Terminale L 2016-2017
Kartable
Terminale L 2016-2017

Le langage est avant tout une faculté propre à l'Homme : il est une construction complexe inaccessible aux animaux. Cela conduit donc à s'interroger sur le lien entre le langage et la pensée : l'un est-il la condition de l'autre ? Finalement, il semble que les mots aient un pouvoir impressionnant, pour le meilleur et pour le pire.

I

Le langage, propre de l'Homme ?

A

Définir le langage

Le mot langage vient du latin lingua, qui désigne la langue en tant qu'organe mais aussi en tant que parole. La notion de langage a un sens plus large que la langue : le langage, c'est un système de signes qui a pour fonction de transmettre un message. On parlera ainsi du langage informatique ou bien du langage du corps : dans ces deux cas, il s'agit d'insister sur le fait que le langage est le support qui permet de transmettre une information.

Mais la notion de langage peut aussi s'entendre en un sens plus restreint. Lorsqu'on parle de langage, on peut aussi désigner la capacité propre à l'Homme d'exprimer ses pensées à l'aide de signes distincts. Le langage renvoie alors à la capacité proprement humaine de constituer une langue, c'est-à-dire un mode de communication d'information partagé entre plusieurs personnes et rendant possible la communication et la compréhension. Lorsqu'on se réfère à ce sens du langage, on peut mettre en évidence deux éléments indispensables à sa constitution :

  • La pensée : pour qu'il y ait un langage, il faut un individu doué de conscience, c'est-à-dire qui puisse parler et faire un lien entre ce qui est dit (le son) et ce qui est exprimé (l'idée).
  • La vie en société : pour qu'il y ait langage, il faut s'adresser à un autre. Un homme vivant seul ne développera pas de langage, puisque celui-ci suppose la communication d'une idée à autrui.
B

Langage humain et communication animale

1

Signe, signal et langage

Dire que le langage est proprement humain signifie que les formes de communication animale ne sont pas des formes de langage. On peut se demander pourquoi on affirme que les animaux n'ont pas de langage alors même qu'ils communiquent entre eux. Pour comprendre cette distinction, il faut distinguer les notions de signes et de signal.

Pour qualifier la communication animale, on parlera de signal : le signal est relatif à l'instinct. Ainsi, un animal peut émettre des signaux, pour transmettre des informations à ses congénères, mais ils sont limités. De même, les réactions des animaux aux signaux sont déterminées à l'avance. Les signaux envoyés comme les réactions qu'ils suscitent sont donc toujours identiques. Autrement dit, aucun dialogue ne s'instaure entre les animaux : la transmission est limitée à des informations liée à un programme génétique. L'animal n'est donc pas capable d'émettre un signe, qui suppose une intention volontaire.

Signal

Un signal est un fait physique provoquant une réaction automatique chez celui qui le constate.

Par exemple, le cri de l'animal prévenant ses congénères est un signal, car il est programmé à l'avance et non intentionnel (un animal ne choisira pas de ne pas signaler l'approche d'un prédateur).

L'Homme, à l'inverse, possède la capacité d'instaurer un dialogue avec ses congénères : en ce sens, chaque prise de parole est unique, c'est-à-dire qu'elle exprime à chaque fois une pensée singulière et originale. En dépit du fait qu'il comporte un nombre fini de signes, le langage humain est infiniment riche : n'importe quelle pensée peut trouver une expression dans la langue, quand bien même elle n'aurait jamais été exprimée avant.

Signe

Un signe est un signal intentionnel.

Par exemple, la fumée ne signifie pas de manière intentionnelle qu'il y a du feu, donc elle n'en est pas le signe. Au contraire, un homme faisant un signe de bienvenue exprime intentionnellement quelque chose : il pourrait ne pas l'exprimer, ou exprimer autre chose.

2

Le langage : signe de la raison en l'Homme

Le langage est proprement humain parce qu'il est la seule expression certaine et indubitable de la pensée de l'Homme. Autrement dit, le langage est le seul signe certain de la présence d'une pensée et d'une raison dans un corps.

Cette idée, Descartes la met en évidence en comparant les animaux et les humains. Ce qu'il montre, c'est que malgré le fait que les animaux possèdent les organes propres à la parole (puisque le perroquet peut imiter à la perfection le langage humain), ils sont incapables de constituer un langage qui exprimerait des pensées. À l'inverse, Descartes insiste sur le fait qu'aucun homme, "même le plus stupide", ne se passe de l'usage du langage. Tous les hommes expriment, par le langage, des pensées.

