimistes. Guerres et épidémies sont devenues des réalités passées. L'Homme maîtrise de mieux en mieux le monde qui l'entoure.

Les temps étaient encore ténébreux, se ressentant du malheur et du désastre causés par les Goths, qui avaient mis à sac toute bonne littérature ; mais, par la bonté divine, le prestige et la dignité ont été rendus aux lettres, de mon vivant [...].

"Maintenant toutes les disciplines sont rétablies, et l'étude des langues instituée : le grec, dont l'ignorance est une honte pour un homme qui se dit savant, l'hébreu, le chaldéen et le latin; l'imprimerie, qui fournit des livres si élégants et si corrects, est en usage, elle qui a été inventée de mon vivant par une inspiration divine, alors qu'au contraire, l'artillerie l'a été par une suggestion diabolique. Le monde entier est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de bibliothèques très vastes, au point que, me semble-t-il, ni au temps de Platon, ni en celui de Cicéron, ni en celui de Papinien, on ne pouvait étudier aussi commodément que maintenant, et désormais on ne devra plus se montrer en public ni en société, si l'on n'a pas été bien affiné dans l'atelier de Minerve. Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers, les palefreniers d' aujourd'hui, plus doctes que les docteurs et les prêcheurs de mon temps."

"Que dire ? Les femmes et les filles ont aspiré à cette gloire et manne céleste qu'est le bon enseignement. Au point qu'à mon âge j'ai été contraint d'apprendre le grec, que je n'avais pas méprisé comme Caton, mais que je n'avais pas eu le loisir d'apprendre dans ma jeunesse, -et je me délecte volontiers à lire les Œuvres morales de Plutarque, les beaux Dialogues de Platon, les Monuments de Pausanias, et les Antiquités d'Athénée, en attendant l'heure où Dieu, mon créateur, voudra m'appeler et m'ordonner de quitter cette terre."

"C'est pourquoi, mon fils, je t'engage à employer ta jeunesse à bien progresser en savoir et en vertu."

François Rabelais

Pantagruel

1532

Dans cette lettre fictive qu'envoie le géant Gargantua à son fils Pantagruel qui étudie alors à Paris, le père exhorte son fils à étudier tous les savoirs à sa disposition, Rabelais revient ainsi sur le formidable bouillonnement intellectuel qui anime son époque. La quantité de termes superlatifs et de déterminants désignant la totalité marque l'enthousiasme du personnage.

B

Du savoir, de la foi et de la raison

Dans ce contexte, les intellectuels européens proposent un nouvel art de vivre, fondé sur l'éducation : l'humanisme.

Ce mouvement littéraire se reconnaît à :

  • La réflexion qu'il mène sur l'acquisition des connaissances : en effet, de nombreux auteurs (comme François Rabelais, Michel de Montaigne, ou Louise Labé) ont écrit au sujet de la pédagogie, en particulier des enfants et des femmes. Par ailleurs, dans bon nombre de cités idéales décrites par certains de ces auteurs (L'Utopie de Thomas More, "L'abbaye de Thélème" dans Gargantua de François Rabelais, etc.), l'éducation est au cœur des occupations journalières.
  • Des propositions politiques : les humanistes proposent une alternative sociale, plus pacifique et plus égalitaire. Ces propositions vont de la description de la cité idéale à des traités de politique (Le Prince de Machiavel, Le Livre du courtisan de son compatriote Baltazar Castiglione, etc.), en passant par des essais de dénonciation des injustices (comme le Discours de la servitude volontaire d'Étienne de la Boétie).
  • Un discours religieux novateur, plus optimiste, détaché des préjugés moyenâgeux : les humanistes, à la suite de Pic de la Mirandole, considèrent que Dieu a créé l'Homme pour lui donner le monde. En conséquence l'Homme bénéficie de la création, il est au cœur de l'univers. Les humanistes voient en ce don un amour infini de Dieu pour l'Homme (que la mort de Jésus-Christ vient renouveler), à la différence des doctes du Moyen Âge, qui voyaient l'être humain comme le coupable du péché originel, exilé sur la Terre en guise de punition.
  • Une réflexion philosophique sur la définition de l'Homme, comme le fait par exemple Montaigne dans ses Essais.

