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Fables, "L'Huître et les Plaideurs" (IX, 9)

L'Huître et les plaideurs

Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent
Une huître, que le flot y venait d'apporter :
Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
À l'égard de la dent il fallut contester.
L'un se baissait déjà pour amasser la proie ;
L'autre le pousse et dit : "Il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l'apercevoir
En sera le gobeur ; l'autre le verra faire.
- Si par là l'on juge l'affaire,
Reprit son compagnon, j'ai l'œil bon, Dieu merci.
- Je ne l'ai pas mauvais aussi,
Dit l'autre ; et je l'ai vue avant vous, sur ma vie.
- Eh bien, vous l'avez vue ; et moi, je l'ai sentie."
Pendant tout ce bel incident,
Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.
Perrin, fort gravement, ouvre l'huître et la gruge,
Nos deux messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit d'un ton de président :
"Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille
Sans dépens, et qu'en paix chacun chez soi s'en aille."

Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui ;
Comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles,
Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui,
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.

Jean de La Fontaine

Fables

XVIIe siècle

I

La structure de la fable

  • La fable a la forme d'un récit. Ce récit est illustré par une moralité.
  • La morale de la fable est courte. Elle intervient en début ou fin de fable. Parfois elle est cachée. Ici, elle est à la fin : "Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui ; / Comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles, / Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui, / Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles."
  • La morale sert de leçon. Le récit sert à divertir. Le but de La Fontaine est donc de divertir et d'instruire en même temps.
  • La Fontaine utilise le pronom "Vous" qui désigne le lecteur. Ce pronom permet de sous-entendre aussi la présence du fabuliste, qui s'adresse directement au lecteur-destinataire.
  • On peut remarquer l'utilisation du présent et du futur, La Fontaine propose de mettre en pratique une idée, il offre une expérience : "Mettez", "Comptez" (impératifs) mais aussi "Vous verrez".
  • La temporalité de la fable est indéfinie : "Un jour".
  • On peut relever trois moments dans la fable. Jusqu'au vers 4, c'est la présentation des personnages. Du vers 5 au vers 14, c'est la contestation. Du vers 15 au vers 21, c'est l'arrivée de Perrin Dandin et avec elle la fin de la contestation.
II

L'utilisation de différents discours

  • L'échange entre les deux pèlerins est au discours direct (guillemets et tirets). Il est central dans la fable. D'abord, il y a une menace, une forme de violence ("le pousse"). Finalement, la parole prend le dessus sur la violence physique.
  • Mais la parole n'a pas de fin, elle est longue. D'une certaine façon, la parole elle-même devient violente.
  • On peut noter la présence du pronom personnel "je", qui permet de répérer le discours direct. Les pronoms nominaux sont nombreux : "Je", "vous", "moi". Les hommes se disputent, ils tentent de justifier leur point de vue.
  • Les deux pèlerins ne sont pas nommés, ils sont désignés par les expressions "l'un", "l'autre", "son compagnon". Ils sont interchangeables.
  • Le discours direct crée un récit vivant. Le lecteur a l'impression d'assister à une saynète de théâtre.
III

Une argumentation ridicule

  • Les deux personnages se lancent dans un débat pour savoir lequel peut manger l'huître. Ils avancent chacun des arguments.
  • Le premier commence en estimant qu'il est juste que le premier qui a vu l'huître la mange. Le deuxième est d'accord.
  • S'ensuit une surenchère où les deux hommes essaient de prouver qui a vu l'huître le premier. L'un dit "j'ai l'œil bon", l'autre "moi aussi". Ce débat est donc inefficace.
  • L'un des plaideurs finit par exagérer. Il mérite l'huître car il l'a vue mais aussi "sentie". Cet argument n'est pas pertinent, cela donne un caractère ridicule du débat.
  • On peut remarquer l'utilisation de connecteurs logiques dans le discours : "si", "et".
  • Des formules générales sont sollicitées : "Il est bon de savoir".
  • Lorsqu'il arrive, Perrin Dandin met fin au débat en mangeant l'huître. L'argumentation a donc échoué.
IV

Le personnage de Perrin Dandin : satire de la justice

  • Perrin Dandin est issu de l'œuvre de Rabelais. Il est déjà présent dans la pièce Les Plaideurs de Racine.
  • Perrin Dandin est un magistrat. Le registre comique l'accompagne. C'est un personnage burlesque.
  • La Fontaine accentue les défauts de ce personnage, il lui attribue des traits satiriques et caricaturaux.
  • On peut remarquer la répétition de sonorités présentes dans le nom "Dandin" : "incident", "regardant", "président" et "dent".
  • Dandin est décrit comme un glouton. Il est vorace et symbolise la justice qui vit sur le dos des plaideurs.
  • On trouve le champ lexical de la gloutonnerie : "avaler", "dent", "gobeur".
  • On note le champ lexical de l'argent : "coûter", "argent".
  • On peut relever le champ lexical de la justice : "plaider", "juge", "président", "cour".
  • L'expression "fort gravement" introduit une pointe d'ironie, alors que la situation est ridicule.
  • La justice est un leurre. La Fontaine fait rimer le terme "juge" avec "gruge". La justice profite des hommes.

En quoi cette fable est-elle une satire de la justice ?

I. Un débat ridicule
II. Une caricature de Perrin Dandin
III. Une justice qui vole

Comment La Fontaine crée-t-il une scène animée ?

I. Le discours direct
II. Une fable courte
III. Perrin Dandin, personnage burlesque

En quoi ce texte est-il une fable ?

I. Le récit pour divertir
II. La morale pour instruire

Que dénonce La Fontaine dans cette fable ?

I. L'inefficacité de l'argumentation
II. Perrin Dandin, personnage burlesque
III. Une critique de la justice