Première L 2016-2017
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Première L 2016-2017

La Machine infernale, Dialogue de Jocaste et Tirésias (Acte I)

(La voix de JOCASTE, en bas des escaliers. Elle a un accent très fort : cet accent international des royalties.)
Encore un escalier ! Je déteste les escaliers ! Pourquoi tous ces escaliers ? On n'y voit rien ! Où sommes-nous ?

(La voix de TIRÉSIAS)
Mais, madame, vous savez ce que je pense de cette escapade, et que ce n'est pas moi...

(La voix de JOCASTE)
Taisez-vous, Zizi. Vous n'ouvrez la bouche que pour dire des sottises. Voilà bien le moment de faire la morale.

(La voix de TIRÉSIAS)
Il fallait prendre un autre guide. Je suis presque aveugle.

(La voix de JOCASTE)
À quoi sert d'être devin, je demande ! Vous ne savez même pas où se trouvent les escaliers. Je vais me casser une jambe ! Ce sera votre faute, Zizi, votre faute, comme toujours.

TIRÉSIAS :
Mes yeux de chair s'éteignent au bénéfice d'un œil intérieur, d'un œil qui rend d'autres services que de compter les marches des escaliers !

JOCASTE :
Le voilà vexé avec son œil ! Là ! là ! On vous aime, Zizi ; mais les escaliers me rendent folle. Il fallait venir, Zizi, il le fallait !

TIRÉSIAS :
Madame...

JOCASTE :
Ne soyez pas têtu. Je ne me doutais pas qu'il y avait ces maudites marches. Je vais monter à reculons. Vous me retiendrez. N'ayez pas peur. C'est moi qui vous dirige. Mais si je regardais les marches, je tomberais. Prenez-moi les mains. En route !
(Ils apparaissent.)
Là... là... là... quatre, cinq, six, sept...
(Jocaste arrive sur la plate-forme et se dirige vers la gauche. Tirésias marche sur le bout de son écharpe. Elle pousse un cri.)

TIRÉSIAS :
Qu'avez-vous ?

JOCASTE :
C'est votre pied, Zizi ! Vous marchez sur mon écharpe.

TIRÉSIAS :
Pardonnez-moi...

JOCASTE :
Encore, il se vexe ! Mais ce n'est pas contre toi que j'en ai... C'est contre cette écharpe ! Je suis entourée d'objets qui me détestent ! Tout le jour cette écharpe m'étrangle. Une fois, elle s'accroche aux branches, une autre fois, c'est le moyeu d'un char où elle s'enroule, une autre fois tu marches dessus. C'est un fait exprès. Et je la crains, je n'ose pas m'en séparer. C'est affreux ! C'est affreux ! Elle me tuera.

TIRÉSIAS :
Voyez dans quel état sont vos nerfs.

JOCASTE :
Et à quoi sert ton troisième œil, je demande ? As-tu trouvé le Sphinx ? As-tu trouvé les assassins de Laïus ? As-tu calmé le peuple ? On met des gardes à ma porte et on me laisse avec des objets qui me détestent, qui veulent ma mort !

TIRÉSIAS :
Sur un simple racontar...

JOCASTE :
Je sens les choses. Je sens les choses mieux que vous tous ! (Elle montre son ventre.) Je les sens là ! A-t-on fait tout ce qu'on a pu pour découvrir les assassins de Laïus ?

TIRÉSIAS :
Madame sait bien que le Sphinx rendait les recherches impossibles.

JOCASTE :
Eh bien, moi, je me moque de vos entrailles de poulets... Je sens, là... que Laïus souffre et qu'il veut se plaindre. J'ai décidé de tirer cette histoire au clair, et d'entendre moi-même ce jeune garde ; et je l'entendrai. Je suis votre reine, Tirésias, ne l'oubliez pas.

TIRÉSIAS :
Ma petite brebis, il faut comprendre un pauvre aveugle qui t'adore, qui veille sur toi et qui voudrait que tu dormes dans ta chambre au lieu de courir après une ombre, une nuit d'orage, sur les remparts.

JOCASTE (mystérieuse) :
Je ne dors pas.

TIRÉSIAS :
Vous ne dormez pas ?

JOCASTE :
Non, Zizi, je ne dors pas. Le Sphinx, le meurtre de Laïus, m'ont mis les nerfs à bout. Tu avais raison de me le dire. Je ne dors plus et c'est mieux, car, si je m'endors une minute, je fais un rêve, un seul et je reste malade toute la journée.

TIRÉSIAS :
N'est-ce pas mon métier de déchiffrer les rêves ?...

JOCASTE :
L'endroit du rêve ressemble un peu à cette plate-forme ; alors je te le raconte. Je suis debout, la nuit ; je berce une espèce de nourrisson. Tout à coup, ce nourrisson devient une pâte gluante qui me coule entre les doigts. Je pousse un hurlement et j'essaie de lancer cette pâte ; mais... oh ! Zizi... Si tu savais, c'est immonde... Cette chose, cette pâte reste reliée à moi et quand je me crois libre, la pâte revient à toute vitesse et gifle ma figure. Et cette pâte est vivante. Elle a une espèce de bouche qui se colle sur ma bouche. Et elle se glisse partout : elle cherche mon ventre, mes cuisses. Quelle horreur !

TIRÉSIAS :
Calmez-vous.

