Première L 2015-2016
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Première L 2015-2016

Ruy Blas, Don César, L'antihéros (IV, 2)

DON CÉSAR (Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et inquiète en même temps.)
Tant pis ! C'est moi !
(Il se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé, et s'avance dans la chambre avec force révérences et chapeau bas.)
Pardon ! Ne faites pas attention, je passe.
Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce.
J'entre un peu brusquement, messieurs, j'en suis fâché !
(Il s'arrête au milieu de la chambre et s'aperçoit qu'il est seul.)
- Personne ! − Sur le toit tout à l'heure perché,
J'ai cru pourtant ouïr un bruit de voix. − personne !
(S'asseyant dans un fauteuil.)
Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne.
- Ouf ! Que d'événements ! − j'en suis émerveillé
Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé.
Primo, ces alguazils qui m'ont pris dans leurs serres ;
Puis cet embarquement absurde ; ces corsaires ;
Et cette grosse ville où l'on m'a tant battu ;
Et les tentations faites sur ma vertu
Par cette femme jaune ; et mon départ du bagne ;
Mes voyages ; enfin, mon retour en Espagne !
Puis, quel roman ! Le jour où j'arrive, c'est fort,
Ces mêmes alguazils rencontrés tout d'abord !
Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue ;
Je saute un mur ; j'avise une maison perdue
Dans les arbres, j'y cours ; personne ne me voit ;
Je grimpe allègrement du hangar sur le toit ;
Enfin, je m'introduis dans le sein des familles
Par une cheminée où je mets en guenilles
Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend ! ...
- Pardieu ! Monsieur Salluste est un grand sacripant !
(Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre à tiroirs sculptés.)
- Mon pourpoint m'a suivi dans mes malheurs. Il lutte.
(Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin rose usé, déchiré et rapiécé ; puis il porte vivement la main à sa jambe avec un coup d'œil vers la cheminée.)
Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute !
(Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l'un d'entre eux il trouve un manteau de velours vert clair, brodé d'or, le manteau donné par Don Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien.)
- Ce manteau me paraît plus décent que le mien.
(Il jette le manteau vert sur ses épaules et met le sien à la place dans le coffre, après l'avoir soigneusement plié ; il y ajoute son chapeau , qu'il enfonce sous le manteau d'un coup de poing ; puis il referme le tiroir. Il se promène fièrement, drapé dans le beau manteau brodé d'or.)
C'est égal, me voilà revenu. Tout va bien.
Ah ! mon très cher cousin, vous voulez que j'émigre
Dans cette Afrique où l'homme est la souris du tigre !
Mais je vais me venger de vous, cousin damné,
Épouvantablement, quand j'aurai déjeuné.
J'irai, sous mon vrai nom, chez vous, traînant ma queue
D'affreux vauriens sentant le gibet d'une lieue
Et je vous livrerai vivant aux appétits
De tous mes créanciers − suivis de leurs petits.
(Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bottines à canons de dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, et chausse sans façon les bottines neuves.)
Voyons d'abord où m'ont jeté ses perfidies.
Après avoir examiné la chambre de tous les côtés.
Maison mystérieuse et propre aux tragédies.
Portes closes, volets barrés, un vrai cachot.
Dans ce charmant logis on entre par en haut,
Juste comme le vin entre dans les bouteilles.
(Avec un soupir.)
- C'est bien bon, du bon vin ! -
