Première S 2015-2016
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Première S 2015-2016

Phèdre, La mort de Phèdre (V, 7)

(Thésée, Phèdre, Théramène, Panope, gardes)

THÉSÉE :
Eh bien ! vous triomphez, et mon fils est sans vie !
Ah ! que j'ai lieu de craindre, et qu'un cruel soupçon,
L'excusant dans mon cœur, m'alarme avec raison !
Mais, madame, il est mort, prenez votre victime ;
Jouissez de sa perte, injuste ou légitime :
Je consens que mes yeux soient toujours abusés.
Je le crois criminel, puisque vous l'accusez.
Son trépas à mes pleurs offre assez de matières
Sans que j'aille chercher d'odieuses lumières,
Qui, ne pouvant le rendre à ma juste douleur,
Peut-être ne feraient qu'accroître mon malheur.
Laissez-moi, loin de vous, et loin de ce rivage,
De mon fils déchiré fuir la sanglante image.
Confus, persécuté d'un mortel souvenir,
De l'univers entier, je voudrais me bannir.
Tout semble s'élever contre mon injustice ;
L'éclat de mon nom même augmente mon supplice :
Moins connu des mortels, je me cacherais mieux.
Je hais jusques aux soins dont m'honorent les dieux ;
Et je m'en vais pleurer leurs faveurs meurtrières,
Sans plus les fatiguer d'inutiles prières.
Quoi qu'ils fissent pour moi, leur funeste bonté
Ne me saurait payer de ce qu'ils m'ont ôté.

PHÈDRE :
Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;
Il faut à votre fils rendre son innocence :
Il n'était point coupable.

THÉSÉE :
Ah ! père infortuné !
Et c'est sur votre foi que je l'ai condamné !
Cruelle ! pensez-vous être assez excusée…

PHÈDRE :
Les moments me sont chers ; écoutez-moi, Thésée :
C'est moi qui sur ce fils, chaste et respectueux,
Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste :
La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu'Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur :
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S'est hâtée à vos yeux de l'accuser lui-même.
Elle s'en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée :
J'ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu'à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;
Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage
Et le ciel et l'époux que ma présence outrage ;
Et la mort à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.

PANOPE :
Elle expire, seigneur !

THÉSÉE :
D'une action si noire
Que ne peut avec elle expirer la mémoire !
Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis,
Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils !
Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,
Expier la fureur d'un vœu que je déteste :
Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités ;
Et, pour mieux apaiser ses mânes irrités,
Que, malgré les complots d'une injuste famille,
Son amante aujourd'hui me tienne lieu de fille !

Jean Racine

Phèdre

1677

I

L'aveu de Phèdre

A

Un plaidoyer ambigu

  • Cette scène peut se voir comme le troisième aveu de Phèdre. En effet, elle a déjà avoué son amour à Oenone puis à Hippolyte. Enfin, elle dit la vérité à son mari Thésée.
  • L'aveu n'est plus celui d'un amour incestueux. En effet, ici Phèdre doit admettre qu'elle a menti et que c'est par sa faute qu'Hippolyte est mort.
  • L'aveu de Phèdre est incomplet.
  • Il est brutal. Il est dit dans les premiers vers de la tirade, après un alexandrin dont le rythme est brisé. Phèdre utilise l'impératif, ce qui souligne un devoir, celui de parler et d'être entendue : "Les moments me sont chers ; écoutez-moi, Thésée / C'est moi qui sur ce fils, chaste et respectueux / Osai jeter un œil profane, incestueux."
  • Phèdre oppose la chasteté d'Hippolyte à son amour incestueux, et même "profane". Elle est celle qui est impure.
  • L'aveu est bref. Par ailleurs, il n'est pas très fort. Phèdre dit simplement "jeter un œil", expression qui amoindrit sa faute.
  • Phèdre cherche des excuses. D'abord, elle rappelle la malédiction de Vénus. Puis elle jette la faute sur Oenone.
  • Phèdre se décrit comme victime d'une "faiblesse extrême" alors qu'elle décrit sa servante comme une femme "détestable", "perfide" qui a abusé d'elle ("abusant"). Elle va même plus loin, évoquant la mort de sa servante, qui a pourtant tout fait pour elle, comme si elle n'avait aucun regret : "A cherché dans les flots un supplice trop doux".
  • Phèdre, tout en s'accablant, se présente comme une victime du destin et de sa servante, et demeure ainsi un personnage complexe, incapable d'avouer complètement sa faute, et déloyale, car accusant une morte qui a tout fait pour elle.
B

