Première L 2015-2016
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Première L 2015-2016

Les Diaboliques, Le plus bel amour de Dom Juan (Début de la 2e partie)

Ce que je venais de dire à la vieille, le marquis Guy de Ruy était l'exacte vérité. Il y avait trois jours à peine qu'une douzaine de femmes du vertueux faubourg Saint-Germain (qu'elles soient bien tranquilles, je ne les nommerai pas!) lesquelles, toutes les douze, selon les douairières du commérage, avaient été du dernier bien (vieille expression charmante) avec le comte Ravila de Ravilès, s'étaient prises de l'idée singulière de lui offrir à souper, − à lui seul d'homme − pour fêter... quoi ? elles ne le disaient pas. C'était hardi, qu'un tel souper; mais les femmes, lâches individuellement, en troupe sont audacieuses. Pas une peut-être de ce souper féminin n'aurait osé l'offrir chez elle, en tête à tête, au comte Jules-Amédée-Hector; mais ensemble, et s'épaulant toutes, les unes par les autres, elles n'avaient pas craint de faire la chaîne du baquet de Mesmer autour de cet homme magnétique et compromettant, le comte de Ravila de Ravilès...

- Quel nom !

- Un nom providentiel, Madame... Le comte de Ravila de Ravilès, qui, par parenthèse, avait toujours obéi à la consigne de ce nom impérieux, était bien l'incarnation de tous les séducteurs dont il est parlé dans les romans et dans l'histoire, et la marquise Guy de Ruy − une vieille mécontente, aux yeux bleus, froids et affilés, mais moins froids que son cœur et moins affilés que son esprit, − convenait elle-même que, dans ce temps, où la question des femmes perd chaque jour de son importance, s'il y avait quelqu'un qui pût rappeler Don Juan, à coup sûr ce devait être lui! Malheureusement, c'était Don Juan au cinquième acte. Le prince de Ligne ne pouvait faire entrer dans sa spirituelle tête qu'Alcibiade eût jamais eu cinquante ans. Or, par ce côté-là encore, le comte de Ravila allait continuer toujours Alcibiade. Comme d'Orsay, ce dandy taillé dans le bronze de Michel-Ange, qui fut beau jusqu'à sa dernière heure, Ravila avait eu cette beauté particulière à la race Juan, − à cette mystérieuse race qui ne procède pas de père en fils, comme les autres, mais qui apparaît çà et là, à de certaines distances, dans les familles de l'humanité.

C'était la vraie beauté, − la beauté insolente, joyeuse, impériale, juanesque enfin ; le mot dit tout et dispense de la description ; et − avait-il fait un pacte avec le diable ? − il l'avait toujours... Seulement, Dieu retrouvait son compte ; les griffes de tigre de la vie commençaient à lui rayer ce front divin, couronné des roses de tant de lèvres, et sur ses larges tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui annoncent l'invasion prochaine des Barbares et la fin de l'Empire... Il les portait, du reste, avec l'impassibilité de l'orgueil surexcité par la puissance ; mais les femmes qui l'avaient aimé les regardaient parfois avec mélancolie. Qui sait ? elles regardaient peut-être l'heure qu'il était pour elles à ce front ?

Hélas, pour elles comme pour lui, c'était l'heure du terrible souper avec le froid Commandeur de marbre blanc, après lequel il n'y a plus que l'enfer, − l'enfer de la vieillesse, en attendant l'autre ! Et voilà pourquoi peut-être, avant de partager avec lui ce souper amer et suprême, elles pensèrent à lui offrir le leur et qu'elles en firent un chef-d'œuvre.

Oui, un chef-d'œuvre de goût, de délicatesse, de luxe patricien, de recherche, de jolies idées ; le plus charmant, le plus délicieux, le plus friand, le plus capiteux, et surtout le plus original des soupers. Original ! Pensez donc ! C'est ordinairement la joie, la soif de s'amuser qui donne à souper ; mais ici, c'était le souvenir, c'était le regret, c'était presque le désespoir, mais le désespoir en toilette, caché sous des sourires ou sous des rires, et qui voulait encore cette fête ou cette folie dernière, encore cette escapade vers la jeunesse revenue pour une heure, encore cette griserie pour qu'il en fût fait à jamais !...