JOCASTE :
Je ne veux plus dormir, Zizi... Je ne veux plus dormir. Ecoute la musique. Où est-ce ? Ils ne dorment pas non plus. Ils ont de la chance avec cette musique. Ils ont peur, Zizi... Ils ont raison. Ils doivent rêver des choses épouvantables et ils ne veulent pas dormir. Et au fait, pourquoi cette musique ? Pourquoi permet-on cette musique ? Est-ce que j'ai de la musique pour m'empêcher de dormir ? Je ne savais pas que ces boîtes restaient ouvertes toute la nuit. Pourquoi ce scandale, Zizi ? Il faut que Créon donne des ordres ! Il faut empêcher cette musique ! Il faut que ce scandale cesse immédiatement.

TIRÉSIAS :
Madame, je vous conjure de vous calmer et de vous en retourner. Ce manque de sommeil vous met hors de vous. Nous avons autorisé les musiques afin que le peuple ne se démoralise pas, pour soutenir le moral. Il y aurait des crimes... et pire, si on ne dansait pas dans le quartier populaire.

JOCASTE :
Est-ce que je danse, moi ?

TIRÉSIAS :
Ce n'est pas pareil. Vous portez le deuil de Laïus.

JOCASTE
Et tous sont en deuil, Zizi. Tous ! Tous ! Tous ! et ils dansent, et je ne danse pas. C'est trop injuste...

Jean Cocteau

La Machine infernale

1932

I

Le caractère comique : actualisation du mythe

  • La désacralisation de la reine Jocaste et du devin Tirésias passe par le comique.
  • Le langage est modernisé. Jocaste et Tirésias ne cessent de passer du "tu" au "vous".
  • Il y a un caractère comique du langage. Cocteau précise que Jocaste a un accent "très fort, singulier".
  • Jocaste ne cesse de se plaindre, elle se montre capricieuse : "Encore un escalier ! Je déteste les escaliers ! On n'y voit rien !", "sottises", "je vais me casser une jambe !"
  • Le surnom donné à Tirésias est ridicule : "Zizi".
    Tirésias l'appelle "ma petite brebis".
  • La relation entre les deux semble être celle de deux amoureux. Jocaste lui fait des reproches : "Votre faute, comme toujours !" Tirésias lui dit : "qui t'adore".
  • Jocaste tourne en dérision Tirésias. Elle rappelle que son pouvoir de devin ne sert à rien. Questions rhétoriques : "As-tu trouvé le Sphinx ?", "As-tu trouvé les assassins de Laïus ?" Cocteau se moque ici des devins qui dans les tragédies ne voient jamais tout. Inutilité du don.
  • La dérision passe aussi par le rappel constant du titre de Tirésias : "À quoi sert d'être devin, je demande !", l'œil", "vos entrailles de poulet".
  • Une mention est faite, à la fin de la scène, à des boîtes de nuit.
II

L'écharpe de Jocaste

  • L'écharpe est très symbolique. Jocaste dit : "Vous marchez sur mon écharpe !"
  • Jocaste explique : "Tout le jour cette écharpe m'étrangle. Une fois, elle s'accroche aux branches, une autre fois, c'est le moyeu d'un char où elle s'enroule, une autre fois tu marches dessus (...)".
  • Elle prédit aussi : " Et je la crains, je n'ose pas m'en séparer. C'est affreux C'est affreux ! Elle me tuera."
  • C'est avec cette écharpe que Jocaste se tue à la fin. Elle est déjà présente et mentionnée plusieurs fois.
  • Jocaste dit : "objets qui me détestent". La personnification de l'écharpe la rend terrifiante.
III

La fatalité

  • La présence de l'écharpe annonce la fin tragique. Ironie tragique, Jocaste dit déjà que l'écharpe "l'étrangle".
  • Jocaste souffre. Il y a un sphinx qui tue des gens, on ne sait pas qui a tué Laïus. Elle, elle ne peut pas s'amuser, même si le peuple peut.
    De plus, Jocaste ne cesse de parler de sa mort : "d'objets qui me détestent, et qui veulent ma mort !", "Elle me tuera !", "ma mort".
  • Il y a l'idée de fatalité avec le terme : "maudites".
  • Le rêve est un clair symbole de fatalité. Jocaste rêve d'un nourrisson qui est une "pâte gluante" et qui l'attaque. Elle rêve que cette pâte a une bouche : "qui colle à ma bouche" et "cherche mon ventre". C'est une façon de parler de l'inceste entre Jocaste et Œdipe.
  • Il y a encore l'idée de fatalité, car dans le rêve, Jocaste ne se sent pas libre. Son destin ne lui appartient pas.
  • On note l'impuissance de Tirésias qui est devin, mais ne peut pas tout prévoir.
IV

L'angoisse des escaliers

  • Les escaliers ont une symbolique dans le texte.
  • Jocaste et Tirésias les empruntent pour sortir de Thèbes. Jocaste craint ces escaliers : "Je vais me casser une jambe", "si je regardais les marches, je tomberais", " Ils veulent ma mort".
  • Elle compte les marches : "Là, là...Là...quatre,cinq, six, sept..." Elle fait un effort pour les monter.
  • Les escaliers sont un danger pour l'esprit : " Les escaliers me rendent folle", "Ces maudites marches me rendent folle".
  • Il y a un chiasme : "Je déteste les escaliers"/ "Les escaliers me détestent".

En quoi ce texte annonce-t-il la tragédie ?

I. L'écharpe, un objet symbolique
II. L'angoisse des escaliers
III. Le thème de la fatalité

En quoi cette scène est-elle une réécriture du mythe ?

I. La tonalité comique
II. Une reine désacralisée
III. Tirésias, un devin de pacotille

En quoi cette scène est-elle inquiétante ?

I. Le rêve de Jocaste
II. L'angoisse des escaliers
III. L'idée de mort

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