Un aveu expiatoire

  • La parole, dans Phèdre, est le crime. C'est parce que Phèdre a avoué son amour pour Hippolyte que la tragédie a commencé, c'est avec cet aveu aussi qu'elle se termine. La parole dénoue l'action.
  • L'aveu est ce qui vient avant la mort. Il doit être prononcé avant le suicide de Phèdre.
  • On peut parler d'aveu expiatoire, car c'est comme une confession. Le rôle de cet aveu est de purifier Phèdre. En avouant son crime, elle peut mourir.
  • Les remords sont importants dans cet aveu, c'est un aveu de mort et "remords" rime d'ailleurs avec "morts".
  • L'aveu de Phèdre sert aussi à réhabiliter Hippolyte. Elle le lave de tout soupçon.
  • Le confesseur est Thésée, mari à qui elle devait fidélité et qu'elle a trahi, et père du fils qu'elle a calomnié. Il est celui qui doit entendre cet aveu, celui à qui Phèdre doit demander pardon : "devant vous exposant mes remords".
II

La mort de Phèdre

  • La mort de Phèdre est violente. Elle choisit le poison. Ce n'est pas une mort rapide, mais une mort longue et douloureuse. Cette agonie semble être le prix à payer pour réparer son crime : "par un chemin plus lent descendre chez les morts".
  • La passion de Phèdre a toujours été liée à la violence. Cette violence se retrouve dans cette scène : "mes brûlantes veines", "un froid inconnu", "ce cœur expirant", "venin".
  • Racine doit respecter les règles classiques, et notamment la règle de la bienséance. Il ne peut donc pas faire mourir Phèdre sur scène. Pourtant, la scène laisse supposer qu'elle meurt en effet sur scène. Juste après l'aveu de Phèdre, alors qu'aucune didascalie ne précise qu'elle quitte la scène, Panope dit : "elle expire".
  • La mort de Phèdre n'est pas une mort impossible à voir, comme celle d'Hippolyte. Elle a pris le poison avant d'arriver sur scène. Cette mort devient pathétique, car elle se fait sous les yeux du spectateur.
  • Après sa mort, Thésée ne parle que de son fils Hippolyte et des hommages qu'il doit lui rendre. Personne ne pleure Phèdre.
  • Phèdre meurt donc abandonnée de tous.
III

Une héroïne "ni tout à fait innocente, ni tout à fait coupable"

  • Racine a toujours écrit des tragédies où les héros n'étaient "ni tout à fait innocents, ni tout à fait coupables". Ainsi, ils pouvaient être punis, car ils étaient responsables, mais le spectateur pouvait éprouver de la pitié pour le personnage, car il n'était pas entièrement coupable.
  • Phèdre correspond bien à cette définition. Elle affirme qu'elle est coupable de l'amour incestueux qu'elle voue à Hippolyte. Mais en même temps, le "ciel" a sa part de responsabilité, c'est-à-dire que les dieux sont accusés d'avoir mis en elle cette "flamme funeste".
  • Phèdre est le jouet d'une volonté divine, mais elle reconnaît qu'elle est coupable tout de même d'avoir aimé Hippolyte. Cette situation est typique du héros tragique, manipulé par le destin.
  • Phèdre tombe amoureuse par fatalité, c'est le destin qui l'oblige à aimer Hippolyte. Mais c'est elle qui a choisi d'avouer son amour, et donc de déclencher la tragédie. Sans être coupable, elle n'est tout de même pas innocente.
IV

Thésée, héros tragique

  • Thésée est ici présenté comme un héros tragique.
  • Phèdre a commis une véritable faute, en avouant son amour et en laissant sciemment sa servante accuser Hippolyte d'un crime qu'il n'avait pas commis. Thésée par contre n'est pas coupable. Il a été trompé, manipulé et trahi. S'il s'est montré injuste envers son fils, c'est uniquement parce qu'il le croyait coupable, car il a cru sa femme.
  • Thésée n'a pas commis une faute, il a commis une erreur. Il parle d'ailleurs lui-même de "mon erreur". Thésée n'est pas coupable, ce qui rend sa peine d'autant plus grande.
  • Thésée utilise l'expression "trop éclaircis". C'est comme si tout à coup il voyait la vérité.
  • Thésée est un héros tragique, car son erreur a conduit à la mort de son fils. Il exprime dans cette scène une vive émotion. Il parle notamment du "vœu" qu'il avait fait, celui que son fils soit puni, et maudit sa "fureur", sa colère qui l'a fait chasser son fils.
  • Thésée reconnaît qu'il a été injuste. Il réhabilite Hippolyte, l'appelant son "cher fils" et "mon malheureux fils".
  • La fin de la pièce le voit prêt à entamer le deuil de son enfant : "mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils".

En quoi Phèdre et Thésée sont-ils des héros tragiques ?

I. Une scène pathétique
II. Phèdre, entre culpabilité et innocence
III. L'erreur de Thésée

En quoi l'aveu de Phèdre est-il ambigu ?

I. Un aveu bref
II. La responsabilité des dieux
III. La faute rejetée sur Oenone

En quoi cette scène est-elle tragique ?

I. Une scène d'aveu
II. La mort de Phèdre
III. La faute de Thésée

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