Toute leur vie était ordonnée non selon des lois, des statuts ou des règles, mais selon leur bon vouloir et leur libre arbitre. Ils se levaient quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, et dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les réveillait, nul ne les contraignait à boire, à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Pour toute règle, il n'y avait que cette clause, fais ce que la voudras ; parce que les gens libres, bien nés et bien éduqués, vivant en bonne compagnie, ont par nature un instinct, un aiguillon qui les pousse toujours à la vertu et les éloigne du vice, qu'ils appelaient honneur. Ces gens-là, quand ils sont opprimés et asservis par une honteuse sujétion et par la contrainte, détournent cette noble inclination par laquelle ils tendaient librement à la vertu, vers le rejet et la violation du joug de servitude ; car nous entreprenons toujours ce qui nous est interdit et nous convoitons ce qui nous est refusé [...]

Ils étaient si bien éduqués qu'il n'y avait parmi eux homme ni femme qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments de musique, parler cinq ou six langues et y composer, tant en vers qu'en prose. Jamais on ne vit de chevaliers si vaillants, si hardis, si adroits au combat à pied ou à cheval, plus vigoureux, plus agiles, maniant mieux les armes que ceux-là ; jamais on ne vit de dames si fraîches, si jolies, moins acariâtres, plus doctes aux travaux d'aiguille et à toute activité de femme honnête et bien née que celles-là.

François Rabelais

Gargantua

1534

Dans cet extrait, le narrateur décrit le fonctionnement d'une société idéale, celle de l'abbaye de Thélème, fondée par Gargantua et son ami, le frère Jean des Entommeures. La description de cette abbaye est l'occasion pour l'auteur de manifester l'idéal humaniste qui anime son temps. Le lecteur peut identifier un certain enthousiasme et un véritable regard optimiste porté sur cette société. Il peut également noter que l'éducation semble le cœur de son fonctionnement.

C

Un mouvement d'ampleur européenne

Le mouvement humaniste connaît ses origines dans le quattrocento italien, avant de se répandre non seulement en France, mais également un peu partout en Europe. Cette expansion trouve sa source dans :

  • Les mouvements de population entraînés par les guerres puis la sécurité des transports qu'ont entraînés les accords de paix.
  • Le développement économique de toute l'Europe, qui pousse les hommes à correspondre avec des partenaires commerciaux étrangers.
  • La mode du genre épistolaire

Il se crée alors un réseau d'universités et de lieux de réflexion intellectuelle un peu partout en Europe. Parmi les centres les plus connus se trouvent :

  • Paris (Collège de France)
  • Londres (Saint Paul)
  • Oxford
  • Louvain

En conséquence, les figures humanistes sont nombreuses et de nationalités différentes. Ainsi, l'histoire a retenu :

  • Pic de la Mirandole, un philosophe italien de la fin du XVe siècle, jugé encore aujourd'hui comme l'un des principaux fondateurs du mouvement.
  • Guillaume Budé, un helléniste et traducteur français, qui a fondé le Collège de France.
  • Didier Érasme, philosophe hollandais auteur d'une très importante correspondance, dans laquelle il discute tantôt de religion tantôt de politique. Il est également l'auteur de l'Éloge de la Folie, qui dénonce les incohérences politiques et religieuses de son temps.
  • Thomas More, un intellectuel anglais auteur de L'Utopie, dans laquelle il décrit un gouvernement idéal.
III

Oppositions et questionnements

A

Pétrarquisme et ficinisme : les tentations de l'idéalisation

Tandis que la plupart des humanistes s'interrogent sur des questions graves ayant trait à la religion ou la politique, certains auteurs de leur temps s'orientent davantage vers les auteurs du quattrocento qui ont été influencés par la littérature gréco-latine : Pétrarque et Marsile Ficin.

Francesco Petrarqua, dit Pétrarque, est un poète et intellectuel italien du XIVe siècle. Ce dernier, outre une correspondance et un ouvrage de traducteur importants, écrit son Canzonniere puis ses Sonnets en italien (et non en latin). Ce recueil est composé de poèmes allégoriques à la gloire de Laure, un personnage énigmatique, sans doute inspiré d'une femme mariée qu'il a connu dans sa jeunesse. Ses poèmes amoureux, inspirés des poètes romains, idéalisent la femme aimée, qu'ils mettent à une distance respectueuse. Le poète souffre de cette distance, mais sa souffrance le pousse à exprimer ses sentiments dans ses vers. Ces textes ont influencé de nombreux poètes de la Renaissance comme :

  • Joachim Du Bellay, qui compose son recueil L'Olive entre 1549 et 1550.
  • Pierre de Ronsard, qui reprend les thématiques du pétrarquisme dans ses Amours en 1552.
  • Pontus de Tyard, qui fait publier ses Erreurs amoureuses en 1549.

