Première L 2016-2017
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Première L 2016-2017

Le Rouge et le Noir, Julien voit clandestinement Madame de Rênal

La nuit était fort noire. Vers une heure du matin, Julien, chargé de son échelle, entra dans Verrières. Il descendit le plus tôt qu'il put dans le lit du torrent, qui traverse les magnifiques jardins de M. de Rênal à une profondeur de dix pieds, et contenu entre deux murs. Julien monta facilement avec l'échelle.
- Quel accueil me feront les chiens de garde ? pensait-il.
Toute la question est là. Les chiens aboyèrent, et s'avancèrent au galop sur lui ; mais il siffla doucement, et ils vinrent le caresser.
Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes les grilles fussent fermées, il lui fut facile d'arriver jusque sous la fenêtre de la chambre à coucher de Mme de Rênal qui, du côté du jardin, n'est élevée que de huit ou dix pieds au-dessus du sol.
Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de cœur, que Julien connaissait bien. À son grand chagrin, cette petite ouverture n'était pas éclairée par la lumière intérieure d'une veilleuse.
"- Grand Dieu ! se dit-il, cette nuit, cette chambre n'est pas occupée par Mme de Rênal ! Où sera-t-elle couchée ? La famille est à Verrières, puisque j'ai trouvé les chiens ; mais je puis rencontrer dans cette chambre, sans veilleuse, M. de Rênal lui-même ou un étranger, et alors quel esclandre !"
Le plus prudent était de se retirer ; mais ce parti fit horreur à Julien.
"- Si c'est un étranger, je me sauverai à toutes jambes, abandonnant mon échelle ; mais si c'est elle, quelle réception m'attend ? Elle est tombée dans le repentir et dans la plus haute piété, je n'en puis douter ; mais enfin, elle a encore quelque souvenir de moi, puisqu'elle vient de m'écrire".
Cette raison le décida.
Le cœur tremblant, mais cependant résolu à périr ou à la voir, il jeta de petits cailloux contre le volet ; point de réponse. Il appuya son échelle à côté de la fenêtre, et frappa lui-même contre le volet, d'abord doucement, puis plus fort.
"- Quelque obscurité qu'il fasse, on peut me tirer un coup de fusil, pensa Julien".
Cette idée réduisit l'entreprise folle à une question de bravoure.
"- Cette chambre est inhabitée cette nuit, pensa-t-il, ou, quelle que soit la personne qui y couche, elle est éveillée maintenant. Ainsi plus rien à ménager envers elle ; il faut seulement tâcher de n'être pas entendu par les personnes qui couchent dans les autres chambres."
Il descendit, plaça son échelle contre un des volets, remonta et passant la main dans l'ouverture en forme de cœur, il eut le bonheur de trouver assez vite le fil de fer attaché au crochet qui fermait le volet. Il tira ce fil de fer ce fut avec une joie inexprimable qu'il sentit que ce volet n'était plus retenu et cédait à son effort. Il faut l'ouvrir petit à petit, et faire reconnaître ma voix. Il ouvrit le volet assez pour passer la tête, et en répétant à voix basse : C'est un ami.
Il s'assura, en prêtant l'oreille, que rien ne troublait le silence profond de la chambre. Mais décidément, il n'y avait point de veilleuse même à demi-éteinte, dans la cheminée ; c'était un bien mauvais signe.
"- Gare le coup de fusil !"
Il réfléchit un peu ; puis, avec le doigt, il osa frapper contre la vitre : pas de réponse ; il frappa plus fort. Quand je devrais casser la vitre, il faut en finir. Comme il frappait très fort, il crut entrevoir, au milieu de l'extrême obscurité comme une ombre blanche qui traversait la chambrée. Enfin, il n'y eut plus de doute, il vit une ombre qui semblait s'avancer avec une extrême lenteur. Tout à coup il vit une joue qui s'appuyait à la vitre contre laquelle était son œil.
Il tressaillit, et s'éloigna un peu. Mais la nuit était tellement noire que, même à cette distance, il ne put distinguer si c'était Mme de Rênal. Il craignait un premier cri d'alarme ; depuis un moment, il entendait les chiens rôder et gronder à demi autour du pied de son échelle.
- C'est moi, répétait-il assez haut, un ami.
Pas de réponse ; le fantôme blanc avait disparu.
- Daignez m'ouvrir, il faut que je vous parle, je suis trop malheureux ! et il frappait de façon à briser la vitre.
Un petit bruit sec se fit entendre ; l'espagnolette de la fenêtre cédait ; il poussa la croisée, et sauta légèrement dans la chambre.
Le fantôme blanc s'éloignait ; il lui prit les bras ; c'était une femme. Toutes ses idées de courage s'évanouirent.
"- Si c'est elle, que va-t-elle dire ?"
Que devint-il, quand il comprit à un petit cri que c'était Mme de Rênal ?
Il la serra dans ses bras ; elle tremblait, et avait à peine la force de le repousser.

