Terminale ES 2016-2017
Kartable
Terminale ES 2016-2017

La matière et l'esprit

La matière et l'esprit constituent deux principes explicatifs du monde concurrents. Il s'agit donc dans un premier temps de se demander comment ces notions peuvent, ensemble, fournir une explication du réel satisfaisante. Mais plus fondamentalement, ce couple de notion interroge la nature de la pensée. Il s'agit alors de se demander si le phénomène que constitue la pensée peut se ramener à une activité du cerveau, voire à un caractère de la matière.

I

Matière et esprit : des principes explicatifs du monde concurrents

A

Matière et esprit : définitions

Généralement, la notion de matière désigne un contenu : on parle ainsi d'une table des matières, c'est-à-dire du contenu d'un livre, ou bien de la matière d'un enseignement, c'est-à-dire du contenu d'un enseignement. En ce sens, la notion de matière renvoie à ce qui est concret, au sens de tangible, palpable.

De là l'adjectif matérialiste : être matérialiste, c'est avoir conscience de ses intérêts, aimer le concret, mais aussi aimer ce qui est palpable, avec une forte connotation péjorative.

En philosophie, la notion de matière renvoie plus généralement à l'étoffe des choses, c'est-à-dire ce en quoi une chose est faite. On voit donc que la notion de matière est caractérisée par une certaine généralité, puisqu'elle renvoie à des choses très diverses (un contenu, un matériau, ce qu'on peut toucher etc.), alors même qu'elle doit désigner ce qui est concret.

La notion d'esprit, quant à elle, renvoie au contraire à ce qui échappe à la matière, ce qui ne se manifeste pas de façon corporelle ou matérielle. Le mot "esprit" vient du latin spiritus, et peut se traduire par souffle : c'est une réalité immatérielle. C'est en ce sens qu'on parle de l'esprit d'un peuple ou d'une nation, pour désigner les formes culturelles particulières d'une nation à un moment de l'histoire.

En même temps, l'usage de cette notion dans le langage courant signale un lien entre l'esprit et l'intelligence : parler de l'esprit d'un savant, ou dire de quelqu'un qu'il a de l'esprit ou qu'il fait de l'esprit, c'est signifier une forme d'intelligence. On pourra ainsi dire que, souvent, l'esprit signifie l'intelligence humaine, par opposition au reste des êtres vivants. L'esprit est alors ce qui est propre à l'Homme.

A priori, les notions de matière et d'esprit recouvrent donc deux ordres de réalité différents : d'un côté le corps physique, la matière, de l'autre l'esprit, l'âme, principe immatériel. L'Homme conçoit d'ailleurs intuitivement cette opposition en lui entre son corps matériel et son esprit. L'esprit est alors le principe de la pensée, et le siège des états mentaux (penser, imaginer, sentir, etc.), tandis que le corps constitue pour l'esprit une sorte d'habitacle purement extérieur.

L'enjeu, dès lors, est de penser les rapports de ces deux principes devant rendre compte du réel, et plus particulièrement de l'Homme. Il s'agit de penser les liens qui permettraient d'articuler un principe immatériel à une réalité matérielle, mais aussi de se demander si, notamment grâce à l'avancée des sciences, la notion d'esprit ne se réduit pas à un certain fonctionnement de la matière.

B

Le monde : une réalité purement matérielle

Spontanément, lorsqu'on se pose la question de la composition du monde, de ce en quoi il est fait, il semble naturel de le réduire à un principe matériel. Dans l'expérience, l'Homme n'a jamais affaire à des objets immatériels : il ne fait que l'expérience de la matière.

C'est notamment l'hypothèse qu'émet le courant philosophique du matérialisme, selon lequel le monde peut s'expliquer selon un principe matériel. Le matérialisme ne se contente pas d'énoncer que le monde est un composé de matière, mais montre que même l'esprit, qui semble pourtant être une réalité immatérielle, est un produit de la matière. En ce sens, l'esprit ne serait qu'une propriété de la matière, c'est-à-dire l'une de ses qualités.

Matérialisme

Le matérialisme est une doctrine philosophique qui explique la totalité des phénomènes existants grâce à la notion de matière. Le monde est donc pour le matérialisme uniquement composé de matière.