(Il aperçoit la petite porte à droite, l'ouvre, s'introduit vivement dans le cabinet avec lequel elle communique, puis rentre avec des gestes d'étonnement.)
Merveille des merveilles !
Cabinet sans issue où tout est clos aussi !
(Il va à la porte du fond, l'entr'ouvre, et regarde au dehors ; puis il la laisse retomber et revient sur le devant.)
Personne ! − où diable suis-je ? − au fait j'ai réussi
À fuir les alguazils. Que m'importe le reste ?
Vais-je pas m'effarer et prendre un air funeste
Pour n'avoir jamais vu de maison faite ainsi ?
(Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque aussitôt.)
Ah çà, mais − je m'ennuie horriblement ici !
(Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin en pan coupé.)
Voyons, ceci m'a l'air d'une bibliothèque.
(Il y va et l'ouvre. C'est un garde-manger bien garni.)
Justement. − un pâté, du vin, une pastèque.
C'est un en-cas complet. Six flacons bien rangés !
- Diable ! Sur ce logis j'avais des préjugés.
(Examinant les flacons l'un après l'autre.)
C'est d'un bon choix. − allons ! L'armoire est honorable.
(Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l'apporte sur le devant et la charge joyeusement de tout ce que contient le garde-manger, bouteilles, plats, etc. ; il ajoute un verre, une assiette, une fourchette, etc. − puis il prend une des bouteilles.)
Lisons d'abord ceci.
(Il emplit le verre, et boit d'un trait.)
C'est une œuvre admirable
De ce fameux poète appelé le soleil !
Xérès-des-chevaliers n'a rien de plus vermeil.
(Il s'assied, se verse un second verre et boit.)
Quel livre vaut cela ? Trouvez-moi quelque chose
De plus spiritueux !
(Il boit.)
Ah Dieu, cela repose !
Mangeons.
(Il entame le pâté.)
Chiens d'alguazils ! Je les ai déroutés.
Ils ont perdu ma trace.
(Il mange.)
Oh ! Le roi des pâtés !
Quant au maître du lieu, s'il survient... -
(Il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu'il pose sur la table.)
Je l'invite.
- Pourvu qu'il n'aille pas me chasser ! Mangeons vite.
(Il met les morceaux doubles.)
Mon dîner fait, j'irai visiter la maison.
Mais qui peut l'habiter ? Peut-être un bon garçon.
Ceci peut ne cacher qu'une intrigue de femme.
Bah ! Quel mal fais-je ici ? Qu'est-ce que je réclame ?
Rien, − L'hospitalité de ce digne mortel,
À la manière antique,
(Il s'agenouille à demi et entoure la table de ses bras.)
En embrassant l'autel.
(Il boit.)
D'abord, ceci n'est point le vin d'un méchant homme.
Et puis, c'est convenu, si l'on vient, je me nomme.
Ah ! Vous endiablerez, mon vieux cousin maudit !
- Quoi, ce bohémien ? Ce galeux ? Ce bandit ?
Ce Zafari ? Ce gueux ? Ce va-nu-pieds ? ... − Tout juste !
Don César De Bazan, cousin de don Salluste !
Oh ! La bonne surprise ! Et dans Madrid quel bruit !
Quand est-il revenu ? Ce matin ? Cette nuit ?
Quel tumulte partout en voyant cette bombe,
Ce grand nom oublié qui tout à coup retombe !
Don César De Bazan ! Oui, messieurs, s'il vous plaît !
Personne n'y pensait, personne n'en parlait,
Il n'était donc pas mort ? Il vit, messieurs, mesdames !
Les hommes diront : Diable ! − Oui-dà ! diront les femmes.
Doux bruit qui vous reçoit rentrant dans vos foyers,
Mêlé de l'aboiement de trois cents créanciers !
Quel beau rôle à jouer ! − hélas ! L'argent me manque.
(Bruit à la porte.)
On vient ! − sans doute on va comme un vil saltimbanque
M'expulser. − C'est égal, ne fais rien à demi,
César !
(Il s'enveloppe de son manteau jusqu'aux yeux. La porte du fond s'ouvre. Entre un laquais en livrée portant sur son dos une grosse sacoche.)

