Terminale L 2015-2016
Kartable
Terminale L 2015-2016

Il est évident que l'on a profondément besoin d'autrui, à la fois pour la conscience de soi et pour la connaissance de soi. D'une part, on a besoin du dialogue avec autrui pour sa construction intellectuelle. D'autre part, autrui est essentiel à la construction morale : les premiers devoirs de l'Homme sont envers son semblable.

I

Une connaissance d'autrui est-elle possible ?

A

Définitions

Le mot autrui est un terme soutenu : il n'appartient pas au langage courant. Néanmoins, il est utilisé dans certains adages de la langue courante, notamment dans le domaine de la morale.

Par exemple, dans le précepte : "ne fais pas à autrui ce que tu n'aimerais pas que l'on te fasse", autrui ne désigne pas un ensemble d'individus indéterminé ou une foule. Autrui, c'est l'autre Homme.

Autrui désigne donc un individu, mais un individu indéterminé. Néanmoins, cette indétermination d'autrui ne veut pas dire que cela puisse désigner n'importe quoi : pour désigner Dieu, un animal ou bien un objet inanimé, on ne pourra pas employer le terme autrui.

La particularité d'autrui est qu'il désigne l'autre soi-même, l'alter ego : autrui, c'est un autre moi, qui est à la fois mon semblable, et pourtant différent de moi. Autrui, c'est donc un autre sujet, une autre conscience, qui, tout en existant dans le monde comme toutes les autres choses, n'a pourtant pas le statut de simple objet.

C'est de cette situation ambiguë d'autrui dans le monde, à la fois sujet à part entière, et objet pour une conscience qui le saisit, que naissent les difficultés de préciser la relation qu'un sujet entretient à autrui, à commencer par la question de la connaissance d'autrui.

B

Une connaissance d'autrui immédiate impossible

1

Le moi est inaccessible

Si autrui est un autre soi-même, est-il pour autant possible de le connaître ?

Il faut ici distinguer deux aspects de cette connaissance :

  • Une connaissance extérieure, correspondant à ce qu'autrui me donne à voir de lui.
  • Une connaissance intérieure, correspondant à la conscience d'autrui.

Parmi ces deux connaissances possibles, force est de constater que seule une connaissance extérieure d'autrui est possible : tout en sachant qu'autrui est, comme moi, un sujet conscient, il est pourtant impossible d'accéder directement à la conscience d'autrui.

C'est ce que souligne Pascal lorsqu'il énonce que, même pour ce qui est de l'amour, l'Homme n'aime jamais d'autrui que des qualités physiques. En effet, Pascal souligne qu'il est impossible de saisir le moi d'autrui : tout ce à quoi l'Homme a accès est l'extérieur.

Où est donc ce moi, s'il n'est ni dans le corps, ni dans l'âme ? et comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Pascal

Pensées

1669

Pascal souligne ici que lorsque l'on dit aimer une personne, nous n'aimons en réalité pas un moi, une autre conscience, mais seulement un ensemble de qualités, et principalement des qualités physiques.

Ainsi voit-on que le moi substantiel d'autrui nous est inaccessible : nous ne connaissons de lui que ce qui se donne extérieurement.

2

Les signes extérieurs de l'existence d'autrui

L'Homme ne peut donc connaître que sa seule existence : il n'y a pas de preuves ni de saisie directe du moi ni de la conscience d'autrui.

C'est ce que montre Descartes, qui, dans son entreprise de fondement de la connaissance, fait de l'existence d'autrui une réalité dont on peut douter. En effet, si je me mets à ma fenêtre et que je regarde les passants dans la rue, rien ne m'assure qu'il s'agit bien là d'autres consciences : je peux tout aussi bien imaginer qu'il ne s'agit que de mannequins qui défilent. Pour Descartes, l'existence d'autrui est donc douteuse au même titre que les autres réalités extérieures à mon esprit, c'est-à-dire saisies par l'intermédiaire des sens. Ainsi, dans l'expérience du cogito (Méditations métaphysiques), je me saisis comme pensant, et donc comme existant certainement, sans que cette saisie s'accompagne d'une quelconque certitude concernant l'existence d'autrui.

Ainsi, la conscience de soi est première et ne passe pas par l'autre, ce qui a pour conséquence qu'il n'y a pas d'expérience directe ou immédiate d'autrui comme alter ego, c'est-à-dire un autre je pensant.

Néanmoins, Descartes ne nie pas qu'il existe d'autres sujets pensant différents de moi. En effet, si je ne peux saisir de façon immédiate leur existence, des preuves indirectes me montrent qu'il ne s'agit pourtant pas de mannequins animés mais bien de sujets pensant. On doit à cet égard souligner l'importance du langage humain, qui fait que je distingue toujours un automate, même le plus perfectionné, d'un sujet humain pensant.

C

Une connaissance indirecte mais indubitable

Mais si l'existence d'autrui ne se saisit qu'indirectement, par l'intermédiaire de ce que je saisis de lui extérieurement, cela ne signifie pas nécessairement que tout accès à sa conscience soit impossible. En un sens, il est possible, par une attention au corps d'autrui et à ses expressions, d'accéder à des manifestations de sa conscience. Un sourire ou des larmes informent ainsi au sujet des émotions ressenties par l'autre.

Husserl souligne ainsi qu'il est possible de penser le corps comme une manifestation de la conscience d'autrui. Par le corps de l'autre, dont les mouvements, les gestes, sont analogues aux miens, je constate l'existence d'une vie psychique similaire à la mienne. La comparaison du corps d'autrui et du mien me permet donc d'affirmer qu'en lui, comme en moi, il y a une vie consciente.