La différence entre la communication animale et le langage humain est donc la suivante : tandis que les animaux ne peuvent qu'exprimer des besoins, liés à l'instinct, l'Homme peut exprimer sa pensée grâce au langage. L'animal agit selon les lois de la nature : il peut bien communiquer une émotion, mais il est incapable d'exprimer une pensée. C'est ce que met en évidence l'exemple du muet : privé de l'organe de la parole, le muet peut néanmoins utiliser un système de signes pour exprimer ses pensées. Ainsi, le langage n'est pas tant dépendant du corps, de la possession des organes propres à l'expression, mais bien plutôt lié à la pensée. Les animaux sont donc privés de cette conscience réfléchie qui est le propre de l'Homme.

Le langage est une faculté qui ne dépend pas du corps, mais de l'esprit : on ne la retrouve que chez l'Homme. Ainsi le langage humain est un ensemble de signes qui peuvent être assemblés d'une infinité de manières, et qui permet d'exprimer des pensées.

II

Le langage, la pensée et la réalité

A

Le rapport entre les mots et les choses

1

Fonctionnement du langage

Le langage, en tant qu'il est l'expression de la raison, est donc proprement humain. Mais comment un ensemble de signes déterminés permet-il d'exprimer la pensée et de rendre compte de la réalité ?

Le linguiste Ferdinand de Saussure s'est intéressé à cette question de la construction du langage, qu'il étudie notamment dans ses Cours de linguistique générale. Il met ainsi en évidence trois principes généraux :

  • Les signes linguistiques sont constitués par l'association d'un signifié (un contenu de pensée) et un signifiant (une suite de sons).
  • Cette association est conventionnelle et arbitraire.
  • Le langage est une structure (un système de signes) et les signes n'ont pas de valeur indépendamment les uns des autres mais par leurs relations d'opposition.

La langue est comparable à une feuille de papier : la pensée est le recto et le son le verso.

Saussure

Cours de linguistique générale

1907 − 1911

En comparant le langage à une feuille de papier, Saussure souhaite mettre en évidence l'articulation de deux éléments au sein du langage. En effet, chaque mot du langage comprend d'une part un son déterminé, le signifiant, et, d'autre part, une idée ou une chose qui est exprimée, le signifié.

Saussure voit le langage comme étant une structure. Pour lui, comparer les langues ou étudier leur évolution n'est pas pertinent. Il rompt ainsi avec une longue tradition. Il assure que pour comprendre le langage, il faut étudier la façon dont il fonctionne à un moment donné, et non son évolution historique.

Structuralisme

Le structuralisme linguistique propose de comprendre le langage comme un système au sein duquel chaque élément n'est définissable que par les relations d'équivalence ou d'opposition qu'il entretient avec les autres éléments. C'est cet ensemble de relations qui forme la "structure" d'un langage. Par extension, le structuralisme désigne un courant des sciences humaines qui appréhende la réalité sociale comme un ensemble de relations.

2

Ce qu'expriment les mots

Si le lien entre les mots, c'est-à-dire les signifiants, et les pensées et les choses qu'ils expriment, c'est-à-dire les signifiés, est un lien conventionnel (qui n'exprime pas une ressemblance entre le mot et la chose désignée), cela n'empêche pas que le langage soit constitutif de notre vision du réel. Cela signifie qu'en dépit du caractère arbitraire des mots, ceux-ci deviennent pour le sujet qui les connaît et les utilise l'expression du réel.

Le linguiste Ferdinand de Saussure souligne cette adéquation complète entre le mot et la chose qu'il exprime dans l'expérience du sujet parlant.

Pour le sujet parlant, il y a entre la langue et la réalité adéquation complète : le signe recouvre et commande la réalité, mieux, il est cette réalité.

Ferdinand de Saussure

Cours de linguistique générale

1907 − 1911

Ce que souligne Ferdinand de Saussure ici, c'est que pour le sujet qui utilise le langage, le mot n'est pas un signe arbitraire choisi pour désigner une chose, le mot constitue la réalité elle-même.

On peut donc distinguer deux façons de comprendre le fonctionnement du langage : du point de vue de son étude, il est possible de mettre en évidence une distance entre les mots et ce qu'ils expriment. En revanche, du point de vue de l'utilisateur de la langue, cet écart entre le mot et la chose disparaît : le langage correspond alors avec la réalité.

Il est donc possible de souligner que les mots eux-mêmes n'ont de sens qu'en tant qu'ils se rapportent à des pensées. Autrement dit, s'ils signifient quelque chose, c'est parce qu'ils sont compris, voire interprétés, par une conscience qui leur donne du sens.