Les Amphitryonnes de cet incroyable souper, si peu dans les moeurs trembleuses de la société à laquelle elles appartenaient, durent y éprouver quelque chose de ce que Sardanapale ressentit sur son bûcher, quand il y entassa, pour périr avec lui, ses femmes, ses esclaves, ses chevaux, ses bijoux, toutes les opulences de sa vie. Elles, aussi, entassèrent à ce souper brûlant toutes les opulences de la leur. Elles y apportèrent tout ce qu'elles avaient de beauté, d'esprit, de ressources, de parure, de puissance, pour les verser, en une seule fois, en ce suprême flamboiement.

L'homme devant lequel elles s'enveloppèrent et se drapèrent dans cette dernière flamme, était plus à leurs yeux qu'aux yeux de Sardanapale toute l'Asie. Elles furent coquettes pour lui comme jamais femmes ne le furent pour aucun homme, comme jamais femmes ne le furent pour un salon plein; et cette coquetterie, elles l'embrasèrent de cette jalousie qu'on cache dans le monde et qu'elles n'avaient point besoin de cacher, car elles savaient toutes que cet homme avait été à chacune d'elles, et la honte partagée n'en est plus... C'était, parmi elles toutes, à qui graverait le plus avant son épitaphe dans son cœur.

Lui, il eut, ce soir-là, la volupté repue, souveraine, nonchalante, dégustatrice du confesseur de nonnes et du sultan. Assis comme un roi − comme le maître − au milieu de la table, en face de la comtesse de Chiffrevas, dans ce boudoir fleur de pêcher ou de... péché (on n'a jamais bien su l'orthographe de la couleur de ce boudoir), le comte de Ravila embrassait de ses yeux, bleu d'enfer, que tant de pauvres créatures avaient pris pour le bleu du ciel, ce cercle rayonnant de douze femmes, mises avec génie, et qui, à cette table, chargée de cristaux, de bougies allumées et de fleurs, étalaient, depuis le vermillon de la rose ouverte jusqu'à l'or adouci de la grappe ambrée, toutes les nuances de la maturité.

Il n'y avait pas là de ces jeunesses vert tendre, de ces petites demoiselles qu'exécrait Byron, qui sentent la tartelette et qui, par la tournure, ne sont encore que des épluchettes, mais tous étés splendides et savoureux, plantureux automnes, épanouissements et plénitudes, seins éblouissants battant leur plein majestueux au bord découvert des corsages, et, sous les camées de l'épaule nue, des bras de tout galbe, mais surtout des bras puissants, de ces biceps de Sabines qui ont lutté avec les Romains, et qui seraient capables de s'entrelacer, pour l'arrêter, dans les rayons de la roue du char de la vie.

Jules Barbey d'Aurevilly

Les Diaboliques

1874

I

Les références à la pièce Dom Juan de Molière

  • Cet extrait reprend plusieurs éléments de la pièce Dom Juan de Molière. Il s'agit d'une forme de réécriture du personnage. L'homme n'est pas Dom Juan lui-même, c'est le comte de Ravila de Ravilès qui est comparé à Dom Juan.
  • On remarque l'importance des femmes dans l'extrait ; c'est un homme séducteur défini comme "l'incarnation de tous les séducteurs".
  • L'expression "Dom Juan" est répétée deux fois dans le deuxième paragraphe. On note également l'utilisation du nom comme d'un adjectif : "juanesque".
  • L'extrait donne l'idée qu'il y a une "race à Juan", "mystérieuse race".
  • Le texte mentionne la pièce avec la référence au "cinquième acte" et à la statue du "Commandeur".
II

Le portrait du comte

  • Par le portrait physique du comte, le narrateur insiste sur sa beauté : "beau", "beauté particulière", "vraie beauté", "beauté insolente, joyeuse, impériale". Cette beauté est même caractérisée par le terme "juanesque". Il use des hyperboles.
  • Il s'agit d'une beauté divine : "front divin", idée qu'on retrouve avec ses yeux d'un "bleu du ciel". On pense à la référence à dieu avec le nom du comte : "nom providentiel".
  • En revanche, son portrait moral est négatif : "orgueil", "péché", "impie", "volupté".
  • On peut voir la comparaison à des figures royales ou puissantes : "impériale", "souveraine", "comme un roi", "comme le maître", "nom impérieux".
  • Les adjectifs décrivent la puissance du personnage : "impérieux", "impériale", "puissance", "suprême".
III

