Première S 2015-2016
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Première S 2015-2016

Madame Bovary, La mort d'Emma

Cependant elle n'était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme si le sacrement l'eût guérie.

Le prêtre ne manqua point d'en faire l'observation ; il expliqua, même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l'existence des personnes lorsqu'il le jugeait convenable pour leur salut ; et Charles se rappela un jour où, ainsi près de mourir, elle avait reçu la communion.

- Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.

En effet, elle regarda tout autour d'elle, lentement, comme quelqu'un qui se réveille d'un songe ; puis, d'une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque temps, jusqu'au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l'oreiller.

Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s'éteignent, à la croire déjà morte, sans l'effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux, comme si l'âme eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s'agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s'était remis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche, avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans l'appartement. Charles était de l'autre côté, à genoux, les bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant à chaque battement de son cœur, comme au contrecoup d'une ruine qui tombe. À mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.

Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d'un bâton ; et une voix s'éleva, une voix rauque, qui chantait :

Souvent la chaleur d'un beau jour
Fait rêver fillette à l'amour.

Emma se releva comme un cadavre que l'on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.

Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s'inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.

- L'Aveugle, s'écria-t-elle.

Et Emma se mit à rire, d'un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-là,
Et le jupon court s'envola !

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus.

Gustave Flaubert

Madame Bovary

1857

I

Un passage réaliste

A

Les procédés

  • Flaubert utilise un point de vue externe. Le lecteur est spectateur de la scène, il est proche.
  • Il y a une succession d'adverbes temporels. Ils permettent de faire une chronologie de l'agonie : "aussitôt", "à mesure", "tout à coup".
  • Flaubert alterne des phrases longues, qui décrivent l'agonie, et des phrases courtes. La dernière, "elle n'existant plus", symbolise la mort.
  • L'auteur décrit non seulement l'agonie d'Emma, mais aussi les autres personnages autour, et particulièrement la douleur du mari.
B

Une description saisissante de l'agonie

  • On retrouve le champ lexical de l'anatomie et du corps : "sa poitrine", "la langue", "ses yeux", "ses côtes", " les cheveux", "la prunelle ". Cela donne un aspect médical au texte.
  • Flaubert met aussi en avant le champ lexical des sens, et particulièrement de l'ouïe. L'agonie est quelque chose qu'on entend, qui est insoutenable : "le râle", "sourd murmure". C'est aussi quelque chose que l'on voit : "ses yeux", "prunelle fixe".
  • L'attitude des personnages autour d'Emma renforce son agonie. Félicité et Bournisier prient, le pharmacien "fléchit un peu les jarrets", "M.Canivet regardait fixement" et surtout Charles a du mal à regarder sa femme mourir. C'est une situation douloureuse. C'est un tableau très réaliste.
II

Le refus du romantisme

Le roman de Flaubert est caractérisé par sa critique du romantisme. Emma est un personnage qui est aveuglé par ses idées romanesques. Le passage souligne ce refus du romantisme :

  • L'auteur n'idéalise pas la mort d'Emma. L'héroïne n'est plus belle, son agonie est violente, elle est déjà associée à un cadavre.
  • Emma ne se repentit pas de ses péchés. Elle reste fidèle à son caractère.
  • Flaubert rejette donc l'idée d'une mort romantique, comme Emma souhaiterait en avoir une. C'est le réalisme qui prime. La scène est difficile à soutenir. Il n'y a pas de reconnaissance soudaine, pas de lumière ni d'espoir.
III

La mort

A

De la sérénité à l'épouvantement

Flaubert laisse d'abord croire qu'il est possible qu'Emma s'en sorte, avant de laisser son héroïne mourir. Pour cela, il utilise de nombreux connecteurs logiques, qui permettent de voir comment l'état d'Emma évolue.

  • Chaque partie commence par un connecteur logique.
  • D'abord, l'espoir est permis, "cependant".
  • Puis, c'est la lutte contre la mort : "jusqu'au moment où", "alors", "aussitôt".
  • Enfin, la mort arrive avec "tout à coup".

Flaubert joue avec le lecteur, laissant d'abord planer le doute sur la mort d'Emma, puis finalement lui imposant une mort épouvantable.

B

La religion

Le thème de la religion est très présent. Il souligne la lutte entre l'âme d'Emma et son corps.

  • Le champ lexical du religieux est développé : "sacrement", "prêtre", "Seigneur", "salut", "communion", "âme", "crucifix", "prière", "soutane", "ecclésiastique", "oraisons".
  • Dans la première partie, Emma est consciente. Dans la seconde, son âme semble quitter son corps : "comme si l'âme eût fait des bonds pour se détacher"
  • À la fin, Emma est un "cadavre qu'on galvanise". C'est un corps sans âme.
  • La dernière phrase, "elle n'existait plus", est une ellipse. Flaubert ne dit pas "elle est morte", il n'écrit pas sur le moment précis de la mort. D'abord, elle est vivante, puis son âme est partie. Le moment où elle est morte n'est pas clairement exprimé.
IV

L'aveugle : symbole de la fatalité

L'aveugle est une allégorie du destin d'Emma. Il est apparu plusieurs fois dans le roman.

  • Il symbolise le messager de la mort. Il fait peur, il a une "face hideuse". Il peut être associé au diable.
  • La chanson qu'il chante rappelle le destin d'Emma. Il évoque ses "rêves d'amour" de petite fille, il fait allusion à ses adultères (les épis amassés sont ses amants).
  • Il évoque la "faux", la mort.
  • Sa chanson est grivoise, elle s'oppose aux prières religieuses et rappelle qu'Emma ne s'est pas repentie, qu'elle a pêché.
  • L'aveugle est un personnage prophétique, il est celui qui voit, celui qui sait (on peut citer Œdipe dans la mythologie). Il est donc très lié au destin, à la fatalité.
  • L'aveugle, en rappelant toute la vie d'Emma, souligne qu'elle meurt pour des histoires grotesques.
V

L'ironie

Flaubert se montre particulièrement ironique dans cette scène. Il casse ainsi l'image tragique de la mort d'Emma, et la rend grotesque.

  • La chansonnette de l'aveugle souligne l'ironie tragique de la scène. Elle enlève toute dignité à Emma.
  • La veillée funèbre a quelque chose de grotesque. À part Charles, qui semble réellement pleurer la mort de sa femme, les autres personnages semblent assez peu atteints par son agonie. Le pharmacien notamment paraît s'ennuyer.
  • Les mouvements des personnages sont liés à l'agonie d'Emma. C'est un peu comme s'ils l'observaient et répétaient ses convulsions.
  • Avant de mourir, Emma se regarde dans le miroir. Cela traduit le narcissisme de l'héroïne. Elle veut savoir si elle part belle. Flaubert dénonce sa coquetterie.

Comment Flaubert traite-t-il le thème romanesque de la mort ?

I. L'agonie : entre réalisme et pathétique
II. Une mort violente
III. L'ironie

Comment Flaubert exprime-t-il un jugement sur Emma à travers sa mort ?

I. Une description réaliste
II. Une mort grotesque
III. Le refus du romanesque

En quoi cet extrait est-il réaliste ?

I. Une description médicale de l'agonie
II. Le refus du romanesque
III. Une mort violente

La mort d'Emma est-elle tragique ?

I. Une agonie violente
II. Un tableau réaliste
III. L'ironie de Flaubert

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