Le matérialisme s'incarne notamment à travers les philosophes Épicure et Lucrèce.

Ce matérialisme implique trois idées :

  • La matière produit l'esprit : on n'a jamais vu d'esprit sans matière.
  • La matière existe en dehors de tout esprit : il y a une existence indépendante et objective de la matière.
  • Notre connaissance du monde doit être connaissance de la matière, c'est-à-dire que nous sommes capables de connaître le monde si nous connaissons la matière.

Pour les penseurs matérialistes, l'univers est entièrement constitué d'atomes. Selon eux, le monde est fait de matière (plus précisément d'atomes et de vide), et les principes spirituels tels que l'âme et l'esprit sont en réalité des composés d'atomes. Ce qui différencie l'âme des autres corps, c'est qu'elle est faite d'atomes particulièrement subtils. L'âme, qui est un principe de vie et de sensibilité animale, ainsi que l'esprit, qui est l'intelligence propre à l'Homme, sont tous les deux composés d'atomes très fins. L'esprit est donc matériel et meurt en même temps que le corps. Épicure et Lucrèce nient donc l'immortalité de l'âme.

La force de la notion d'atome est qu'elle permet de rendre compte de l'organisation du monde en tant qu'il est matériel. Mais le recours à cette notion fait problème : si le monde est un composé de matière, et que l'une des propriétés principales de la matière est d'être divisible, comment expliquer cette entité première indivisible qu'est l'atome ?

En réalité, l'atomisme passe du perceptible (les corps divisés du monde) à l'imperceptible (l'atome comme élément dernier et indivisible de la matière). Le principe sur lequel repose l'atomisme semble donc être davantage une représentation de l'esprit qu'une réalité s'incarnant dans de la matière et pouvant être l'objet d'une expérience.

C

Rôle de l'esprit dans la saisie du monde extérieur

Si l'expérience quotidienne semble indiquer que l'Homme n'a affaire qu'à de la matière, puisque nulle part il ne fait l'expérience d'un principe spirituel qui participerait à l'organisation du monde, cette approche première rencontre une limite. En effet, dès lors qu'on se place sur le terrain de la théorie de la connaissance, c'est-à-dire que l'on s'interroge sur la façon dont l'Homme connaît le monde, force est de constater qu'il n'y a de matière que pour un esprit qui la perçoit. Autrement dit, l'Homme qui connaît ne se contente pas de constater qu'il y a de la matière, mais qu'il a de la matière qui a une certaine forme.

C'est ce que souligne Aristote, pour qui toute matière est matière mise en forme. Pour lui, les deux principes de matière et de forme doivent permettre de comprendre l'ensemble de ce qui existe. On appelle cette doctrinel'hylémorphisme. L'hylémorphisme est la doctrine selon laquelle tout être est composé de deux principes :

  • De la matière (hylè) : c'est le support indéterminé à partir duquel tous les individus sont constitués. Dans l'expérience, l'Homme a toujours affaire à de la matière formée : il n'y a pas d'expérience de la matière pure, elle a toujours une forme (c'est ce qui fait qu'on peut la saisir).
  • Une forme (morphè) : la forme ne correspond pas au contour de l'objet, c'est le principe qui organise la matière pour en faire un objet ou un individu déterminé.

Hylémorphisme

L'hylémorphisme est la doctrine selon laquelle tout être est composé de deux principes : de la matière (hylè) et une forme (morphè).

La forme joue un rôle déterminant : sans son intervention, la matière resterait informe et ne pourrait jamais être saisie. La forme impose une direction à la matière, pour qu'elle prenne telle forme particulière, et elle impose aussi les limites de ces changements. Ainsi, c'est parce qu'une personne conserve la même forme qu'on peut la reconnaître malgré les années qui passent.

Ainsi, expliquer comment sont constitués les objets du monde nécessite que l'on recoure à la fois à un principe matériel et à un principe immatériel.

II

Penser les liens entre l'âme et le corps

A

La distinction radicale de l'âme et du corps

Si les notions de matière et d'esprit semblent nécessaires pour produire une explication du réel, qu'en est-il quant à leur articulation en l'Homme ? Il semble en effet indéniable que l'Homme, en tant qu'être capable de penser, qu'être conscient, ne se réduit pas à de la pure matière. On peut dès lors s'interroger sur la nature de cette spécificité : s'agit-il d'une réalité spirituelle, que l'on pourrait appeler âme, ou bien peut-on réduire cela à un fonctionnement complexe de la matière ?

