Première L 2015-2016
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Première L 2015-2016

Phèdre, La mort d'Hippolyte (V, 6)

THÉRAMÈNE :
À peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char. Ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui rangés ;
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;
Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes ;
Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois
Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,
L'œil morne maintenant et la tête baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
Des airs en ce moment a troublé le repos ;
Et du sein de la terre, une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé ;
Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.
Cependant, sur le dos de la plaine liquide,
S'élève à gros bouillons une montagne humide ;
L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes ;
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage,
La terre s'en émeut, l'air en est infecté ;
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

Tout fuit ; et sans s'armer d'un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre,
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
La frayeur les emporte, et sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ;
En efforts impuissants leur maître se consume ;
Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.
On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux,
Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux.
À travers des rochers la peur les précipite.
L'essieu crie et se rompt : l'intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé ;
Dans les rênes lui-même, il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur. Cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;
Ils courent ; tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit ;
Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques
Où des rois ses aïeux sont les froides reliques,
J'y cours en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit,
Les rochers en sont teints, les ronces dégoûtantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J'arrive, je l'appelle, et me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain :
"Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
Cher ami, si mon père un jour désabusé
Plaint le malheur d'un fils faussement accusé,
Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive,
Qu'il lui rende…" À ce mot, ce héros expiré
N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré,
Triste objet, où des dieux triomphe la colère.
Et que méconnaîtrait l'œil même de son père.

Jean Racine

Phèdre

1677

I

Un récit vivant

  • Le récit paraît vivant. C'est la description d'un combat épique.
  • L'imparfait est utilisé pour la description, ensuite le passé composé permet de relater les actions de premier plan : "Un effroyable cri, sorti du fond des flots, / Des airs en ce moment a troublé le repos."
  • C'est ensuite le présent de narration qui est utilisé : "et d'un dard lancé d'une main sûre / Il lui fait dans le flanc une large blessure" , "Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé." Ce temps rend vivant la scène, comme si elle se déroulait sous nos yeux : "Répond", "S'élève", "approche", "vomit".
  • Viennent ensuite l'impératif et le futur simple. Cela crée une rupture. On revient au témoignage de Théramène.
  • À partir du vers cinquante, le passé composé et le présent de narration reviennent. C'est la description de la mort d'Hippolyte : "Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie." De nouveau, le présent permet de rendre vivant une mort affreuse.
  • Des vers soixante-quatre à soixante-dix, Théramène utilise le présent d'énonciation pour rapporter les dernières paroles d'Hippolyte. Il fait parler un mort, on parle donc de prosopopée.
  • À la fin de la tirade, l'imparfait revient.
  • L'utilisation que Racine fait des temps permet donc de donner au spectateur un récit qui semble se dérouler sous leurs yeux. Cela crée de l'émotion et une forte tension dramatique. Alors que la scène est simplement rapportée, le spectateur a l'impression de revivre l'action.
  • C'est le témoignage d'un homme qui a assisté à la scène, ce qui rend le récit d'autant plus véridique. Théramène a en effet vu la mort d'Hippolyte : "J'ai vu". C'est un point de vue externe mais émotionnel, car Théramène connaît le prince. Le verbe "voir" est utilisé de nombreuses fois, on a aussi "yeux" et "œil".
  • Le discours insiste aussi sur d'autres sensations : répétition de "cri", "voix", "crie".
II

Une scène épique

  • La scène racontée est épique.
  • Pour souligner l'action, Racine utilise de nombreux verbes de mouvement : "approche", "se brise", "vomit", "saisit", "Pousse".
  • Il y a souvent une accumulation rapide de verbes de mouvement.
  • On relève plusieurs figures de style qui soulignent le caractère épique de la scène. Des hyperboles : "effroyable cri", "voix formidable", "cri redoutable", "épouvanté".
  • Il y a une métaphore : "font trembler le rivage".
  • On trouve une personnification : "Le flot qui l'apporta recule épouvanté".
  • Le champ lexical de la guerre est employé : "char", "gardes", "s'armer", "javelots".
  • L'apparition du monstre est épique également, c'est un monstre marin qui rappelle ceux des grandes épopées grecques comme L'Iliade et L'Odyssée.
  • La mort d'Hippolyte est héroïque, elle clôt un combat héroïque contre un monstre gigantesque.
III

