Première S 2016-2017
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Première S 2016-2017

Cyrano de Bergerac, Les aveux de Cyrano (I, 5)

(Cyrano, Le Bret, puis le portier.)

CYRANO (à Le Bret) :
Je t'écoute causer.
(Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron)
Dîner ! ...
(...le verre d'eau)
Boisson ! ...
(...le grain de raisin)
Dessert !...
(Il s'assied)
Là, je me mets à table !
- Ah !...j'avais une faim, mon cher, épouvantable !
(Mangeant)
- Tu disais ?

LE BRET :
Que ces fats aux grands airs belliqueux
Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux ! ...
Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
De l'effet qu'a produit ton algarade.

CYRANO (achevant son macaron) :
Énorme.

LE BRET :
Le Cardinal...

CYRANO (s'épanouissant) :
Il était là, le Cardinal ?

LE BRET :
A dû trouver cela...

CYRANO :
Mais très original.

LE BRET :
Pourtant...

CYRANO :
C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.

LE BRET :
Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !

CYRANO (attaquant son grain de raisin) :
Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?

LE BRET :
Quarante-huit. Sans compter les femmes.

CYRANO :
Voyons, compte !

LE BRET :
Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
Baro, l'Académie...

CYRANO :
Assez ! tu me ravis !

LE BRET :
Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
Quel système est le tien ?

CYRANO :
J'errais dans un méandre ;
J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ;
J'ai pris...

LE BRET :
Lequel ?

CYRANO :
Mais le plus simple, de beaucoup.
J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !

LE BRET (haussant les épaules) :
Soit ! − Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !

CYRANO (se levant) :
Ce Silène,
Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
Pour les femmes encor se croit un doux péril,
Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille ! ...
Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
De poser son regard, sur celle... Oh ! j'ai cru voir
Glisser sur une fleur une longue limace !

LE BRET (stupéfait) :
Hein ? Comment ? Serait-il possible ? ...

CYRANO (avec un rire amer) :
Que j'aimasse ? ...
(Changeant de ton et gravement)
J'aime.

LE BRET :
Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ? ...

CYRANO :
Qui j'aime ?... Réfléchis, voyons. Il m'interdit
Le rêve d'être aimé même par une laide,
Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède ;
Alors, moi, j'aime qui ?... Mais cela va de soi !
J'aime − mais c'est forcé ! − la plus belle qui soit !

LE BRET :
La plus belle ? ...

CYRANO :
Tout simplement, qui soit au monde !
La plus brillante, la plus fine,
(Avec accablement)
La plus blonde !

LE BRET :
Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ? ...

CYRANO :
Un danger
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
Un piège de nature, une rose muscade
Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !
Qui connaît son sourire a connu le parfait.
Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris ! ...

LE BRET :
Sapristi ! je comprends. C'est clair !

CYRANO :
C'est diaphane.

LE BRET :
Magdeleine Robin, ta cousine ?

CYRANO :
Oui,- Roxane.

LE BRET :
Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !

CYRANO :
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me fais pas d'illusion ! − Parbleu,
Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu ;
J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume ;
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
L'avril,- je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
Je m'exalte, j'oublie... et j'aperçois soudain
L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !

LE BRET (ému) :
Mon ami !...

CYRANO :
Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
De me sentir si laid, parfois, tout seul...

LE BRET (vivement, lui prenant la main) :
Tu pleures ?

CYRANO :
Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
Si le long de ce nez une larme coulait !
Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
La divine beauté des larmes se commettre
Avec tant de laideur grossière !... Vois-tu bien,
Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
Une seule, par moi, fût ridiculisée !...

LE BRET :
Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !

CYRANO (secouant la tête) :
Non ! J'aime Cléopâtre : ai-je l'air d'un César ?
J'adore Bérénice : ai-je l'aspect d'un Tite ?

LE BRET :
Mais ton courage ! ton esprit ! − Cette petite
Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,
Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !

CYRANO (saisi) :
C'est vrai !

LE BRET :
Hé ! bien ! alors ?... Mais, Roxane, elle-même,
Toute blême a suivi ton duel !

CYRANO :
Toute blême ?

LE BRET :
Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
Ose, et lui parle, afin...

CYRANO :
Qu'elle me rie au nez ?
Non ! − C'est la seule chose au monde que je craigne !

LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano) :
Monsieur, on vous demande...

CYRANO (voyant la duègne) :
Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !

Edmond Rostand

Cryano de Bergerac

1897

I

De la jalousie à l'aveu

  • Cyrano se montre possessif et jaloux. Il fustige Montfleury car il a regardé la femme qu'il aime.
  • Il utilise un vocabulaire dépréciatif pour décrire son ennemi : "silène", "yeux de carpes", "gros yeux de grenouille", "une longue limace".
  • Il oppose la femme aimée à Montfleury dans une métaphore : "glisser sur une fleur une longue limace".
  • Si Cyrano se montre jaloux, c'est parce qu'il est amoureux. Il se confie à son ami Le Bret dans cette scène. Il avoue deux choses : il n'a plus d'argent et il est amoureux de sa cousine Roxane. Il admet son désespoir à l'idée que jamais il ne lui plaira, car il est trop laid.
II

L'amour de Cyrano pour Roxane

  • La femme aimée est décrite comme parfaite, ainsi que le montre l'utilisation de trois superlatifs : "la plus belle qui soit, la plus brillante, la plus fine".
  • Le portrait est idéalisé. Cyrano utilise des antithèses : "mortel / exquis", "piège / rose".
  • Il associe l'amour à une bataille : "l'amour se tient en embuscade".
  • Dans la tradition précieuse, il évoque des abstractions qu'il associe à Roxane : "la grâce", "le divin".
  • Roxane est décrite comme étant une grande beauté, une femme intelligente et subtile. De plus, elle est gracieuse.
  • Cyrano la compare aux déesses Vénus et Diane.
  • Cyrano décrit la femme aimée avec des yeux de chevalier servant. Il rappelle ainsi les chevaliers qui vouaient un amour platonique et total à une femme qu'ils plaçaient au-dessus d'eux.
III

L'opposition entre beauté et laideur

  • Dans le texte, on retrouve une opposition entre la beauté et la laideur. Cyrano ne peut pas imaginer que Roxane l'aime car il se trouve laid.
  • Roxane est désignée par des superlatifs qui la placent au-dessus de tous les autres : "la plus belle qui soit...la plus belle...la plus brillante, la plus fine...le parfait...divine beauté des larmes..." Elle est complètement divinisée.
  • Cyrano se décrit par contre comme un homme très laid, se focalisant sur son nez, se réduisant même à son nez : "protubérance...mon pauvre grand diable de nez...l'ombre de mon profil...laid...laid...tant de laideur grossière". Il personnifie son nez : "ce nez qui me précède".
  • La scène permet donc d'exposer le drame de Cyrano, que jusque-là on a vu amusant et beau parleur. C'est un homme sensible et amoureux mais convaincu qu'il ne sera jamais aimé car il n'est pas beau.
  • Il y a de nouveau opposition quand Cyrano évoque les couples célèbres. Roxane est une Cléopâtre et une Bérénice, mais il n'est ni César ni Tite.
IV

Cyrano, un orateur poète

  • La scène permet de mettre en avant les qualités d'orateur de Cyrano.
  • Il utilise des images qui relèvent de la tradition lyrique : "jardin où l'heure de parfum", "je hume l'avril", "marcher...dans de la lune".
  • On relève aussi des expressions romantiques comme "le soir bleu" ou "rayon d'argent".
  • Cyrano peint une scène romantique. Il se décrit marchant dans le jardin, rêvant à Roxane. Le paysage est beau, il se promène insouciant. Le décor est idéalisé : "le clair de lune", "les toits bleus".
  • Cyrano personnifie la ville de Paris : "Paris fuit".
  • Il utilise aussi des métaphores : "le clair de lune coule", "des vapeurs en écharpe".
  • On relève également une comparaison "la Seine / Comme un mystérieux et magique miroir...tremble".
  • Cyrano maîtrise donc le langage, et devient ici non plus seulement un orateur hors normes et un maître du duel verbal comme on l'a vu auparavant, mais un poète.
V

Cyrano héros de tragi-comédie

  • Cyrano a de nombreuses qualités. Son ami les lui rappelle : gloire, courage et esprit.
  • C'est un homme qui n'a pas peur de se faire des ennemis. Il refuse de se rabaisser, il le dit lui-même au début de la scène, il veut "être admirable".
  • Il est montré depuis le début comme un personnage un peu amusant. Au début de la scène d'ailleurs il est associé à un bon vivant. Son ami est très étonné d'apprendre qu'il est amoureux, car Cyrano le cache.
  • La scène permet de découvrir un nouvel aspect de Cyrano. Il cesse d'être un personnage amusant et spirituel, il devient un personnage plus profond. Sa situation est triste, car c'est un homme qui aime, qui rêve même d'amour, mais croit qu'il ne peut pas être aimé.

En quoi cette scène est-elle un tournant dans la pièce ?

I. L'aveu de Cyrano
II. Un personnage romantique et mélancolique
III. Une situation pathétique

Quel portrait est fait de Cyrano dans cette scène ?

I. Un bon vivant
II. Un homme avec des qualités chevaleresques
III. Un romantique amoureux

Quelle vision Cyrano a-t-il de l'amour ?

I. Le registre précieux
II. L'idéalisation de la femme
III. L'opposition entre beauté et amour

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