Première S 2016-2017
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Première S 2016-2017

Phèdre, La jalousie de Phèdre (IV, 6)

PHÈDRE :
Hippolyte aime, et je n'en puis douter.
Ce farouche ennemi qu'on ne pouvait dompter,
Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte,
Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte,
Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur ;
Aricie a trouvé le chemin de son cœur.

ŒNONE :
Aricie ?

PHÈDRE :
Ah ! douleur non encore éprouvée !
À quel nouveau tourment je me suis réservée !
Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports,
La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords,
Et d'un cruel refus l'insupportable injure,
N'était qu'un faible essai du tourment que j'endure.
Ils s'aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?
Comment se sont-ils vus ? depuis quand ? dans quels lieux ?
Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire ?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire ?
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?
Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?
Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence
Le ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence ;
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.
La mort est le seul dieu que j'osais implorer.
J'attendais le moment où j'allais expirer ;
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir.
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir,
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

ŒNONE :
Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?
Ils ne se verront plus.

PHÈDRE :
Ils s'aimeront toujours !
Au moment que je parle, ah ! mortelle pensée !
Ils bravent la fureur d'une amante insensée.
Malgré ce même exil qui va les écarter,
Ils font mille serments de ne se point quitter.
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage,
Oenone ; prends pitié de ma jalouse rage ;
Il faut perdre Aricie, il faut de mon époux
Contre un sang odieux réveiller le courroux.
Qu'il ne se borne pas à des peines légères :
Le crime de la sœur passe celui des frères.
Dans mes jaloux transports je le veux implorer.
Que fais-je ? Où ma raison se va-t-elle égarer ?
Moi jalouse ! Et Thésée est celui que j'implore !
Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !
Pour qui ? Quel est le cœur où prétendent mes vœux ?
Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
Mes crimes désormais ont comblé la mesure.
Je respire à la fois l'inceste et l'imposture ;
Mes homicides mains, promptes à me venger
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable ! et je vis ? et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis descendue ?
J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux ;
Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux ;
Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je ? Mon père y tient l'urne fatale ;
Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains :
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,
Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée,
Contrainte d'avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes peut-être inconnus aux enfers !
Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?
Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible,
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,
Toi-même, de ton sang devenir le bourreau.
Pardonne ! Un dieu cruel a perdu ta famille :
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit ;
Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie,
Je rends dans les tourments une pénible vie.

Jean Racine

Phèdre

1677

I

La surprise

  • La scène est une révélation. Le champ lexical du savoir est dans le texte : "sais-tu", "apprendre", "instruire".
  • La surprise marque le discours de Phèdre. On relève ainsi de nombreuses questions : "sais-tu ce que je viens d'apprendre ?" Phèdre ne cesse de répéter les mêmes questions, ce qui souligne un violent étonnement.
  • Phèdre généralise son propos. Le monde entier devient surpris : "Oenone, qui l'eût cru ? J'avais une rivale."
  • Racine utilise de nombreuses expressions interrogatives et exclamatives.
  • La réaction d'Oenone est également marquée par la surprise. Elle ignore qu'Hippolyte aime Aricie. Sa réponse quand Phèdre le lui apprend souligne son étonnement : "Comment ?", "Aricie ?"
II

Le portrait d'Hippolyte amoureux

  • Phèdre peint le portrait d'Hippolyte amoureux. Elle l'associe d'abord à un animal sauvage qui aurait été dressé : "dompté", "tigre", "apprivoisé". On peut parler de métaphore filée. Hippolyte était donc comme un animal "farouche", les autres en avaient peur ("crainte").
  • Plusieurs parallélismes sont à relever : "Hippolyte aime et je n'en puis douter", "Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte". Ces structures permettent d'insister sur les deux visages d'Hippolyte, celui qu'il était avant et le nouveau, et rappellent la surprise de Phèdre.
  • Plusieurs verbes à l'imparfait et au passé simple sont utilisés, qui sont associés à la personnalité d'Hippolyte avant qu'il ne tombe amoureux : "pouvait", "offensait", "importunait" et "abordai".
  • Des verbes au présent et au passé composé sont associés à la transformation du jeune homme, à son état amoureux : "aime", "reconnaît", "a trouvé".
  • Phèdre fait un portrait plutôt négatif d'Hippolyte amoureux. Il perd de sa splendeur, il n'est plus le guerrier courageux et intouchable qu'elle a aimé.
III