Descartes propose de dire que la matière est radicalement opposée à l'esprit : on dit qu'il a une conception dualiste de l'Homme, qui posséderait un corps et une âme. Ainsi, l'âme et le corps (ou esprit et matière) sont deux substances qui peuvent exister indépendamment l'une de l'autre.

Descartes souligne qu'il est essentiel de poser le corps comme indépendant de l'âme si on veut le connaître. En effet, si le corps n'est que de la matière, c'est-à-dire s'il n'est besoin d'aucun principe immatériel pour en rendre compte, alors il peut être connu à l'aide des lois de la nature. Ce mode d'explication du corps est appelé mécanisme : il s'agit de rendre raison de la matière, y compris des corps vivants, à l'aide des lois de la mécanique, c'est-à-dire de la physique.

Mécanisme

Le mécanisme est un type d'explication scientifique qui rend compte des phénomènes en s'appuyant exclusivement sur les lois de la mécanique, c'est-à-dire de la physique.

Ainsi, il est possible d'expliquer les actions des animaux, qui ne sont que des corps dépourvus d'esprit, en comprenant qu'il s'agit d'un certain fonctionnement de la matière. Mais, à l'inverse des animaux, l'Homme est composé de ces deux substances : comme corps, l'Homme se rapporte à de la matière (son corps est soumis aux lois de la matière). Mais comme âme, l'Homme se distingue radicalement de la matière : l'âme peut exister sans le corps, puisqu'elle survit à la mort du corps.

Descartes identifie la matière à l'étendue et l'esprit à la pensée :

  • L'âme est une substance dont l'attribut essentiel est la pensée (la conscience).
  • Le corps est une substance dont l'attribut essentiel est l'étendue (car il occupe de l'espace).

La spécificité de l'Homme est donc d'être à la fois matière et esprit : son corps est purement mécanique, comme les autres êtres vivants qui ne sont que matière. Mais son âme, principe de la pensée en lui, est immatérielle et éternelle.

Il ne faut néanmoins pas penser ce dualisme comme une rupture au sein du sujet. Pour Descartes, le sujet vivant est profondément unifié : il n'est ni âme, ni corps, mais homme. C'est précisément cette union qui fait toute la spécificité de l'homme par rapport aux autres vivants. Dans ses Méditations métaphysiques, Descartes dit ainsi : "Je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu'un pilote en son navire". Cela signifie que l'Homme n'a pas seulement un corps, mais qu'il est aussi un corps.

L'âme de l'Homme est réellement distincte du corps, et toutefois elle lui est si étroitement conjointe et unie qu'elle ne compose que comme une même chose avec lui.

Descartes

Méditations métaphysiques

1641

Certes, lorsque l'on veut expliquer la réalité qu'est l'Homme, il nous faut recourir à ces deux principes que sont l'étendue et la pensée, le corps et l'âme. Néanmoins, Descartes souligne ici qu'en tant qu'être vivant, l'Homme ne fait pas l'expérience d'un corps et d'une âme séparée, mais d'une union. L'Homme se vit donc toujours sur le mode de l'union d'une âme et d'un corps.

Une question s'impose donc : comment le corps et l'âme interagissent-ils ? Descartes propose une réponse physique. Il y aurait dans le corps un lieu qui permet cette interaction, et qui se nomme la glande pinéale.

Aussi, si Descartes propose un modèle dualiste pour expliquer ce qu'est l'Homme, il faut bien voir que l'Homme en tant que sujet ne connaît jamais que l'expérience d'une union.

B

L'esprit matériel

Mais si Descartes exclut en partie l'Homme d'un mode d'explication mécaniste, puisqu'il n'est pas seulement corps mais aussi âme, le matérialisme qui se développe à partir du XVIIIe siècle l'y intègre. Ainsi le philosophe français La Mettrie reprend-il la théorie de l'animal-machine pour proposer celle de l'homme-machine. Pour lui, on ne doit pas limiter l'explication mécaniste aux animaux : les hommes ne sont autre chose que des êtres naturels, des êtres physiques et, comme tels, ils doivent être connus à l'aide des lois de la nature.

