Première S 2015-2016
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Première S 2015-2016

Hernani, Epiés derrière la tapisserie (I, 2)

(Doña Josefa Duarte, Don Carlos caché, Doña Sol, puis Hernani)

DOÑA SOL :
Josefa !

DOÑA JOSEFA DUARTE :
Madame ?

DOÑA SOL :
Ah ! je crains quelque malheur. Hernani devrait être ici.
(Bruit de pas à la petite porte.)
Voici qu'il monte.
Ouvre avant qu'il ne frappe, et fais vite, et sois prompte.
(Josefa ouvre la petite porte. Entre Hernani. Grand manteau, grand chapeau. Dessous, un costume de montagnard d'Aragon, gris, avec une cuirasse de cuir, une épée, un poignard, et un cor à la ceinture.)

DOÑA SOL (courant à lui) :
Hernani !

HERNANI :
Doña Sol ! Ah ! c'est vous que je vois
Enfin ! et cette voix qui parle est votre voix !
Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres ?
J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres !

DOÑA SOL (touchant ses vêtements) :
Jésus ! Votre manteau ruisselle. Il pleut donc bien ?

HERNANI :
Je ne sais.

DOÑA SOL :
Vous devez avoir froid ?

HERNANI :
Ce n'est rien.

DOÑA SOL :
Ôtez donc ce manteau.

HERNANI :
Doña Sol, mon amie,
Dites-moi, quand la nuit vous êtes endormie,
Calme, innocente et pure, et qu'un sommeil joyeux
Entr'ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux,
Un ange vous dit-il combien vous êtes douce
Au malheureux que tout abandonne et repousse ?

DOÑA SOL :
Ami, vous avez bien tardé ! Mais dites-moi
Si vous avez froid.

HERNANI :
Moi ? Je brûle près de toi.
Ah ! Quand l'amour jaloux bouillonne dans nos têtes,
Quand notre cœur se gonfle et s'emplit de tempêtes,
Qu'importe ce que peut un nuage des airs
Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs ?

DOÑA SOL (lui défaisant son manteau) :
Allons ! Donnez la cape et l'épée avec elle !

HERNANI (la main sur son épée) :
Non. C'est mon autre amie, innocente et fidèle !
Doña Sol, le vieux duc, votre futur époux,
Votre oncle est donc absent ?

DOÑA SOL :
Oui, cette heure est à nous.

HERNANI :
Cette heure ! Et voilà tout. Pour nous, plus rien qu'une heure,
Après, qu'importe ? Il faut qu'on oublie ou qu'on meure.
Ange ! Une heure avec vous ! Une heure, en vérité,
À qui voudrait la vie, et puis l'éternité !

DOÑA SOL :
Hernani.

HERNANI (amèrement) :
Que je suis heureux que le duc sorte !
Comme un larron qui tremble et qui force une porte,
Vite, j'entre, et vous vois, et dérobe au vieillard
Une heure de vos chants et de votre regard,
Et je suis bien heureux, et sans doute on m'envie
De lui voler une heure ; et lui me prend ma vie !

DOÑA SOL :
Calmez-vous.
(Remettant le manteau à la duègne.)
Josefa, fais sécher son manteau.
(Josefa sort. Elle s'assied et fait signe à Hernani de venir près d'elle.)
Venez là.

HERNANI (sans l'entendre) :
Donc le duc est absent du château ?

DOÑA SOL (souriant) :
Comme vous êtes grand !

HERNANI :
Il est absent.

DOÑA SOL :
Chère âme, ne pensons plus au duc.

HERNANI :
Ah ! Pensons-y, madame !
Ce vieillard ! Il vous aime, il va vous épouser !
Quoi donc ! Vous prit-il pas l'autre jour un baiser ?
N'y plus penser !

DOÑA SOL (riant) :
C'est là ce qui vous désespère !
Un baiser d'oncle ! Au front ! Presque un baiser de père !

HERNANI :
Non ; un baiser d'amant, de mari, de jaloux.
Ah ! Vous serez à lui ! Madame. Y pensez-vous ?
Ô l'insensé vieillard, qui, la tête inclinée,
Pour achever sa route et finir sa journée,
A besoin d'une femme, et va, spectre glacé,
Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé !
Pendant que d'une main il s'attache à la vôtre,
Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre ?
Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur !
Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur !
Qui fait ce mariage ? On vous force, j'espère !

DOÑA SOL :
Le roi, dit-on, le veut.

HERNANI :
Le roi ! Le roi ! Mon père
Est mort sur l'échafaud, condamné par le sien.
Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien,
Pour l'ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve,
Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve !
Lui, mort, ne compte plus. Et tout enfant, je fis
Le serment de venger mon père sur son fils.
Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles !
Car la haine est vivace entre nos deux familles.
Les pères ont lutté sans pitié, sans remords,
Trente ans ! Or c'est en vain que les pères sont morts,
La haine vit. Pour eux la paix n'est point venue,
Car les fils sont debout, et le duel continue.
Ah ! C'est donc toi qui veux cet exécrable hymen !
Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin !

DOÑA SOL :
Vous m'effrayez.

HERNANI :
Chargé d'un mandat d'anathème,
Il faut que j'en arrive à m'effrayer moi-même !
écoutez. L'homme auquel, jeune, on vous destina,
Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastrana,
Riche-homme d'Aragon, comte et grand de Castille.
Ô défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille,
Vous apporter tant d'or, de bijoux, de joyaux,
Que votre front reluise entre des fronts royaux ;
Et pour le rang, l'orgueil, la gloire et la richesse,
Mainte reine peut-être enviera sa duchesse !
Voilà donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre, et n'eus
Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus.
Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustre
Qu'une rouille de sang à cette heure délustre ;
Peut-être ai-je des droits, dans l'ombre ensevelis,
Qu'un drap d'échafaud noir cache encor sous ses plis,
Et qui, si mon attente un jour n'est pas trompée,
Pourront de ce fourreau sortir avec l'épée.
En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux
Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne à tous.
Or du duc ou de moi souffrez qu'on vous délivre,
Il faut choisir des deux, l'épouser, ou me suivre.

DOÑA SOL :
Je vous suivrai.

HERNANI :
Parmi mes rudes compagnons ?
Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms,
Gens dont jamais le fer ni le cœur ne s'émousse,
Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse ?
Vous viendrez commander ma bande, comme on dit ?
Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit !
Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes :
Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes,
Dans ses rocs où l'on n'est que de l'aigle aperçu,
La vieille Catalogne en mère m'a reçu.
Parmi ses montagnards, libres, pauvres et graves,
Je grandis, et demain, trois mille de ses braves,
Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor,
Viendront... vous frissonnez, réfléchissez encor.
Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves,
Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves ;
Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit,
Dormir sur l'herbe, boire au torrent, et la nuit
Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'éveille,
Les balles des mousquets siffler à votre oreille.
Être errante avec moi, proscrite, et, s'il le faut,
Me suivre où je suivrai mon père, — à l'échafaud.

DOÑA SOL :
Je vous suivrai.

HERNANI :
Le duc est riche, grand, prospère.
Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son père.
Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main
Trésors, titres, bonheur...

DOÑA SOL :
Nous partirons demain.
Hernani, n'allez pas sur mon audace étrange
Me blâmer. êtes-vous mon démon ou mon ange ?
Je ne sais, mais je suis votre esclave. écoutez,
Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez,
Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? Je l'ignore.
J'ai besoin de vous voir, et de vous voir encore,
Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas
S'efface, alors je crois que mon cœur ne bat pas ;
Vous me manquez, je suis absente de moi-même ;
Mais dès qu'enfin ce pas que j'attends et que j'aime
Vient frapper mon oreille, alors il me souvient
Que je vis, et je sens mon âme qui revient !

HERNANI (la serrant dans ses bras) :
Ange !

DOÑA SOL :
À minuit. Demain. Amenez votre escorte.
Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte.
Vous frapperez trois coups.

HERNANI :
Savez-vous qui je suis,
Maintenant ?

DOÑA SOL :
Monseigneur, qu'importe ! Je vous suis.

HERNANI :
Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme,
Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme,
Quel destin est caché dans le pâtre Hernani.
Vous vouliez d'un brigand, voulez-vous d'un banni ?
don carlos, ouvrant avec fracas la porte de l'armoire.
Quand aurez-vous fini de conter votre histoire ?
Croyez-vous donc qu'on soit si bien dans une armoire ?

(Hernani recule étonné. Doña Sol pousse un cri et se réfugie
dans ses bras, en fixant sur don Carlos des yeux effarés.)

Victor Hugo

Hernani

1830

I

La jalousie d'Hernani

  • La ponctuation est expressive : "Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre ?/ Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur !/ Vieillard ! Va t'en donner mesure au fossoyeur !/ − Qui fait ce mariage ? On vous force, j'espère !"
  • Le rythme haché souligne l'émoi du personnage. Il y a de nombreuses phrases courtes et de nombreuses virgules : "Ah ! Vous serez à lui, Madame ! Y pensez-vous ?"
  • Il y a la présence d'une négation forte : "Non."
  • La violence du ton d'Hernani exprime sa jalousie.
II