Par un destin dedans mon cœur demeure,
L'œil, et la main, et le crin délié
Qui m'ont si fort brûlé, serré, lié,
Qu'ars, pris, lassé, par eux faut que je meure.

Le feu, la prise, et le rets à toute heure,
Ardant, pressant, nouant mon amitié,
En m'immolant aux pieds de ma moitié,
Font par la mort, ma vie être meilleure.

Oeil, main et crin, qui flammez et gênez,
Et r'enlacez mon cœur que vous tenez
Au labyrint' de votre crêpe voie.

Hé que ne suis-je Ovide bien disant !
Oeil tu serais un bel Astre luisant,
Main un beau lis, crin un beau rets de soie.

Pierre de Ronsard

Les Amours

1552

Dans ce poème, le "je" lyrique exprime toute la douleur que provoque son amour pour une femme. Pourtant, le poète ne renonce pas pour autant à l'amour de la dame. Au contraire, la référence à Ovide montre qu'il souhaite être un meilleur poète, afin de mieux lui parler.

Marsile Ficin est un helléniste italien du XVe siècle. Ce dernier a traduit de nombreux textes de Platon, en particulier Le Banquet, qui traite de la définition de l'amour. De ses traductions et commentaires des textes de Platon et Plotin (un commentateur romain de Platon au IIIe siècle) naît le ficinisme, qui définit l'amour selon deux plans : l'un, matériel, correspond à la satisfaction de pulsions (le désir) ; l'autre, plus spirituel, considéré comme l'amour véritable, est une recherche de l'élévation vers l'art et le divin.

Cette conception de l'amour se retrouve dans les œuvres de certains auteurs comme :

  • Marguerite de Navarre, qui développe cette pensée dans ses nouvelles de l'Heptaméron.
  • Antoine Heroët, qui idéalise la relation amoureuse dans son recueil La Parfaite amie en 1542.
B

Du débat aux conflits

Mais la plus grande partie des discours humanistes constituent un immense débat de la question religieuse.
Mettant en œuvre leurs préceptes, les humanistes observent le monde qui les entoure et font preuve de raison. Cela les amène à plusieurs engagements :

  • Luther critique officiellement la pratique des indulgences instaurée par la papauté dans ses 95 thèses envoyées au pape.
  • Dans l'Éloge de la Folie, Érasme dénonce le comportement illogique et parfois antireligieux des hommes d'église comme des monarques et grands seigneurs.

Quant aux prêtres ordinaires, ils s'en voudraient comme d'un crime impie de n'être pas à la hauteur de leurs prélats en matière de sainteté, et il fait beau voir avec quelle ardeur militaire ils bataillent, armés d'épées, de javelots, de pierres, faisant flèche de tout bois, pour défendre la juste cause de leurs dîmes ! Comme ils ont la vue perçante pour dénicher dans quelque manuscrit poussiéreux le passage capable de faire peur au menu peuple, et de démontrer qu'on leur doit bien plus que la dîme. Mais du coup, il ne leur vient pas à l'esprit qu'on peut lire des quantités de textes fort répandus sur les services qu'en échange ils doivent rendre au peuple. Leur tonsure ne leur rappelle même pas que le prêtre a pour devoir d'être affranchi de tous les désirs de ce bas monde, pour envisager exclusivement les choses célestes. Mais ces exquis personnages soutiennent qu'ils sont tout à fait en règle avec leurs obligations, dès qu'ils ont marmonné vaille que vaille leurs petites prières. Je me demande bien, d'ailleurs, par Hercule !, s'il y a un dieu qui puisse les entendre ou les comprendre, étant donné qu'eux-mêmes ne les entendent et ne les comprennent quasiment pas, même quand ils donnent de la voix pour les réciter.

Mais il y a un point commun aux prêtres et aux laïcs : tous veillent à la récolte financière ; là, personne n'ignore ses droits. Pour le reste, quand se présente un fardeau, ils le rejettent prudemment sur les épaules d'autrui et se le passent de main en main comme une balle. Ainsi vont les choses : les princes laïcs délèguent à des ministres la charge d'administrer le royaume, et le ministre, à son tour, la repasse à un sous-fifre ; quant à la piété, ces grands modestes en laissent le soin aux gens du peuple. Mais les gens du peuple renvoient la balle aux gens d'Église, comme ils disent : à croire qu'ils n'ont eux-mêmes aucune attache avec l'Église et que les engagements du baptême sont restés lettre morte !