Les hommes ne font pas exception : comme tous les objets du monde, ils sont des êtres physico-chimiques. C'est donc à l'aide des lois de la physique qu'il faut tâcher de rendre compte de ce que l'on nomme esprit, en s'attachant particulièrement à expliquer le fonctionnement du cerveau.

Dans cette perspective absolument mécaniste du corps humain, La Mettrie entend démontrer que la pensée n'est qu'une propriété de la matière corporelle :

Je crois la pensée si peu incompatible avec la matière organisée qu'elle semble en être une propriété, telle que l'électricité, la faculté motrice, l'impénétrabilité, l'étendue, etc.

La Mettrie

L'Homme Machine

1748

Loin de constituer une exception au sein de la nature, la pensée n'est qu'un certain mode, une certaine qualité de la matière qu'il faut expliquer de la même manière que l'on comprend ses autres qualités.

Comprendre la réalité de l'esprit en l'Homme revient donc à comprendre ce fonctionnement particulier de la matière en lui.

Aujourd'hui, l'explication matérialiste de la notion d'esprit est privilégiée dans les sciences, notamment dans les neurosciences cognitives qui se développent au XXe siècle. Les neurosciences étudient scientifiquement le cerveau et le système nerveux. Les sciences cognitives étudient quant à elles ce qui relève des mécanismes de la pensée.

A la rencontre de ces deux disciplines, dans les neurosciences cognitives, on étudie donc les liens entre les mécanismes biologiques et la pensée. Les neurosciences cognitives sont donc l'étude des mécanismes neurobiologiques qui sous-tendent la cognition (perception, motricité, langage, mémoire, raisonnement, émotions, etc.). Dans cette perspective, on suppose que les états psychiques correspondent à des états et à des processus cérébraux : on explique l'esprit par la chimie du cerveau. Or, si ces sciences ont permis de découvrir des liens étroits entre phénomènes mentaux et phénomènes neurologiques, la nature de ces relations reste extrêmement difficile à déterminer.

C

Une position alternative

Alors, peut-on réduire les capacités propres à l'esprit (réflexion, jugement, argument, émotions etc.) à des capacités du cerveau ? En fait, l'avancée actuelle des sciences ne permet pas de sauter ce pas : tout ce qu'il est possible de mettre en évidence, ce sont des correspondances entre la pratique de ces activités par un sujet conscient et le constat d'activité dans certaines zones du cerveau. Aucun lien de causalité ne peut être mis en évidence.

Il semble donc impossible de réduire simplement le fonctionnement de l'esprit, de la conscience, à celui du cerveau. En un sens, c'est ce constat que dresse Bergson lorsqu'il s'interroge sur les liens entre la pensée et le cerveau. Partant de l'expérience que chaque homme fait d'être conscient et d'user sa pensée, Bergson insiste sur le fait que s'il est impossible de nier que la vie de la conscience est liée à la vie du corps, il est tout aussi impossible de soutenir que "le cérébral est l'équivalent du mental".

Ainsi, la conscience est incontestablement accrochée à un cerveau mais il ne résulte nullement de là que le cerveau dessine tout le détail de la conscience, ni que la conscience est une fonction du cerveau. Tout ce que l'observation, l'expérience, et par conséquent la science nous permettent d'affirmer, c'est l'existence d'une certaine relation entre le cerveau et la conscience.

Bergson

L'Énergie spirituelle

1919

Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il existe une relation entre le cerveau et la conscience. Mais la teneur de cette relation nous est inconnue.

Il y a un lien de solidarité entre la conscience et le cerveau, mais il n'y a pas identification du mental au cérébral, donc de l'esprit au cerveau.

pub

Demandez à vos parents de vous abonner

Vous ne possédez pas de carte de crédit et vous voulez vous abonner à Kartable.

Vous pouvez choisir d'envoyer un SMS ou un email à vos parents grâce au champ ci-dessous. Ils recevront un récapitulatif de nos offres et pourront effectuer l'abonnement à votre place directement sur notre site.

J'ai une carte de crédit

Vous utilisez un navigateur non compatible avec notre application. Nous vous conseillons de choisir un autre navigateur pour une expérience optimale.