Première S 2016-2017
Kartable
Première S 2016-2017

En attendant Godot, Début de la pièce

(Route à la campagne, avec arbre.
Soir.
Estragon, assis sur une pierre, essaie d'enlever sa chaussure. Il s'y acharne des deux mains, en ahanant. Il s'arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu.
Entre Vladimir.)

ESTRAGON (renonçant à nouveau) :
Rien à faire.

VLADIMIR (s'approchant à petits pas raides, les jambes écartées) :
Je commence à le croire. (Il s'immobilise.) J'ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant, Vladimir, sois raisonnable. Tu n'as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (Il se recueille, songeant au combat. À Estragon.) Alors, te revoilà, toi.

ESTRAGON :
Tu crois ?

VLADIMIR :
Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.

ESTRAGON :
Moi aussi.

VLADIMIR :
Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t'embrasse. (Il tend la main à Estragon.)

ESTRAGON (avec irritation) :
Tout à l'heure, tout à l'heure.
Silence.

VLADIMIR (froissé, froidement) :
Peut-on savoir où monsieur a passé la nuit ?

ESTRAGON :
Dans un fossé.

VLADIMIR (épaté) :
Un fossé ! Où ça ?

ESTRAGON (sans geste) :
Par là.

VLADIMIR :
Et on ne t'a pas battu ?

ESTRAGON :
Si... Pas trop.

VLADIMIR :
Toujours les mêmes ?

ESTRAGON :
Les mêmes ? Je ne sais pas.
Silence.

VLADIMIR :
Quand j'y pense... depuis le temps... je me demande... ce que tu serais devenu... sans moi... (Avec décision) Tu ne serais plus qu'un petit tas d'ossements à l'heure qu'il est, pas d'erreur.

ESTRAGON (piqué au vif) :
Et après ?

VLADIMIR (accablé) :
C'est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D'un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.

ESTRAGON :
Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.

VLADIMIR :
La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s'acharne sur sa chaussure.) Qu'est-ce que tu fais ?

ESTRAGON :
Je me déchausse. Ça ne t'est jamais arrivé, à toi ?

VLADIMIR :
Depuis le temps que je te dis qu'il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m'écouter.

ESTRAGON (faiblement) :
Aide-moi !

VLADIMIR :
Tu as mal ?

ESTRAGON :
Mal ! Il me demande si j'ai mal !

VLADIMIR (avec emportement) :
Il n'y a jamais que toi qui souffres ! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m'en dirais des nouvelles.

ESTRAGON :
Tu as eu mal ?

VLADIMIR :
Mal ! Il me demande si j'ai eu mal !

ESTRAGON (pointant l'index) :
Ce n'est pas une raison pour ne pas te boutonner.

VLADIMIR (se penchant) :
C'est vrai. (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses.

ESTRAGON :
Qu'est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.

VLADIMIR (rêveusement) :
Le dernier moment... (Il médite) C'est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?

ESTRAGON :
Tu ne veux pas m'aider ?

VLADIMIR :
Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.) Comment dire ? Soulagé et en même temps... (il cherche) ...épouvanté. (Avec emphase.) É-POU-VAN-TE. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ça alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin... (Estragon, au prix d'un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s'il n'en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.) Alors ?

ESTRAGON :
Rien

VLADIMIR :
Fais voir.

ESTRAGON :
Il n'y a rien à voir.

Samuel Beckett

En attendant Godot

1952

I

Le cadre spatio-temporel

  • La pièce commence le soir. Cela est original. Souvent, une pièce commence le matin. Il n'y a pas de respect de l'unité de temps.
  • On relève une allusion au passé avec la mention de l'année 1900. C'est la seule date évoquée, ce qui floute la temporalité. L'époque est incertaine.
  • C'est une scène de présentation des deux héros, deux personnages qui semblent être des vagabonds sur une route.
  • Le décor épuré rappelle la misère des deux hommes : un arbre, une pierre.
  • Le cadre est neutre et indéfini.
  • Beckett a écrit de nombreuses didascalies pour décrire le décor. Il est donc très important.
  • Les didascalies sur le jeu de scène des acteurs sont également très nombreuses, le dramaturge insiste sur l'importance du jeu des acteurs, de la mise en scène : "essaie d'enlever sa chaussure", "il tend la main à Estragon", "en ahanant", "en haletant", "s'approchant à petits pas raides, les jambes écartées", "avec irritation", "froissé, froidement", "piqué au vif", "accablé", "avec emportement".
II