La mort d'un héros tragique

  • Cette scène dresse le portrait du héros Hippolyte. Il y a d'ailleurs une répétition du mot dans la tirade.
  • Théramène rappelle que le jeune homme est "fils de héros" et prince : "des rois ses aïeux". C'est donc un jeune homme de la noblesse.
  • On relève de nombreux adjectifs mélioratifs : "digne", "intrépide", "généreux".
  • Hippolyte se bat seul contre un monstre, ce qui souligne son courage : "Hippolyte lui seul". Il n'a pas peur, il agit : "Arrête ses coursiers, saisit ses javelots."
  • Il y a une réhabilitation d'Hippolyte. En effet, son père l'a chassé après l'avoir faussement accusé. Cette description de sa mort héroïque permet de lui redonner l'estime de son père.
  • Hippolyte devient un héros tragique, car sa mort était voulue par les dieux : "Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux." Il est frappé par la fatalité.
  • La mort d'Hippolyte est tragique, car si le monstre le terrasse, c'est à cause des chevaux dont il s'est occupé : "Traîné par les chevaux que sa main a nourris." Son destin était scellé. Il faut rappeler que le prénom Hippolyte est lié aux chevaux, car "hippos" signifie cheval en grec. Son prénom même prophétisait sa mort.
  • La mort d'Hippolyte est violente et cruelle : "Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie", "généreux sang", "dépouilles sanglantes", "corps défiguré", "méconnaîtrait l'œil même de son père". Le corps d'Hippolyte est complètement réduit à de la chair.
  • Les dernières paroles d'Hippolyte sont des paroles d'amour et de paix, ce qui rend sa mort encore plus tragique : "Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie/ Prends soin après ma mort de la triste Aricie/ Cher ami, si mon père un jour désabusé/ Plaint le malheur d'un fils faussement accusé/ Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive/ Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive/ Qu'il lui rende". Hippolyte ne peut même plus parler et meurt sans avoir terminé sa phrase.
IV

Une situation d'énonciation pathétique

  • L'émotion dans le texte est d'autant plus forte que la situation d'énonciation est particulière.
  • En effet, c'est Théramène, qui connaît bien Hippolyte, qui raconte sa mort à Thésée, le père du jeune homme.
  • Théramène est locuteur et narrateur. Le récit est raconté à la première personne. La situation est donc pathétique.
  • La tristesse de Théramène le pousse parfois à arrêter son récit : "Excusez ma douleur. Cette image cruelle / Sera pour moi de pleurs une source éternelle."
  • C'est Thésée qui entend ce récit. La parenté entre les deux hommes est plusieurs fois rappelée : "votre malheureux fils".
  • Thésée est responsable de la mort de son fils. En effet, non seulement il l'a banni pour une faute qu'il n'a pas commise, mais il l'a aussi maudit.
V

Le mythe et la règle de bienséance

  • Racine doit jouer avec les règles classiques, et dans cette scène, il se confronte à la règle de bienséance et de vraisemblance.
  • Le monstre marin est une créature mythologique qui n'existe pas. Le récit de la mort d'Hippolyte paraît donc invraisemblable : "un monstre furieux", "Indomptable taureau, dragon impétueux".
  • Contrairement à ce qu'impose le classicisme, Racine exagère la scène. On a relevé les hyperboles. Ces exagérations sont typiques du mouvement baroque.
  • La mort du héros est racontée avec des détails très choquants qui sont en contradiction avec les règles classiques : "les ronces dégoûtantes", "les dépouilles sanglantes", "corps défiguré". C'est un discours choquant.
  • La scène a quelque chose de surnaturel : "Un effroyable cri, sorti du fond des flots / Des airs en ce moment a troublé le repos / Et du sein de la terre une voix formidable / Répond en gémissant à ce cri redoutable." La mer et la terre sont personnifiées, elles crient, elles ont des voix.
  • Le monstre est associé à deux métaphores hyperboliques : "plaine liquide" et "montagne humide".
  • Racine apporte aussi des précisions plus réalistes pour rendre crédible son récit. Le cadre de la scène est bien défini, il cite deux villes, Trézène et Mycènes.
  • Par ailleurs, si la scène est terrible, elle n'est pas montrée sur scène. Racine joue donc avec les règles classiques : il ne présente pas de mort sur scène, même s'il parvient à rendre vivant le récit d'une mort. Il joue avec le mythe, car même si la présence du monstre est invraisemblable, il ne trahit pas le mythe.

En quoi cette tirade est-elle puissante ?

I. Le caractère épique de la scène
II. Un éloge posthume
III. L'aspect baroque

Comment Racine parvient-il à concilier le mythe et les règles classiques ?

I. L'émotion tragique
II. La représentation épique et baroque du monstre
III. Une scène rapportée qui respecte la bienséance

En quoi cette scène est-elle baroque ?

I. Un combat épique
II. Un monstre effrayant
III. Une mort violente

En quoi la description que Théramène fait d'Hippolyte est-elle héroïque ?

I. Une scène épique
II. Une mort héroïque
III. Une réhabilitation du personnage

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