D'une part, c'est parce que celui qui parle veut dire quelque chose que les mots qu'ils emploient ont du sens. D'autre part, c'est parce que celui qui écoute peut investir de sens les mots qu'il entend qu'il les comprend.

On le voit, en dépit du lien arbitraire entre un mot et une idée, le mot n'a de sens, n'est compréhensible pour un individu que dans la mesure où il fait signe vers une idée, donc dans la mesure où il exprime une pensée.

B

Le langage : support de la pensée

1

Le langage fixe la pensée

Si le langage est un système de signes liant entre eux des mots et des idées et faisant sens pour un sujet, il importe de préciser les liens qu'entretient ce système avec l'expression de la pensée. Il s'agira donc de s'interroger sur le rôle que joue le langage dans l'élaboration de la pensée.

Le philosophe anglais Hobbes s'est intéressé à cette question du rôle du langage dans l'expression de la pensée. S'interrogeant sur la fonction des mots, il a ainsi montré que leur utilité première a été de servir de marques à nos pensées, afin qu'on s'en souvienne.

Le premier usage des dénominations est de servir de marques ou de notes en vue de la réminiscence.

Hobbes

Léviathan

1651

Pour Hobbes, la fonction première du langage est donc de fixer nos pensées afin de pouvoir les réutiliser, mais aussi de les enrichir.

Les mots ont donc pour fonction de servir de repères afin que nous puissions nous rappeler nos propres pensées. En effet, sans le langage qui permet de les fixer, nos pensées tomberaient sans cesse dans l'oubli au moment même où elles apparaissent. En ce sens, il serait impossible de leur donner une forme stable. Le langage nous permet donc de donner une forme fixe à la pensée : c'est grâce à lui qu'il nous est possible de nous souvenir de ce que nous avons pensé.

2

La pensée est indissociable du langage

Si les mots permettent de fixer les idées, il est possible de faire un pas de plus et de proposer qu'en réalité, la pensée ne saurait exister si elle ne pouvait s'exprimer dans la forme du langage. Autrement, les pensées seraient insaisissables, n'auraient pas de forme, si le langage n'intervenait pas. C'est ce que souligne Benveniste.

La pensée se réduit sinon exactement à rien, en tout cas à quelque chose de si vague et de si indifférencié que nous n'avons aucun moyen de l'appréhender comme "contenu" distinct de la forme que le langage lui confère. La forme linguistique est donc non seulement la condition de transmissibilité, mais d'abord la condition de réalisation de la pensée.

Benveniste

Cours de linguistique générale

1907 − 1911

On ne peut pas penser quelque chose si on ne peut pas le formuler par des mots. En effet, le langage ne fait pas qu'exprimer la pensée : le langage constitue la pensée.

De ce point de vue, croire qu'une pensée ne peut être exprimée par le langage serait en réalité le signe d'une indétermination de cette idée. Les mots seraient donc toujours clairs : seule la pensée peut n'être pas assez précise pour pouvoir être traduite au sein du langage. Ainsi, loin de ne constituer qu'un outil permettant d'exprimer nos pensées, le langage serait le matériau même au sein duquel toute pensée peut exister.

C

La pensée sans langage

Pourtant, si la pensée semble bien ne pouvoir s'exprimer qu'à travers le langage, il est possible de se demander si tout ce qui existe, tout ce qui est pensé peut être adéquatement exprimé par le langage. En effet, il est indéniable que certaines choses existent tout en étant pourtant extrêmement difficiles à exprimer, notamment dans le domaine des sentiments. C'est ainsi que l'on dit parfois qu'il n'y a pas de mots pour exprimer le caractère inconcevable, par son horreur extrême, d'un acte ou d'une situation. Cette impossibilité d'exprimer dans les mots quelque chose se nomme l'ineffable.

Bergson s'est notamment interrogé sur cette inadéquation possible entre les mots et la pensée qu'ils devraient pouvoir exprimer. Selon lui, la fonction du langage est avant tout utilitaire : il doit permettre de guider l'action, il est donc tourné vers l'extérieur et ne permet pas de rendre compte de toutes les nuances des états de conscience.

Chacun de nous a sa manière d'aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière. Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n'a-t-il pu fixer que l'aspect objectif et impersonnel de l'amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l'âme.

Bergson

Essais sur les données immédiates de la conscience

1889

Ce que montre Bergson dans cette citation, c'est le décalage entre un mot, qui est toujours général, commun, et la réalité singulière qu'il vient désigner. Ainsi, le mot "amour" est général et ne permet pas de rendre compte des mille et une façons dont ce sentiment peut être vécu.