La jalousie de Phèdre

  • Le dialogue révèle surtout que Phèdre est jalouse. Tout d'abord, elle souffre de cette révélation : "Ah ! douleur", "je ne puis souffrir".
  • La jalousie est un sentiment nouveau pour Phèdre : "douleur non encore éprouvée !"
  • Les allitérations en "f" et en "r" dans le texte soulignent la douleur de Phèdre.
  • Le rythme des vers de Phèdre est rapide. Les questions s'enchaînent. Elle paraît délirer. Elle s'apitoie sur son sort et se fait mal à elle-même en imaginant l'amour d'Hippolyte pour Aricie : "Ils n'avaient pas besoin de se cacher", "ils étaient innocents". C'est l'amour qu'elle aurait voulu vivre avec lui. Ces vers sont suivis par "Et moi". Phèdre n'est pas incluse dans ce bonheur, elle est seule.
  • L'utilisation du passé rend plus forte la nostalgie de Phèdre qui regrette l'époque où Hippolyte n'aimait pas.
  • Phèdre en vient à vouloir tuer Aricie. Elle devient démesurée, elle veut se venger : "Il faut perdre Aricie, il faut de mon époux/ Contre un sang odieux réveiller le courroux."
  • La jalousie rend Phèdre folle.
IV

La culpabilité de Phèdre

  • Phèdre se sent aussi coupable. Elle rappelle qu'elle est celle qui aime d'un amour criminel : "je respire à la fois l'inceste et l'imposture."
  • Elle s'accable : "rebut", "misérable". Elle se dégoûte et se trouve méprisable.
  • Phèdre ne voit plus de solution, car sur terre et après la mort elle est condamnée : "Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale./ Mais que dis-je ? Mon père y tient l'urne fatale / Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains / Minos juge aux enfers tous les pâles humains."
  • Phèdre évoque son père, le Juge des Enfers, et imagine que même lui sera choqué par son crime.
  • Pour Phèdre, il n'y a plus aucune solution. Elle est dans l'impasse tragique. Le destin s'abat sur elle. Elle ne peut rien faire. Cette épouvante se traduit dans son apparence : "fait dresser mes cheveux" et "mes homicides mains".
  • Phèdre pense qu'elle ne mérite que la mort : "et je vis ?"
V

Le registre pathétique

  • Le registre pathétique domine la scène. Il se traduit par une multiplication de la ponctuation excessive : "Ah !", "éprouvée !", "réservée", "Hélas !".
  • On relève de nombreuses hyperboles : "rebut de la nature entière", "dans mes pleurs me noyer".
  • Les allitérations en "r" soulignent la souffrance : "douleur non encore éprouvée", "tourment", "réservée", "souffert", "serein", "alarmes", "priver", "larmes".
  • Le champ lexical de la souffrance est présent :"Tremblante", "pâli", "tremblant", "douleur", "tourment", "souffert", "remords", "tourment", "triste", "larmes", "malheur", "pleurs".
  • La tirade de Phèdre est composée en trois parties. Elle parle de sa nouvelle souffrance d'abord, puis de la raison de cette souffrance, donc de l'amour d'Hippolyte pour Aricie, et enfin de la souffrance qu'elle connaissait déjà avant. La vie entière de Phèdre paraît donc une longue douleur.
  • La situation pathétique de Phèdre est renforcée par le bonheur des jeunes gens.
VI

Une scène tragique

  • La scène est tragique.
  • Oenone paraît aussi affectée par la nouvelle que Phèdre :"tremblante", "J'ai pâli", "J'ai craint".
  • Alors qu'Oenone a toujours été du côté de sa maîtresse, Phèdre se met à lui faire des reproches : "Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire ?"
  • Phèdre repousse tout le monde, sa solitude est accentuée.
  • Phèdre était déjà malheureuse, elle ne l'est qu'encore plus : "N'était qu'un faible essai du tourment que j'endure". Cette litote renforce le tragique de la situation, comme si Phèdre était destinée à souffrir toujours plus.
  • On relève une gradation de la souffrance : "Tout ce que j'ai souffert"
  • La mort est omniprésente : "fatale", "la mort", "expirer", "me noyer". Phèdre ne cesse d'évoquer le suicide.
  • Le champ lexical de la fatalité est présent : "dessein", "fatale", "funeste", "toujours".
  • Les dieux s'acharnent contre Phèdre, elle vit cet amour comme une malédiction : "Le ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence." Ce sont les dieux qui sont responsables de l'amour d'Hippolyte pour Aricie : "charme", "le ciel". La situation ne peut pas être changée, ce sont les dieux qui commandent et décident, Phèdre n'est qu'un jouet entre leurs mains.

En quoi ce passage renforce-t-il le caractère tragique de Phèdre ?

I. La surprise de la découverte de l'amour d'Hippolyte
II. Une nouvelle souffrance : la jalousie de Phèdre
III. La fatalité

En quoi cette scène est-elle pathétique ?

I. Le bonheur d'Hippolyte amoureux
II. La souffrance de Phèdre
III. La solitude de Phèdre

Quelles sont les différentes facettes de la personnalité de Phèdre qui sont exposées dans cette scène ?

I. Une Phèdre jalouse et vengeresse
II. Une Phèdre accablée par le chagrin
III. Une héroïne tragique

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