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Les Misérables, La mort de Gavroche (II, 1)

Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :

On est laid à Nanterre,
C'est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,
C'est la faute à Rousseau.

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta :

Je ne suis pas notaire,
C'est la faute à Voltaire,
Je suis petit oiseau,
C'est la faute à Rousseau
.

Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet :

Joie est mon caractère,
C'est la faute à Voltaire,
Misère est mon trousseau,
C'est la faute à Rousseau.

Cela continua ainsi quelque temps.
Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme ; c'était un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une pichenette.
Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l'Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n'était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, et se mit à chanter.

Je suis tombé par terre,
C'est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C'est la faute à...

Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s'envoler.

Victor Hugo

Les Misérables

1862

I

Un personnage enfant

  • Le texte est centré sur le personnage de Gavroche, un enfant des rues de Paris. D'ailleurs les termes utilisés pour le désigner insistent sur sa taille et sa fragilité : "moineau", "gamin fée", "nain", "enfant".
  • Même s'il se trouve sur un champ de bataille, les barricades, il ne semble pas tenir compte du danger et joue comme le font tous les enfants, s'amusant de n'importe quelle situation. Ce jeu est crée grâce à l'emploi du champ lexical suivant : "taquinait", "s'amuser beaucoup", "pieds de nez", "il jouait", "jeu", "pichenette", "cache-cache".
  • Tout au long du texte, des termes renvoyant à l'univers du conte merveilleux sont employés comme pour atténuer la dangerosité du jeu. Tout d'abord, aucun indice spatio-temporel n'est employé, renvoyant ainsi à l'univers fictif incarné par la formule "il était une fois ". Il semble être éloigné de la temporalité des hommes.
  • Ensuite, des comparaisons avec des créatures merveilleuses sont établies : "feu follet", "il y avait de l'Antée dans ce pygmée", "géant", "gamin fée", "nain". Le temps semble ralentir et plus il passe, plus l'enfant semble invulnérable.
  • Cependant, le jeu auquel il joue s'avère être mortel car ce sont de véritables balles qui lui sont adressées : "Les balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles."
II

Une temporalité distendue

  • Alors que le cadre est celui de la guerre, le regard que pose le narrateur sur l'enfant donne l'impression d'assister à un ballet féerique. De nombreux termes positifs sont employés, il s'agit d'un "spectacle", l'enfant chante et reprend régulièrement son "couplet".
  • Les verbes associés au chant sont d'ailleurs présents : "lui chantait", "se mit à chanter", tout comme la comparaison avec un "moineau".
  • Enfin, les verbes de mouvement qui lui sont associés créent l'image d'un être insaisissable, voletant : "se couchait", "se redressait", "s'effaçait", "bondissait", "disparaissait", "reparaissait", "revenait", "ripostait".
  • Le dernier verbe employé pour le désigner est "s'envoler".
  • Alors que ces nombreux verbes de mouvement donnent l'impression d'actions rapidement effectuées, le temps semble au contraire se distendre. La scène est décrite comme si elle se déroulait au ralenti et semble durer des heures. Le danger est tellement présent que les spectateur, le narrateur et les lecteurs sont suspendus aux actions du jeune garçon. Tuer un enfant est un acte abominable qui est inconcevable mais pourtant redouté par tous. Chacun sait au fond de lui ce qui va se passer mais chacun espère que cela ne sera pas. C'est le propre de l'espoir illusoire présent dans toute tragédie.
  • Cette impression est à la fois créée par les verbes d'action conjugués à l'imparfait itératif mais également par les nombreuses indications temporelles : "puis", "quelque temps", "sans cesse" et le parallélisme de construction : "On le visait sans cesse, on le manquait toujours".
III

La tension dramatique

  • L'horreur de la situation est encore renforcée par la présence de spectateurs qui assistent, impuissants, à la scène. Le narrateur lui confère un aspect théâtral : 'Le spectacle était épouvantable et charmant". À chaque balle tirée, un frémissement parcourt l'assistance : "Les insurgés, haletants d'anxiété, le suivaient des yeux.", "La barricade tremblait", "Toute la barricade poussa un cri".
  • À ces réactions, au contraire, les gardes nationaux semblent s'amuser de la situation : "Les gardes nationaux et les soldats riaient en l'ajustant."
  • La mort s'insinue peu à peu dans le texte comme si elle se rapprochait de Gravroche. Au départ, il "taquinait la fusillade", établissant un "jeu de cache-cache avec la mort", "Les balles couraient après lui", il "ripostait à la mitraille par des pieds de nez", "Il répondait à chaque décharge par un couplet." Gravroche provoque la mort, il n'a pas peur d'elle et fait preuve de courage.
  • Cependant les champs lexicaux liés à la mort et à la guerre contrastent avec la légèreté de l'enfant : "épouvantable", "fusillé", "fusillade", "chasseurs", "décharge", "visait", "la mitraille", "Les balles",
  • Enfin, l'enfant est blessé une première fois, le "sang" marque son visage, la tension dramatique augmente encore et enfin, il est blessé mortellement : "Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus.", l'image pathétique, très marquante, frappe le lecteur.
IV

La dimension symbolique de l'enfant

  • La figure de l'enfant est sacrée, elle incarne l'innocence et la fragilité. Cependant, ici, l'enfant est seul et il évolue dans un milieu très dangereux. De part et d'autre, des adultes le suivent du regard mais aucun ne vient le sauver. Seul face aux ennemis, il fait preuve de courage et de résistance. Autour de lui, les ennemis semblent nombreux, le pluriel est employé pour les désigner : "les gardes nationaux", de même que le pronom indéfini "on" : "On le visait sans cesse, on le manquait toujours."
  • Gavroche semble insouciant mais il sait parfaitement ce qu'il fait. Il chante non pas une comptine enfantine mais un chant révolutionnaire. De même, il ramasse des "cartouches", vide les "gibernes" et fait des "pieds de nez" aux gardes. Son attitude insolente et provocatrice sont la preuve d'un grand courage.
  • D'ailleurs, le registre développé tout au long du texte est le registre épique auquel viendra se mêler le registre pathétique à la fin de l'extrait. Gavroche est un héros, courageux, il n'a pas peur du danger et il l'affronte dignement. Seul face aux gardes, il incarne l'innocence sacrifiée.

Quelles images de Gavroche ce texte propose-t-il ?

I. Un enfant
II. Une cible
III. Un héros

Comment s'opère la tension dramatique dans ce texte ?

I. Le jeu de l'enfant
II. Le temps distendu
III. La présence de la mort

En quoi ce texte est-il symbolique ?

I. L'enfant innocent
II. Les registres
III. L'horreur de la guerre