Alors que la réalité est toujours singulière, unique, les mots sont communs : ils permettent de désigner génériquement une chose. En ce sens, ils sont toujours trop généraux pour pouvoir rendre compte du caractère singulier d'une chose, et en particulier des pensées d'un individu. C'est pourquoi, selon lui, les formes les plus profondes de la pensée sont ineffables : on ne peut les saisir que par une intuition non discursive, c'est-à-dire qu'on ne peut les percevoir qu'immédiatement, sans la médiation du langage.

III

Le pouvoir du langage

A

Prendre la parole, est-ce prendre le pouvoir ?

1

La langue et la parole

Comprendre la notion de langage suppose qu'on s'intéresse à un autre aspect de son fonctionnement : le langage comme parole. En effet, si d'un côté le langage est constitué en langue, c'est-à-dire en un ensemble de signes définis permettant aux individus de communiquer entre eux et d'exprimer leurs pensées, il est aussi, d'un autre côté, l'acte même de parler. Il existe donc une différence essentielle entre la langue et la parole :

  • La langue est une institution commune à un groupe : elle est sociale.
  • La parole renvoie à la performance individuelle.

Langue et parole ne sont pas équivalentes : si le langage est extérieur à l'individu, s'il s'apprend, la maîtrise de la langue ne sera pas la même pour tous. Puisque les deux ne sont pas équivalents, la maîtrise du langage dépend de chaque individu. Or cette maîtrise est décisive : parce qu'une pensée claire s'exprime par des mots précis, alors le mauvais usage du langage prouve une insuffisance de la pensée.

Mais de façon peut-être plus problématique, il apparaît souvent que la maîtrise de la langue peut permettre à un individu de manifester une supériorité. D'ailleurs, les différentes maîtrises du langage renvoient généralement à des différences sociales. Par exemple, l'utilisation d'un vocabulaire très spécifique et inaccessible est une manière de manifester sa supériorité et sa culture.

2

La parole, outil de domination ?

En ce sens, le langage a un pouvoir qui peut se révéler dangereux. Ainsi, on aura tendance à faire preuve de révérence à l'égard de quelqu'un qui donne l'apparence de maîtriser parfaitement ce dont il parle, comme lorsque l'on fait intervenir des spécialistes pour expliquer certaines choses. Pourtant, maîtriser la langue ne signifie pas nécessairement que l'on maîtrise le sujet dont on parle : les mots ont une force extraordinaire, et ce, en dépit du fait qu'ils n'expriment pas forcément la vérité.

C'est ainsi que Platon condamnait l'art de la rhétorique qu'utilisaient les sophistes, lesquels étaient maîtres dans l'art de la persuasion, en dépit de la vérité de ce qu'ils défendaient. On adresse d'ailleurs le même reproche aux démagogues, qui utilisent un langage flatteur pour acquérir une apparence de légitimité : ils instrumentalisent le pouvoir des mots pour gagner les esprits.

Puisque le langage peut véhiculer n'importe quel contenu et qu'il a un pouvoir très important, son usage est potentiellement dangereux.

3

Le langage comme pouvoir social

La dimension de communication d'une information propre au langage, et donc à la prise de parole, ne serait donc qu'un aspect du langage. Par la prise de parole, par la maîtrise de langue, il y aurait aussi une affirmation de pouvoir. C'est ce que souligne le sociologue Pierre Bourdieu : pour lui, le langage n'est pas seulement un instrument de communication, mais aussi une manifestation symbolique de pouvoir.

Lorsqu'une personne prend la parole, elle exprime toujours plus qu'un simple contenu informatif : le ton de sa voix, l'accent, le choix des mots, tous ces éléments constituant la manière de dire quelque chose exprime aussi la valeur de ce que l'on dit. Ainsi, choisir un mode d'expression (l'argot, le verlan, le français conventionnel ou soutenu) c'est en même temps exprimer une appartenance sociale, c'est se classer.

Le pouvoir symbolique d'un certain langage n'est donc que le reflet d'un pouvoir qui s'exerce sur le plan social. Le pouvoir du langage, son efficacité, vient donc du pouvoir social, de la reconnaissance sociale. Ainsi, si la langue est un instrument de pouvoir, alors prendre la parole est en un sens prendre le pouvoir.

Le pouvoir dont témoigne le langage n'est en définitive qu'une des manifestations de la hiérarchie sociale. Autrement dit, le pouvoir symbolique du langage dépend directement des conditions sociales dans lesquelles il s'exerce.

