Première S 2016-2017
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Première S 2016-2017

Du côté de chez Swann, La jalousie de Swann

Sur le point de frapper contre les volets, il eut un moment de honte en pensant qu'Odette allait savoir qu'il avait eu des soupçons, qu'il était revenu, qu'il s'était posté dans la rue. Elle lui avait dit souvent l'horreur qu'elle avait des jaloux, des amants qui espionnent. Ce qu'il fallait faire était bien maladroit et elle allait le détester désormais, tandis qu'en ce moment encore, tant qu'il n'avait pas frappé, peut-être, même en le trompant, l'aimait-elle. Que de bonheurs possibles dont on sacrifie ainsi la réalisation à l'impatience d'un plaisir immédiat ! Mais le désir de connaître la vérité était plus fort et lui sembla plus noble. Il savait que la réalité de circonstances qu'il eût donné sa vie pour restituer exactement, était lisible derrière cette fenêtre striée de lumière, comme sous la couverture enluminée d'or d'un de ces manuscrits précieux à la richesse artistique elle-même desquels le savant qui les consulte ne peut rester indifférent. Il éprouvait une volupté à connaître la vérité qui le passionnait dans cet exemplaire unique, éphémère et précieux, d'une matière translucide, si chaude et si belle. Et puis l'avantage qu'il se sentait − qu'il avait tant besoin de se sentir − sur eux, était peut-être moins de savoir, que de pouvoir leur montrer qu'il savait. Il se haussa sur la pointe des pieds. Il frappa. On n'avait pas entendu, il refrappa plus fort, la conversation s'arrêta. Une voix d'homme dont il chercha à distinguer auquel de ceux des amis d'Odette qu'il connaissait elle pouvait appartenir demanda :
- Qui est là ?
Il n'était pas sûr de la reconnaître. Il frappa encore une fois. On ouvrit la fenêtre, puis les volets. Maintenant, il n'y avait plus moyen de reculer et, puisqu'elle allait tout savoir, pour ne pas avoir l'air trop malheureux, trop jaloux et curieux, il se contenta de crier d'un air négligent et gai :
- Ne vous dérangez pas, je passais pas là, j'ai vu de la lumière, j'ai voulu savoir si vous n'étiez plus souffrante.
Il regarda. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre, l'un tenant une lampe, et alors, il vit une chambre, une chambre inconnue. Ayant l'habitude, quand il venait chez Odette très tard, de reconnaître sa fenêtre à ce que c'était la seule éclairée entre les fenêtres toutes pareilles, il s'était trompé et avait frappé à la fenêtre suivante qui appartenait à la maison voisine.

Marcel Proust

Du côté de chez Swann

1913

I

La manifestation de la jalousie

  • Le narrateur est jaloux car il imagine qu'Odette le trompe. Sa jalousie se manifeste de différentes façons.
  • Il hésite d'abord à frapper chez Odette. Il a peur d'être "maladroit". Il ne veut pas qu'Odette sache qu'il est ici, qu'il est revenu et est "posté dans la rue". Il redoute qu'elle comprenne qu'il a des "soupçons".
  • Ce doute est source de "honte" : "un moment de honte".
  • Il pense à Odette et se souvient de son "horreur des jaloux". Il utilise une périphrase : "les amants qui espionnent". Le narrateur craint sa réaction : "elle allait le détester désormais".
  • Il se persuade car il a peur de perdre son amour. Il sait que "tant qu'il n'avait pas frappé" il y a une chance qu'elle l'aime.
  • Il donne des excuses à Odette : "même en le trompant" elle "l'aime".
  • Il tente une dernière fois de se convaincre en opposant "bonheurs possibles" sacrifiés à l'"impatience d'un plaisir immédiat".
  • Les sentiments réels du personnage sont évoqués : "trop malheureux, trop jaloux et curieux". Il veut se faire passer pour "négligent" et "gai".
II

La comparaison au savoir

  • Le narrateur justifie sa jalousie en comparant son besoin de surprendre Odette et son amant au savoir.
  • Il répète plusieurs fois le terme "vérité".
  • La souffrance du personnage est surpassée par "le désir de connaître". Il veut "plus fort", "plus noble" (insistance).
  • La chambre où habite Odette "est comparée à un livre : "fenêtre striée de lumière", "couverture enluminée d'or" , en témoigne le champ lexical de la littérature : "couverture", "lisible", "manuscrits", "exemplaire".
  • Le narrateur se compare à "un savant" qui veut "consulter" un ouvrage.
  • Il élargit le savoir à l'art : "richesse artistique".
  • Cette passion pour l'art est d'ailleurs liée à la passion pour Odette : "volupté", "passionnait", "désir".
  • Le livre est une chose "si chaude, si belle", qui symbolise évidemment Odette.
III

Une focalisation interne

  • Par la focalisation interne, le lecteur a accès aux pensées du personnage. Il est au plus près de ses hésitations, de ses doutes.
  • Le narrateur tente de se persuader.
  • De nombreuses hyperboles et insistances ("si chaude, si belle") soulignent l'émotivité du personnage.
  • Il use de plusieurs verbes de sentiment et de perception : "éprouvait", "passionnait", "se sentait", "n'était pas sûr", "il regarda".
  • L'intervention d'un narrateur extérieur fait prendre de la distance avec le personnage, qui rappelle qu'il essaie de se trouver des excuses : "qu'il avait besoin de se sentir", expression très importante mise en valeur entre deux tirets.
IV

Une chute comique

  • On ressent une certaine tension dans le texte. Le narrateur hésite très longuement avant de décider de frapper.
  • La montée va crescendo : "il frappa", "il refrappa", "il frappa encore".
  • D'abord, pas de réaction à l'intérieur. Par l'utilisation du pronom indéfini "on", le lecteur pense qu'il s'agit d'Odette et son amant : "On n'avait pas entendu", "on ouvrit fenêtres et volets".
  • La phrase "la conversation s'arrêta" (métonymie de "conversation" qui désigne les personnes à l'intérieur) crée du suspense.
  • Soudain, il y a émergence du discours direct, avec "une voix d'homme" qui demande qui est là. On note le déterminant indéfini "une". Le narrateur ne reconnaît pas la voix : "il n'était pas sûr de la reconnaître".
  • Quand les volets s'ouvrent, on remarque l'exclamation du narrateur qui tente de justifier sa présence à Odette.
  • La chute est comique, il est face à deux hommes, il s'est trompé de maison. La situation est ridicule et les attentes du lecteur sont trompées.

En quoi cet extrait est-il comique ?

I. Les sentiments du personnage
II. La montée de la tension dramatique
III. La chute comique

Comment le narrateur tente-t-il de justifier son geste ?

I. Les sentiments confus du narrateur
II. La comparaison au savoir
III. La jalousie du personnage

Pourquoi cette scène trompe-t-elle les attentes du lecteur ?

I. La jalousie du personnage
II. La montée dramatique
III. La chute comique

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