Stendhal

Le Rouge et le Noir

1830

I

Les obstacles

  • Julien rencontre plusieurs obstacles dans son périple pour retrouver Mme de Rênal. Il surmonte tous les obstacles facilement d'abord.
  • Il y a le "lit du torrent", les "chiens", les "terrasses" et les "grilles fermées".
  • Les mesures montrent que Julien a bien préparé le périple, il a pensé à tout : "profondeur de dix pieds", "entre deux murs", "huit ou dix pieds du sol".
  • La facilité à surmonter les obstacles, "facile", "facilement", est renforcée par la succession des actions : "de terrasse en terrasse", "quoique toutes les grilles fussent fermées".
  • Il a amadoué les chiens : "siffla", "caresser".
  • Une fois "sous la fenêtre", les vrais obstacles semblent arriver. Il a peur surtout du fusil : "fusil", "le coup de fusil !"
II

Le thème de l'obscurité

  • La scène se déroule pendant la nuit. Cette idée est répétée plusieurs fois. L'obscurité n'est pas forcément un avantage, Julien le dit, on peut quand même le tuer d'un coup de fusil. C'est plutôt un obstacle supplémentaire, Julien ne voit pas bien, il n'est pas reconnu tout de suite et ne reconnaît pas Mme de Rênal. Cela ajoute au suspense et à l'inquiétude du personnage.
  • Dans la chambre, il n'y a pas de lumière, ce qui alimente le désespoir car cela signifie l'absence de Mme de Rênal.
  • On retrouve le champ lexical de l'obscurité : "nuit fort noire", "obscurité", "nuit tellement noire", "une heure du matin", "extrême obscurité". On note de nombreuses hyperboles d'insistance.
III

La focalisation du texte

  • Il y a une alternance entre la focalisation sur le narrateur omniscient et la focalisation interne sur Julien : "que Julien connaissait bien", "que devint-il ?" (question posée au lecteur).
  • Parfois, le narrateur fait le choix du discours direct pour dévoiler le raisonnement et le questionnement de Julien : "quel accueil...?", "où sera-t-elle ?", ou quand il tente de faire savoir qu'il est là : "c'est un ami", "c'est moi un ami".
  • Par le discours indirect, les pensées de Julien sont rapportées dans la narration. La ponctuation expressive dans la narration trahit les pensées et sentiments du personnage : "Pas de réponse !"
  • Les impressions de Julien sont livrées. Le lecteur voit l'action à travers ses yeux. La peur du personnage passe ainsi mieux au lecteur qui angoisse avec lui.
IV

Les sentiments de Julien

  • Julien se montre à la fois organisé et réfléchi, et passionné et anxieux.
  • Il a préparé son entreprise. Il raisonne pendant toute la scène : "si", "il faut", "il faut que", "il réfléchit". Il imagine toutes les situations possibles et comment en sortir. Mais tout ce raisonnement n'a qu'un but, retrouver Mme de Rênal malgré les dangers. D'ailleurs, il finit par ne pas s'en soucier : il est résolu, c'est "périr" ou "la voir". D'ailleurs quand il pense que c'est "plus prudent" de repartir, il ne supporte pas cette idée : "Horreur !" (émotion de Julien trahie par la ponctuation expressive).
  • Julien a peur que Mme de Rênal le rejette : "repentir", "haute piété". Il craint sa réaction : "Si c'est elle, que va-t-elle dire ?"
  • Il a peur : "craignait". Mais il est aussi heureux à l'idée de voir Mme de Rênal : "joie inexprimable".
  • Il est amoureux : "cœur tremblant", il remarque "l'ouverture en forme de cœur". Il est triste sans Mme de Rênal : "je suis trop malheureux".
  • Julien craint plus le rejet de Mme de Rênal que les obstacles qu'il a surmontés. Il y a opposition entre "la bravoure" de sa "folle entreprise" et "toutes ses idées de courage s'évanouirent" quand il est avec elle.
V

L'aspect fantastique

  • Il y a un aspect fantastique dans cette scène. L'obscurité de la nuit rend le texte inquiétant.
  • Il n'y a aucun bruit : "silence profond".
  • La maison semble vide : "inhabitée".
  • On note l'apparition d'un "fantôme". C'est Mme de Rênal mais le lecteur et Julien ne le savent qu'à la fin : "ombre blanche", "une ombre", "fantôme blanc", "une joue", "fantôme s'éloignait". Cela ajoute à l'atmosphère angoissante de la scène.
VI

Le succès de Julien

  • Julien malgré sa peur se montre persistant.
  • L'action monte en crescendo, d'abord Julien fait les choses doucement, puis de plus en plus fortement : "osa frapper" "il frappa", "doucement", "plus fort". "frappa plus fort", "il frappait très fort".
  • La répétition de "céder" met en parallèle la fenêtre qui cède, comme Mme de Rênal cède à la fin.
  • Finalement, Julien "sauta dans la chambre". Triomphant, il est rentré. Il est bien avec "une femme".
  • Mme de Rênal apparaît peu à peu. D'abord une "ombre", puis un "fantôme", puis "une joue", puis "les bras", enfin "une femme" : "C'était Mme de Rênal".
  • La scène se termine avec Julien qui serre Mme de Rênal dans les bras. Elle lutte encore mais "à peine".

En quoi la focalisation de cette scène est-elle intéressante ?

I. Le narrateur omniscient
II. Le discours direct de Julien : le plan
III. Les pensées rapportées : les émotions du personnage

Quelles émotions éprouve Julien ?

I. La passion de Julien
II. L'angoisse de ne pas réussir
III. La peur d'être rejeté

En quoi cette scène est-elle inquiétante ?

I. Les obstacles de Julien
II. L'obscurité
III. L'atmosphère fantastique

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