La relation entre les personnages

  • Les deux personnages forment un couple d'amis qui ont apparemment un passé commun : "on portait beau alors", "maintenant on ne nous laisserait même pas monter". Ils se connaissent depuis longtemps, ils n'ont pas toujours connu la misère.
  • Les deux personnages sont des antihéros, ce sont des vagabonds.
  • Les objets ont une importance symbolique. Ils disent quelque chose sur les personnages. Ainsi, Estragon porte des chaussures, il est très terre à terre, alors que Vladimir est plus cérébral et ne cesse de jouer avec son chapeau.
  • Vladimir tente de parler à Estragon, mais ce dernier répond sèchement, s'occupe d'autre chose.
  • La relation est compliquée, les deux hommes ne communiquent pas vraiment, on a l'impression qu'il s'agit d'un dialogue de sourds.
  • Vladimir dit : "je me demande ce que tu serais devenu sans moi", "Il n'y a jamais que toi qui souffres. Moi je ne compte pas." Il y a une certaine tension entre les deux hommes.
III

La parole, un non-sens

  • Il existe un grand décalage entre les répliques et les didascalies. Ainsi, Vladimir dit "embrassons-nous" mais "il lui tend la main". Il dit "par là" mais "sans geste".
  • Le dialogue ne fait pas sens pour le spectateur, il mentionne des événements inconnus de lui. On ne sait pas de quoi parle les personnages : "à quoi bon se décourager à présent", "Toujours les mêmes ?", "Je te croyais parti pour toujours".
  • Signe de l'incongru du dialogue, la répétition de : "Tu as mal ?" "- Mal ! Il me demande si j'ai mal !"
  • Vladimir parle beaucoup, Estragon répond peu.
  • Vladimir semble se parler à lui-même.
  • Le spectateur est surpris par l'échange entre les deux hommes. Très peu d'informations sont données, et quand elles le sont c'est de façon très imprécise. Parfois, la parole n'a aucun sens.
IV

Le théâtre de l'absurde

  • Le registre comique est présent. Tout d'abord dans le décalage entre les paroles et les gestes (Vladimir veut embrasser Estragon et lui tend la main).
  • Estragon lutte avec sa chaussure, Vladimir cherche quelque chose dans son chapeau. C'est le comique de répétition du geste.
  • Un quiproquo ouvre la pièce. Estragon, qui n'arrive pas à enlever sa chaussure, dit : "Rien à faire". Vladimir croit qu'il parle de la vie en général et dit : "Je commence à le croire..."
  • On note un effet de décalage entre les répliques de Vladimir, "c'est trop pour un seul homme", et Estragon et sa chaussure.
  • Certains gestes sont grotesques : "fermeture de braguette".
  • Plusieurs phrases n'ont pas de sens :" ne pas de laisser aller dans les petites choses".
  • Le spectateur n'est pas introduit à une histoire. On ne sait pas ce qui va se passer, où on est, qui sont les personnages, quelle est l'intrigue.
  • Le spectateur est dérouté. Les personnages semblent occupés à ne rien faire, et la pièce elle-même semble traiter de ce rien. Il y a une idée de stagnation.
  • Toutes ces caractéristiques sont celles du théâtre de l'absurde.
V

La souffrance

  • Malgré le registre comique, la scène a quelque chose de terrible.
  • Estragon répond à Vladimir qu'il a passé la nuit dans un fossé. Il lui dit aussi qu'il a été battu. Vladimir demande s'il a été frappé par les mêmes, ce qui sous-entend que ce n'est pas la première fois que cela arrive.
  • Même si le voir essayer de l'enlever est amusant, la chaussure fait mal à Estragon qui demande de l'aide : "Aide-moi à enlever cette saloperie", "(faiblement) aide-moi", "Tu ne veux pas m'aider ?"
  • Le vocabulaire de la souffrance est développé : "Épouvanté", "résisté", "le combat", "battu", "tas d'ossements", "jeté en bas", "mal", "souffres".
  • On peut relever la résignation d'Estragon : "Si...Pas trop."
  • Il suggère que même le suicide n'est plus possible : "on ne nous laisserait même pas monter".
  • La répétition de "rien" est renforcée par le vide de la scène et le non-sens du dialogue.

En quoi cette scène d'exposition est-elle originale ?

I. Le cadre spatio-temporel
II. Le non-sens du langage
III. Des antihéros

En quoi les deux personnages sont-ils des antihéros ?

I. Deux vagabonds
II. L'absence de but
III. Le non-sens du langage

En quoi cette scène est-elle tragique ?

I. La situation pathétique des héros
II. L'idée de souffrance
III. L'omniprésence de la mort

Pourquoi peut-on dire que cette scène est comique ?

I. Le non-sens des paroles
II. L'importance du jeu de scène
III. L'absurdité de la scène

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