Victor Hugo

Ruy Blas

1838

I

Un personnage grotesque

  • Don César est présenté comme un personnage grotesque.
  • D'ordinaire, les monologues de théâtre sont l'occasion d'une méditation ou d'une réflexion de la part du personnage. Ici, le monologue est comique.
  • Le personnage n'arrête pas de bouger, de nombreuses didascalies détaillent son comportement. Il ne tient pas en place.
  • Le langage est marqué par une ponctuation très expressive.
  • Il ne s'intéresse qu'à la nourriture : "Un pâté, du vin, une pastèque", "Oh ! Le roi des pâtés !", "Il mange", "Il emplit un verre, et boit d'un trait", "Mangeons vite".
  • Le mélange des registres et le côté bouffon du personnage en font un personnage pittoresque.
II

Le comique de situation

  • L'attitude du personnage qui s'est blessé en entrant sur scène est grotesque : "se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé, et s'avance dans la chambre avec force révérences et chapeau bas".
  • Le personnage fait rire par son aspect : "Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi".
  • Il parle à d'autres personnes avant de remarquer qu'il est seul : "Personne !"
  • La scène est comique car on a l'impression qu'il s'adresse aux spectateurs : "Pardon ! Ne faites pas attention, je passe. / Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce".
III

Le comique de gestes

  • Les didascalies sont très nombreuses dans ce passage. Elles soulignent l'importance des gestes de Don César.
  • C'est une gestuelle bouffonne : "avec force révérences et chapeau bas".
  • On peut noter le jeu avec les miroirs, le personnage est superficiel :"se regardant dans une petite glace de Venise", "mire dans la glace son pourpoint de satin rosé", "et met le sien à la place dans le coffre, après l'avoir soigneusement plié".
  • L'attitude du personnage reste altière malgré son accoutrement : "il se promène fièrement", "il jette lestement ses vieux souliers".
  • Il a "des gestes d'étonnement" et "bâille".
IV

Le comique de mots

  • Le langage du personnage prête également à rire.
  • En face de la nourriture, Don César utilise des expressions religieuses : "Recueillons-nous".
  • Don César se compare à un homme vertueux : "Ces tentations faites sur ma vertu / Par cette femme jaune".
  • Il existe un décalage entre le ton de vengeance et la chute, manger : "Mais je vais me venger de vous, cousin damné, / Épouvantablement, quand j'aurai déjeuné".
  • On ressent bien l'ironie du dramaturge avec Don César qui dit : "Voyons, ceci m'a l'air d'une bibliothèque". La didascalie nous apprend : "C'est un garde-manger".
  • Il exagère pour parler de la nourriture : "L'armoire est honorable", "une œuvre admirable".
  • Le récit de Don César a des accents picaresques. Il utilise le présent pour donner vie au récit : "le jour où j'arrive", "Je saute", "j'y cours", "je grimpe".
  • Il utilise des démonstratifs : "ces alguazils", "cet embarquement", "ces corsaires".
  • Il s'exclamme : "quel roman !"
V

Un personnage romantique

  • Le personnage est représentatif du courant romantique dont Victor Hugo est le chef de file.
  • Don César est ridicule, mais c'est tout de même un seigneur.
  • On est en présence d'une atmosphère de tragédie. En effet, Ruy Blas se fait passer pour Don César, mais il est de retour, donc le quiproquo va prendre fin, la reine va savoir qui est vraiment Ruy Blas. Don César déclare ainsi : "Me voilà revenu".
  • Les registres sont mélangés.
  • Une grande importance est accordée à la mise en scène.
  • Victor Hugo, grand admirateur de Shakespeare, mêle le grotesque et le sublime.
  • Le langage est très expressif.

Quels sont les éléments comiques de la scène ?

I. Le comique de situation
II. Le comique de gestes
III. Le comique de mots

En quoi Don César est-il grotesque dans cette scène ?

I. Un personnage grossier
II. L'importance des gestes
III. Le langage fleuri

En quoi cette scène est-elle romantique ?

I. Don César, un seigneur ridicule
II. Le mélange des registres
III. L'annonce de la tragédie : il est de retour

En quoi ce monologue est-il original ?

I. Un monologue de théâtre comique
II. L'importance de la mise en scène
III. Le comique de mots

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