L'agressivité d'Hernani

  • L'apostrophe inversée est péjorative : "Oh l'insensé vieillard/ […] vieillard insensé"
  • Le champ lexical de la vieillesse est utilisé : "vieillard", "vieux".
  • Le champ lexical de la mort est également employé : "prend ma vie", "mort", "morts", "échafaud", "sort", "condamné".
  • On ressent l'agressivité contre Don Carlos avec l'apostrophe : "Carlos, roi des Castilles".
  • Le tutoiement utilisé pour parler de Don Carlos est un manque de respect.
  • Doña Sol est effrayée par les réactions d'Hernani : "Vous m'effrayez".
III

La haine contre le roi

  • La haine d'Hernani contre le roi apparaît dans cette scène.
  • Le terme "Roi" est répété trois fois.
  • Il y a une opposition de vers : "Mon père" / "le sien". On ressent une haine familiale.
  • L'utilisation du passé souligne que la haine est ancienne.
  • La haine est cependant encore actuelle : "encor", "continue", "tout enfant".
  • Il y a l'idée que la haine amène la vengeance : "le serment de venger". C'est le rappel d'une promesse qu'Hernani se doit d'accomplir.
IV

L'opposition entre Hernani et Don Gomez

  • Il y a un rappel de la richesse de Don Gomez : "Duc de Pastrana", "Richomme d'Aragon", "Comte et grand de Castilles", "Vous apportez tant d'or, de bijoux, de joyaux".
  • Il y a également le rappel du statut social de Don Gomez : "l'orgueil, la gloire et la richesse".
  • Cette richesse s'oppose à celle d'Hernani. Le champ lexical de la pauvreté est utilisé : "je suis pauvre", "je fuyais pieds nus", "rouille de sang".
  • Le personnage est si pauvre qu'il a vécu dans la nature : "les bois", "du ciel", "l'air, le jour et l'eau".
  • Il y a une opposition totale entre les personnages illustrés dans le vers : "Voilà donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre…"
  • Cette opposition avec Don Gomez est marquée par la répétition du "moi je".
  • L'antithèse entre Hernani qui "délustre" et le duc qui "reluise" est marquante.
  • Il y a un jeu sur la sonorité avec "je suis pauvre et n'eus" qui peut être pris comme "je suis pauvre et nu". Il y a une paronomase.
V

Le lyrisme d'Hernani

  • Il y a une répétition de "je" et "moi" : "Car vous ne savez pas, mais moi, je suis un bandit", "Me suivre, ou je suivrai mon père".
  • La nature est présentée comme une deuxième mère, ce qui souligne son importance : "La vieille Catalogne en mère m'a reçu", "ses hautes montagnes", "les bois, les monts".
  • Il y a des hyperboles : "fer et cœur", "jamais".
  • L'utilisation de l'indéfini globalise "tout" qui est répété plusieurs fois : "Quand tout me poursuivait, dans toutes les Espagnes".
  • Il fait l'éloge de ses amis avec un rythme ternaire : "Parmi ces montagnards, libres, pauvres et graves".
  • Il y a une adresse à Doña Sol : "Être errante avec moi", "Me suivre".
VI

L'idée de fatalité

  • La mort est souvent associée au futur. L'épée d'Hernani est pour le moment "innocente", mais dans l'avenir elle ne le sera plus : "fourreau sortir l'épée".
  • Il y a l'image d'une mort violente prochaine avec les termes "sang" et "échafaud noir".
  • On trouve une métaphore de la mort : "Qu'un drap d'échafaud noir cache encore sous ses plis".
  • La mort arrive dans le futur, avec l'anaphore de "Peut-être".
  • Un combat semble forcé d'arriver dans le futur : "du duc ou de moi", "des deux", "l'épouser ou me suivre".
  • L'impératif est employé : "souffrez".
  • La destinée de Doña Sol est liée à celle d'Hernani avec la répétition résolue de "Je vous suivrai".
VII

Une scène théâtralisée

  • C'est une scène hautement théâtralisée.
  • L'abondance des didascalies guide le jeu des acteurs.
  • Les didascalies montrent l'intimité entre Doña Sol et Hernani : "lui défaisant son manteau".
  • Elles rappellent également la violence d'Hernani : "la main sur l'épée".
  • La scène entre les amants est vue et entendue par ceux qui sont cachés derrière la tapisserie.
    La situation très théâtrale, qui est d'habitude comique, participe ici au tragique.

Quel portrait est fait d'Hernani dans cette scène ?

I. Un homme agressif
II. Un amant jaloux
III. Un héros tragique

En quoi cette scène annonce-t-elle une fin tragique ?

I. La jalousie et l'agressivité d'Hernani
II. Une haine ancestrale
III. La fatalité

En quoi cette scène est-elle romantique ?

I. Le lyrisme d'Hernani
II. L'idée de fatalité
III. Une scène très théâtrale

En quoi le statut social d'Hernani est-il important ?

I. L'opposition entre Hernani et Don Gomez
II. La haine d'Hernani
III. L'idée de fatalité : la mort à venir

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