Première S 2016-2017
Kartable
Première S 2016-2017

Madame Bovary, La rencontre de Charles et Emma

Une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de trois volants, vint sur le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, qu'elle fit entrer dans la cuisine, où flambait un grand feu. Le déjeuner des gens bouillonnait alentour, dans des petits pots de taille inégale. Des vêtements humides séchaient dans l'intérieur de la cheminée. La pelle, les pincettes et le bec du soufflet, tous de proportion colossale, brillaient comme de l'acier poli, tandis que le long des murs s'étendait une abondante batterie de cuisine, où miroitait inégalement la flamme claire du foyer, jointe aux premières lueurs du soleil arrivant par les carreaux.

Charles monta, au premier, voir le malade. Il le trouva dans son lit, suant sous ses couvertures et ayant rejeté bien loin son bonnet de coton. C'était un gros petit homme de cinquante ans, à la peau blanche, à l'œil bleu, chauve sur le devant de la tête, et qui portait des boucles d'oreilles. Il avait à ses côtés, sur une chaise, une grande carafe d'eau-de-vie, dont il se versait de temps à autre pour se donner du cœur au ventre ; mais, dès qu'il vit le médecin, son exaltation tomba, et, au lieu de sacrer comme il faisait depuis douze heures, il se prit à geindre faiblement.

La fracture était simple, sans complication d'aucune espèce. Charles n'eût osé en souhaiter de plus facile. Alors, se rappelant les allures de ses maîtres auprès du lit des blessés, il réconforta le patient avec toutes sortes de bons mots, caresses chirurgicales qui sont comme l'huile dont on graisse les bistouris. Afin d'avoir des attelles, on alla chercher, sous la charretterie, un paquet de lattes. Charles en choisit une, la coupa en morceaux et la polit avec un éclat de vitre, tandis que la servante déchirait des draps pour faire des bandes, et que mademoiselle Emma tâchait de coudre des coussinets. Comme elle fut longtemps avant de trouver son étui, son père s'impatienta ; elle ne répondit rien ; mais, tout en cousant, elle se piquait les doigts, qu'elle portait ensuite à sa bouche pour les sucer.

Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe, et taillés en amande. Sa main pourtant n'était pas belle, point assez pâle peut-être, et un peu sèche aux phalanges ; elle était trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur les contours. Ce qu'elle avait de beau, c'étaient les yeux ; quoiqu'ils fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et son regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide.

Une fois le pansement fait, le médecin fut invité, par M. Rouault lui-même, à prendre un morceau avant de partir.

Charles descendit dans la salle, au rez-de-chaussée. Deux couverts, avec des timbales d'argent, y étaient mis sur une petite table, au pied d'un grand lit à baldaquin revêtu d'une indienne à personnages représentant des Turcs. On sentait une odeur d'iris et de draps humides, qui s'échappait de la haute armoire en bois de chêne, faisant face à la fenêtre. Par terre, dans les angles, étaient rangés, debout, des sacs de blé. C'était le trop-plein du grenier proche, où l'on montait par trois marches de pierre. Il y avait, pour décorer l'appartement, accrochée à un clou, au milieu du mur dont la peinture verte s'écaillait sous le salpêtre, une tête de Minerve au crayon noir, encadrée de dorure, et qui portait au bas, écrit en lettres gothiques : "À mon cher papa."

On parla d'abord du malade, puis du temps qu'il faisait, des grands froids, des loups qui couraient les champs, la nuit. Mademoiselle Rouault ne s'amusait guère à la campagne, maintenant surtout qu'elle était chargée presque à elle seule des soins de la ferme. Comme la salle était fraîche, elle grelottait tout en mangeant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues, qu'elle avait coutume de mordillonner à ses moments de silence.

Son cou sortait d'un col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun d'un seul morceau, tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le milieu de la tête par une raie fine, qui s'enfonçait légèrement selon la courbe du crâne ; et, laissant voir à peine le bout de l'oreille, ils allaient se confondre par derrière en un chignon abondant, avec un mouvement ondé vers les tempes, que le médecin de campagne remarqua là pour la première fois de sa vie. Ses pommettes étaient roses. Elle portait, comme un homme, passé entre deux boutons de son corsage, un lorgnon d'écaille.

Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les échalas des haricots avaient été renversés par le vent. Elle se retourna.

- Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-elle.
- Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il.

Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les chaises ; elle était tombée à terre, entre les sacs et la muraille. Mademoiselle Emma l'aperçut ; elle se pencha sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se précipita et, comme il allongeait aussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute rouge et le regarda par-dessus l'épaule, en lui tendant son nerf de bœuf.

Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours après, comme il l'avait promis, c'est le lendemain même qu'il y retourna, puis deux fois la semaine régulièrement, sans compter les visites inattendues qu'il faisait de temps à autre, comme par mégarde.

Tout, du reste, alla bien ; la guérison s'établit selon les règles, et quand, au bout de quarante-six jours, on vit le père Rouault qui s'essayait à marcher seul dans sa masure , on commença à considérer M. Bovary comme un homme de grande capacité. Le père Rouault disait qu'il n'aurait pas été mieux guéri par les premiers médecins d'Yvetot ou même de Rouen.

