Première L 2015-2016
Kartable
Première L 2015-2016

Les Misérables, La mort de Gavroche (II, 1)

Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :

On est laid à Nanterre,
C'est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,
C'est la faute à Rousseau.

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta :

Je ne suis pas notaire,
C'est la faute à Voltaire,
Je suis petit oiseau,
C'est la faute à Rousseau
.

Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet :

Joie est mon caractère,
C'est la faute à Voltaire,
Misère est mon trousseau,
C'est la faute à Rousseau.

Cela continua ainsi quelque temps.
Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme ; c'était un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une pichenette.
Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l'Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n'était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, et se mit à chanter.

Je suis tombé par terre,
C'est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C'est la faute à ...

Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s'envoler.

Victor Hugo

Les Misérables

1862

I

Un récit historique : l'insurrection populaire

  • L'extrait donne quelques indices sur le lieu du combat : "Nanterre" et "Palaiseau". Une mention est faite à une barricade : "toute la barricade poussa un cri".
  • Victor Hugo parle également des "gardes nationaux".
  • Il peint le tableau de nombreux insurgés morts : "[Gavroche] alla dépouiller une autre giberne".
  • La lutte est violente : "fusillade", "balle", "cartouche", "tirer".
  • Victor Hugo laisse volontairement dans le flou les actes proprement historiques, il s'intéresse au parcours de Gavroche. Mais l'arrière-plan est facilement identifiable comme étant l'insurrection populaire parisienne.
II

Une mort tragique

  • La tension dramatique est très forte.
  • On note l'alternance de phases narratives et descriptives, avec les couplets de la chanson de Gavroche.
  • L'alternance entre phrases courtes et longues crée aussi du suspense.
  • Les phrases courtes ont un fort impact émotionnel : "Gavroche chanta", "il n'acheva point". Le passé simple renforce l'idée de quelque chose qui se passe rapidement et qu'on ne peut arrêter.
  • Ce suspense est aussi créé par la mise en parallèle des tirs entre la garde nationale et les insurgés, et Gavroche qui fouille les poches : "Là une quatrième balle […] une cinquième balle…"
  • L'utilisation d'une forme impersonnelle "on" montre que c'est une scène que tout le monde regarde : "on vit Gavroche chanceler".
  • La tension dramatique permet d'assurer la mort de Gavroche. Elle est inévitable, et donc tragique. Cette idée est renforcée par la succession de verbes à l'infinitif : "chanceler", "s'affaisser", "se redresser", "rester assis", "s'abattre", "ne plus remuer".
III

Un texte épique

  • Victor Hugo transforme la mort d'un enfant du peuple en une scène épique. Il utilise pour cela une métaphore mythologique : "il y avait de l'Antée dans ce pygmée".
  • On perçoit la dimension religieuse avec la mention de l'âme et l'utilisation d'une oxymore : "Cette petite grande âme venait de s'envoler".
  • Gavroche chante, il continue de chanter malgré la guerre autour de lui. C'est encore un enfant. Son innocence rend sa mort d'autant plus triste. Mais il est aussi montré comme courageux.
  • Victor Hugo fait de Gavroche un martyr. Touché une première fois, il se relève : "Gavroche n'était tombé que pour se redresser".
  • On le compare à un géant : "c'est comme pour le géant toucher la terre".
IV

Gavroche, symbole de la liberté

  • Gavroche devient un symbole de la liberté.
  • Cette chanson populaire existait depuis le XVIIIe siècle et servait à se moquer de l'Église. Rousseau et Voltaire sont considérés comme des rebelles, des esprits libres. En faisant chanter cette chanson à Gavroche, Victor Hugo le rapproche de l'idéal des Lumières.
  • Ici, Victor Hugo dénonce la monarchie de Juillet et défend les idées de la Révolution française.
  • Gavroche devient "l'enfant feu follet". C'est un exemple de courage, mais aussi d'innocence gâchée et enlevée par la folie du régime de Louis-Philippe. Victor Hugo dénonce un gouvernement qui tue des enfants.

En quoi cette scène est-elle romantique ?

I. Un événement historique
II. Une mort tragique
III. Gavroche, un personnage épique

Que dénonce Victor Hugo et que défend-il ?

I. La mort tragique d'un enfant
II. Une dénonciation du gouvernement de Louis-Philippe
III. L'idéal de la liberté

Quelle est la valeur symbolique de cette scène ?

I. Gavroche, un enfant innocent
II. Une mort épique
III. Gavroche, symbole de la liberté

pub

Demandez à vos parents de vous abonner

Vous ne possédez pas de carte de crédit et vous voulez vous abonner à Kartable.

Vous pouvez choisir d'envoyer un SMS ou un email à vos parents grâce au champ ci-dessous. Ils recevront un récapitulatif de nos offres et pourront effectuer l'abonnement à votre place directement sur notre site.

J'ai une carte de crédit

Vous utilisez un navigateur non compatible avec notre application. Nous vous conseillons de choisir un autre navigateur pour une expérience optimale.