Les femmes et la volupté

  • Le comte est défini avant tout en rapport avec les femmes.
  • D'ailleurs, on note une répétition du terme "femmes" et de "elles" dans le texte, et d'autres expressions qui leur sont associées : "une douzaine de femmes", "elles", "les", "lesquelles", "toutes les douze", "en troupe", "les unes par les autres", "ensemble", "s'épaulant toutes", "le leur", "cercle rayonnant de douze femmes" ," ses femmes".
  • Le souper qu'elles ont préparé est un "souper féminin".
  • Face aux femmes, un seul homme : "L'homme", "Lui", "Le comte".
  • Le thème du souper est lié à la volupté : "friand", "savoureux", "délicieux", "capiteux", "soif".
  • Le champ lexical désir/volupté est dominant : "épanouissements", "corsages", "épaule nue", "biceps", "s'entrelacer", "embrasèrent", "opulences".
  • Les femmes veulent plaire : "coquettes", "coquetterie".
IV

La vieillesse, première punition

  • Le thème de la vieillesse est lié à la mélancolie. La première punition du comte, de Dom Juan, c'est de vieillir.
  • Le portrait physique est explicite : "qui fut beau", métaphore "les griffes de tigre de la vie commençaient à lui rayer ce front", "larges temps [...] les premiers cheveux blancs".
  • On retrouve l'opposition "jeunesse" et "vieillesse" dans le texte, "demoiselles" et "femmes". C'est une opposition entre passé et présent.
  • Le portrait rend compte de la mélancolie des femmes qui le voient vieux : "le regardaient avec mélancolie". Leurs sentiments sont évoqués avec le champ lexical de la tristesse : "désespoir", "regret", "souvenir".
  • On trouve aussi le champ lexical du temps et de la vieillesse : "la vie", répétition "heure", "vieillesse", "griserie" ici, en rapport avec la fête mais qu'on peut associer à la couleur grise symbole de vieillesse, "épitaphe", "maturité", "la roue du char de la vie".
V

Une punition divine pour les péchés

  • Le récit développe le champ lexical du péché : "vertueux", "luxe", "griserie", "moeurs trembleuses", "opulences", "péché".
  • Le thème du feu n'est pas sans rappeler l'enfer : "bûcher", "brûlant", "flamboiement", "flamme"...
  • Le thème de la mort est également présent : "périr", "dernière heure","épitaphe".
  • On note la référence à Dieu : "Dieu", "divin", "ciel". La punition divine est visible dans l'expression : "Dieu retrouvait son compte".
  • L'enfer est rappelé par la mention faite au diable : "pacte avec le diable", "l'enfer", "Commandeur" qui peut être le diable ou dieu.
VI

Les références littéraires et historiques

  • De nombreuses références sont faites à l'Antiquité, la littérature, qui appuie sur le caractère hyperbolique de la description. Ces descriptions renforcent aussi l'idée que le comte appartient au passé, qu'il devient vieux : "Barbares", "Empire", "Alcibiade", "Michel-Ange", "Orsay", "Amphitryonnes" ,"Sardanapale", "Sabines", "Romains", "luxe patricien".
  • Le comte appartient à un autre temps.
  • On remarque aussi l'idée de l'art, d'une vie qui est art, de la recherche du plaisir et de la beauté. Ce dernier souper fait penser à la Cène, dernier souper de Jésus. Mais c'est ici le tableau du vice et de l'opulence, tableau inversé. Les femmes veulent que ce tableau soit un "chef-d'œuvre".
VII

La présence du narrateur

  • On remarque la présence du narrateur ironique ("je") qui intervient plusieurs fois.
  • Il a plusieurs façons d'intervenir. Dans les parenthèses : "(qu'elles soient bien tranquilles, je ne les nommerai pas !)", "(vieille expression charmante)", "(on n'a jamais bien su l'orthographe de la couleur de ce boudoir)".
  • C'est un narrateur qui apporte des précisions, qui se moque aussi. Apparemment, il connaît les femmes dont il parle.
  • La situation d'énonciation est précise : il raconte tout cela à "la vieille", "la marquise de Guy de Ruy" et son époux.

En quoi cet extrait est-il une réécriture de Dom Juan de Molière ?

I. Les références à la pièce
II. Le comte, un séducteur de femmes
III. La punition divine : la vieillesse

Pourquoi peut-on dire que le comte est un Dom Juan ?

I. La beauté physique
II. Un impie séducteur
III. L'importance des femmes

Pourquoi peut-on dire que le texte est pathétique ?

I. Le thème de la vieillesse
II. La mélancolie des femmes
III. La punition divine

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