Quant à Charles, il ne chercha point à se demander pourquoi il venait aux Bertaux avec plaisir. Y eût-il songé, qu'il aurait sans doute attribué son zèle à la gravité du cas, ou peut-être au profit qu'il en espérait. Était-ce pour cela, cependant, que ses visites à la ferme faisaient, parmi les pauvres occupations de sa vie, une exception charmante ? Ces jours-là il se levait de bonne heure, partait au galop, poussait sa bête, puis il descendait pour s'essuyer les pieds sur l'herbe, et passait ses gants noirs avant d'entrer. Il aimait à se voir arriver dans la cour, à sentir contre son épaule la barrière qui tournait, et le coq qui chantait sur le mur, les garçons qui venaient à sa rencontre. Il aimait la grange et les écuries ; il aimait le père Rouault, qui lui tapait dans la main en l'appelant son sauveur ; il aimait les petits sabots de mademoiselle Emma sur les dalles lavées de la cuisine ; ses talons hauts la grandissaient un peu, et, quand elle marchait devant lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient avec un bruit sec contre le cuir de la bottine.

Elle le reconduisait toujours jusqu'à la première marche du perron. Lorsqu'on n'avait pas encore amené son cheval, elle restait là. On s'était dit adieu, on ne parlait plus ; le grand air l'entourait, levant pêle-mêle les petits cheveux follets de sa nuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son tablier, qui se tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un temps de dégel, l'écorce des arbres suintait dans la cour, la neige sur les couvertures des bâtiments se fondait. Elle était sur le seuil ; elle alla chercher son ombrelle, elle l'ouvrit. L'ombrelle, de soie gorge de pigeon, que traversait le soleil, éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait là-dessous à la chaleur tiède ; et on entendait les gouttes d'eau, une à une, tomber sur la moire tendue.

Gustave Flaubert

Madame Bovary

1856

I

Le portrait ambigu d'Emma

  • Emma occupe le centre de ce chapitre.
  • On en fait un portrait physique. Elle est comme une apparition. C'est une belle femme élégante. Elle semble donc différente des autres femmes connues de Charles, qui est un paysan.
  • Les vêtements sont décrits : "robe de mérinos", "trois volants", "ombrelle de soie".
  • On souligne la beauté d'Emma : "blancheur de ses ongles", "fins", "ivoires", "amande", "beaux yeux", "pommettes roses", etc. Sa beauté est fragile.
  • Pourtant, on note une certaine ambiguïté dans la description. Sa main n'est "pas belle", "pas assez pâle", "trop longue". Ses yeux sont beaux "mais bruns".
  • Le cadre permet également de souligner la beauté d'Emma. C'est un lieu riche qui renforce l'idée d'apparition : "abondantes", "encadrait de dorure".
II

Un coup de foudre

  • Charles tombe amoureux d'Emma. C'est un coup de foudre mais il met du temps à le comprendre. Il est naïf.
  • La description d'Emma est faite à travers ses yeux. Il revient toujours à elle.
  • L'utilisation du passé simple souligne l'idée qu'Emma est une apparition et que Charles est frappé par elle : "vint".
  • La répétition de "mademoiselle Emma", "mademoiselle Rouault" montre le respect admiratif qu'il éprouve pour elle.
  • Charles remarque des choses en rapport avec Emma dans la maison, comme la mention "À mon cher papa".
  • La lumière est importante dans le passage, elle représente le cliché du coup de foudre : "grand feu", "brillants", "brillaient", "miroitait", "lueurs du soleil".
  • Charles agit "par galanterie".
  • Il ne cesse de revenir : "revint dès le lendemain", "deux fois par semaine", "régulièrement", "visites inattendues".
  • Charles ne se rend pas compte qu'il est amoureux : "comme par mégarde", "il ne chercha pas à se demander". Cela présage la suite du roman, où Charles ne fait pas vraiment attention à ce qui se passe autour de lui et ne voit pas qu'Emma le trompe.
III

La sensualité de la scène

  • Le portrait d'Emma est très sensuel. Elle se pique le doigt et se met à le "sucer". On retrouve cette idée avec "mordillonner" et les lèvres d'Emma qui sont "charnues".
  • L'oxymore "hardiesse candide" renforce cette sensualité.
  • Elle "grelottait", idée de frémissement.
  • La description se focalise sur des détails physiques sensuels : "cou", "bout de l'oreille", "pommettes roses", "la peau blanche", "cheveux follets de sa nuque", "secouant sur sa hanche", "chignon abondant".
  • Un contact physique très sensuel également est mentionné : "sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui".
  • Le rouge de la figure d'Emma s'oppose au "plaisir" que Charles éprouve à venir.
IV

Une scène annonciatrice de la suite

  • Emma est déjà présentée comme rêveuse : "le front contre la fenêtre et qui regardait dans le jardin".
  • Emma semble s'ennuyer dans cette vie campagnarde. Charles est le premier homme qu'elle rencontre vraiment. Il est nouveau pour elle.
  • La scène est essentiellement racontée à travers les yeux de Charles. On voit qu'il est attiré par Emma, qu'il la trouve belle. Mais on ne sait pas ce qu'Emma pense de lui. Elle rougit quand il la touche, mais cela semble normal vu la situation, surtout pour une jeune fille ayant grandi dans un couvent.
  • Flaubert insiste beaucoup sur la sensualité d'Emma. C'est une femme qui plaît aux hommes, et qui a besoin d'amour. Cette description présage la suite des événements, les liaisons d'Emma avec Rodolphe et Léon.

En quoi cette scène annonce-t-elle la suite de l'histoire ?

I. Un coup de foudre
II. La sensualité d'Emma
III. Charles, un homme naïf

Comment la scène de la rencontre est-elle racontée?

I. Un coup de foudre
II. Le regard de Charles
III. La sensualité

En quoi cette rencontre est-elle ambiguë ?

I. La focalisation sur Charles
II. Le portrait ambigu d'Emma
III. La naïveté du héros

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