Érasme

Éloge de la Folie

1511

Cet extrait critique les prêtres. Pour cela, le discours prend un registre épidictique et souligne la cupidité de l'ensemble des membres du clergé.

En réaction à cette montée de la contestation, la papauté organise le concile de Trente. Ce dernier aboutit à une réaffirmation des préceptes catholiques :

  • Les indulgences sont maintenues.
  • La lecture de la Bible reste la prérogative des hommes d'Église.
  • Le culte des saints est conservé.

Quelques intellectuels organisent une contre-réforme, qui défend la religion romaine. Pierre de Ronsard compose le Discours des misères de ce temps en 1562.

À ce monstre arme le fils contre son propre père,
Et le frère, ô malheur, arme contre son frère,
La sœur contre la sœur, et les cousins germains
Au sang de leurs cousins veulent tremper leurs mains,
L'oncle fuit son neveu, le serviteur son maître,
La femme ne veut plus son mari reconnaître.
Les enfants sans raison se disputent de la foi,
Et tout à l'abandon va sans ordre et sans loi.
L'artisan par ce monstre a laissé sa boutique,
Le pasteur ses brebis, l'avocat sa pratique,
Sa nef le marinier, sa foire le marchand,
Et par lui le prud'homme est devenu méchant.
L'écolier se débauche, et de sa faux tortue
Le laboureur façonne une dague pointue,
Une pique guerrière il fait son râteau
Et l'acier de son coutre il change en un couteau.
Morte est l'autorité : chacun vit à sa guise,
Au vice déréglé la licence est permise,
Le désir, l'avarice, et l'erreur insensé
Ont sens dessus dessous le monde renversé. [...]
Tout va de pis en pis : les cités qui vivaient
Tranquilles ont brisé la foi qu'elles devaient ;
Mars enflé de faux zèle et de vaine apparence
Ainsi qu'une furie agite notre France,
Qui farouche à son prince, opiniâtre suit
L'erreur d'un étranger, qui folle la conduit. [...]
Ainsi la France court en arme divisée,
Depuis que la raison n'est plus autorisée.

Pierre de Ronsard

Discours des misères de ce temps

1562

Dans cet extrait, le poète rend les protestants responsables d'un dérèglement de la Nation. Le pays semble tombé dans le chaos.

Finalement, le conflit devient armé. Ce sont les guerres de religion dont l'apogée est sans doute la nuit de la Saint-Barthélemy, pendant laquelle sont exécutés les diplomates protestants venus assister au mariage de Marguerite de Valois avec Henri de Navarre. Agrippa d'Aubigné compose un recueil poétique en hommage aux victimes : Les Tragiques, publié bien plus tard, en 1616.

Je n'escry plus les feux d'un amour inconneu ;
Mais, par l'affliction plus sage devenu,
J'entreprens bien plus haut, car j'apprens à ma plume
Un autre feu, auquel la France se consume.
Ces ruisselets d'argent que les Grecs nous feignoient,
Où leurs poëtes vains beuvoient et se baignoient,
Ne courent plus icy ; mais les ondes si claires,
Qui eurent les saphyrs et les perles contraires,
Sont rouges de nos morts ; le doux bruit de leurs flots,
Leur murmure plaisant, hurte contre des os.
[...]
Le luth que j'accordois avec mes chansonnettes
Est ores estouffé de l'esclat des trompettes :
Icy le sang n'est feint, le meurtre n'y deffaut.

Agrippa d'Aubigné

Les Tragiques

1616

Dans cet extrait, Agrippa d'Aubigné dépeint une France en guerre. Le poète semble secoué par la perte de la paix et de la quiétude. Il regrette un passé occupé à chanter l'amour et déplore le sang répandu.

La fin du XVIe siècle semble donc s'achever sur un certain désenchantement. L'humanisme a fait place à la description pessimiste d'un monde chaotique et sanguinaire.

C

Un déclin aux allures de renouveau

L'humanisme disparaît donc peu à peu sous l'effet des guerres de religion. Pourtant, la culture littéraire française (et au-delà européenne) reste marquée par ses préceptes :

  • Le culte de la raison s'oriente vers une écriture raisonnée, mesurée, qui pose les principes du mouvement classique.
  • Le développement des connaissances est, au XVIIe siècle, au cœur de la définition de l'honnête homme, puis, au XVIIIe siècle, au centre du développement des idées des Lumières.
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