B

Dimensions symboliques du langage

1

Les mots agissent

Le pouvoir symbolique du langage peut donc permettre d'exercer une domination sur autrui, que celle-ci soit consciente ou simplement le reflet de certaines conditions d'existence sociales. Néanmoins, au-delà de cet aspect négatif du pouvoir des mots, il est possible de mettre en évidence que le langage, dans bien d'autres cas, fait plus que simplement transmettre ou énoncer une idée.

En ce sens, le langage est un pouvoir qui a des effets constatables sur la réalité. C'est le cas par exemple des formules magiques : lorsqu'Ali Baba prononce la formule "Sésame ouvre-toi", quelque chose se produit dans le monde, puisque la porte de la caverne s'ouvre. Plus simplement, l'expression des sentiments à travers la formule "je t'aime", ou bien "je ne t'aime plus" a elle aussi des effets tangibles sur le monde.

Le langage a donc le pouvoir de faire advenir des événements. En tant qu'elle fait exister ce qu'elle énonce, la parole est créatrice.

2

"Quand dire, c'est faire"

Si le langage a des effets directs sur le monde extérieur, il est possible de dire que parler, c'est déjà agir. En effet, le langage a une force qui permet au locuteur d'avoir des effets sur le monde extérieur : c'est la signification de l'expression "acte de langage".

Acte de langage

Un acte de langage est un moyen mis en œuvre par un locuteur pour agir sur son environnement par ses mots : il cherche à informer, inciter, demander, ou encore convaincre par ce moyen.

La promesse est un acte de langage : elle a des effets sur le monde, elle fait quelque chose.

Ainsi, il y a des énoncés qui, au lieu de rapporter un événement, sont eux-mêmes l'événement qu'ils désignent. Ce type d'énoncés, le philosophe John Austin les appelle "énoncés performatifs". Un énoncé performatif est un énoncé qui fait advenir quelque chose. Les performatifs s'opposent aux énoncés constatifs, qui eux se contentent de rapporter un état de choses.

Par exemple, quand quelqu'un, à la mairie ou à l'autel, dit "Oui [je le veux]", elle ne fait pas que le reportage d'un mariage : elle se marie.

De même, lorsque quelqu'un dit "Je baptise ce bateau le Queen Elisabeth ", comme on dit lorsqu'on brise une bouteille contre la coque d'un bateau, il ne décrit pas quelque chose, mais son énoncé réalise une action.

L'énoncé constatatif a […] la propriété d'être vrai ou faux. Au contraire, l'énoncé performatif ne peut jamais être ni l'un ni l'autre : il a sa propre fonction à lui, il sert à effectuer une action. Formuler un tel énoncé, c'est effectuer l'action.

John Austin

La Philosophie analytique

1962

L'énoncé performatif est un énoncé qui fait quelque chose : il a des effets sur le monde comme une action.

L'énoncé performatif n'est ni vrai ni faux. Mais il obéit à d'autres critères : il peut être "malheureux", c'est-à-dire inefficace :

  • Si la situation n'est pas adaptée : le Oui du mariage ne fait advenir quelque chose que s'il est prononcé au cours de la cérémonie du mariage. Il a alors valeur de serment et rend effective l'union.
  • S'il n'est pas prononcé par une personne habilitée à le faire : il sera sans effet si la personne qui le prononce n'est pas reconnue comme étant celle en charge de le faire. Par exemple, l'énoncé "la séance est ouverte" ne réalise son action que s'il est prononcé par le président de séance. Si c'est un témoin qui émet cet énoncé, il n'est alors que constatif.
  • S'il n'est pas prononcé avec sincérité : une promesse qui n'est pas sincère sera sans effet.

Il y a donc bien un pouvoir des mots, qui consiste à réaliser des actions par le simple fait de prononcer une parole. Toutefois, ce pouvoir n'est pas absolu : pour être effectif, il doit répondre à des conditions spécifiques.

3

Les jeux de langage

Enfin, il importe de souligner la richesse infinie du langage. C'est justement parce que le rapport n'est pas toujours évident entre les mots et leur signification qu'on peut jouer avec le langage, en créant des décalages entre les mots et le vrai message. On peut en effet utiliser des techniques comme :

  • L'ironie : un énoncé qui en signifie réellement un autre (cela peut comprendre l'euphémisme, l'hyperbole, la litote, etc.).
  • Le double sens : un énoncé qui a une double signification, par exemple au sens littéral et au sens figuré.
  • Les sous-entendus : un énoncé duquel il faut déduire l'implicite.

La variété des usages possibles du langage permet à l'inventivité de s'exprimer.

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