Il est donc possible d'affirmer qu'autrui est, comme moi, un sujet pensant.

Husserl affirme d'ailleurs dans la cinquième méditation des Méditations cartésiennes, publié en 1931, que la conscience n'est jamais isolée. Au contraire, chaque conscience reconnaît l'existence d'autres consciences, dans ce que Husserl nomme un "sentiment originaire de coexistence".

Ainsi, l'expérience de la conscience de soi et du monde n'est jamais une expérience solitaire. Autrui est toujours présent dans la conscience de l'Homme. La subjectivité n'est pas une donnée originaire. L'Homme se pense et se constitue dans et par relation avec les autres hommes, les autres consciences. C'est la raison pour laquelle Husserl affirme qu'il n'y a pas de subjectivité sans intersubjectivité.

II

La relation à autrui

A

Nécessité d'autrui dans la construction de soi

1

Autrui est nécessaire à la construction du sujet

Si je ne connais pas autrui directement, il n'en reste pas moins que l'autre est nécessaire à mon existence en tant qu'Homme. De fait, l'Homme ne vit jamais isolé, mais toujours entouré de semblables : l'Homme appartient toujours à une société, mais aussi à une famille, et il a des amis. La présence d'autrui apparaît ainsi nécessaire à l'existence de l'Homme.

Nous avons besoin d'autrui non seulement pour subvenir à nos besoins premiers, mais aussi pour développer nos facultés intellectuelles (comme le langage, le savoir, la connaissance) et affectives. Aristote souligne d'ailleurs cette nécessité pour l'Homme de vivre entouré de semblables au début de son œuvre La Politique : l'Homme est par nature un être politique, c'est-à-dire un être qui vit parmi ses semblables à l'intérieur d'une cité. Ainsi, celui qui vit isolé est, pour Aristote, soit un être humain dégradé, soit un surhomme, c'est-à-dire un dieu. Mais il n'est pas un homme.

Cette dépendance de l'Homme à ses semblables est notamment illustrée par l'histoire de Robinson Crusoë. Le naufragé, qui se retrouve isolé sur une île déserte, s'empresse de reconstruire une altérité, en écrivant un journal ainsi qu'en perpétuant les habitudes sociales de l'Angleterre contemporaine (par exemple, le dimanche reste un jour non travaillé et consacré à la Bible). Le livre montre donc le besoin qu'a l'Homme d'un système social et d'une altérité. Michel Tournier, qui reprend cette histoire dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, insiste tout particulièrement sur cet aspect. Le système mis en place par Robinson sur son île est bancal : on ne peut être à la fois prêtre et paroissien, gouverneur et gouverné, etc. Le héros, privé d'une altérité, sombre dans la "souille" et voit sa propre personnalité désagrégée (il ne se lave plus, ne se nourrit plus, passe son temps à dormir, etc.). Le livre évoque donc l'impossibilité de rester un humain dans un monde où l'altérité n'existe plus : sans autrui, l'Homme perd jusqu'à son identité.

Autrui, pièce maîtresse de mon univers. Je mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans mon univers personnel. Je sais ce que je risquerais en perdant l'usage de la parole, et je combats de toute l'ardeur de mon angoisse cette suprême déchéance. Mais mes relations avec les choses se trouvent elles-mêmes dénaturées par ma solitude.

Michel Tournier

Vendredi ou les limbes du Pacifique

1967

2

L'alter ego

Ainsi, la présence d'autrui se révèle indispensable pour se construire soi-même. À cet égard, le regard d'autrui, c'est-à-dire l'image que l'autre me renvoie de moi-même, est nécessaire pour la conscience de soi et pour la connaissance de soi. En effet, comme le souligne notamment Sartre, autrui joue en quelque sorte le rôle d'un miroir pour la conscience.

Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre.

Sartre

L'Existentialisme est un humanisme

1946

Sartre met ici en évidence que dans l'entreprise de connaissance de soi, il est nécessaire de passer par l'image qu'autrui se fait de moi.

Saisir la façon dont autrui me perçoit me permet en retour d'affiner la conscience que j'ai de moi-même et de ce que je suis.
Dans cette perspective, l'ami semble bien incarner la figure privilégiée de cette connaissance de soi par l'autre. En effet, l'ami, comme alter ego, joue un rôle décisif : bienveillant à notre égard, il est celui qui, nous connaissant parfaitement, nous aide à mieux nous connaître nous-même.

Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c'est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu'un ami est un autre soi-même.

Aristote

Éthique à Nicomaque

IVe siècle avant J.-C.

B

Le conflit latent

Le rapport à l'autre est donc essentiel à la constitution de la conscience de soi. Pourtant, la relation à autrui n'est pas toujours vécue sur le mode de l'apaisement : bien souvent, ce rapport prend la forme de la lutte ou du conflit. Cette difficulté dans le rapport à l'autre s'explique en partie par le fait qu'autrui, autre conscience, peut faire de moi un objet.

En effet, par son regard, autrui me confère une existence objective : pour lui, je ne suis qu'un objet parmi les autres objets de monde. Il peut donc me nier comme sujet, et faire de moi autre chose que ce que je suis ou pense être. La violence de cette objectivation qu'autrui produit de moi tient probablement au fait qu'en faisant de moi un objet, il nie ma liberté de sujet. Lorsqu'autrui fait de moi un objet, il me renvoie une image de moi-même figée et réductrice.

Sartre, dans L'Être et le néant, illustre cette relation ambivalente à autrui à travers l'exemple de la honte.

La honte, dans sa structure première, est honte devant quelqu'un. Je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire : ce geste colle à moi, je ne le juge ni ne le blâme, je le vis simplement, je le réalise sur le mode du pour-soi. Mais voici tout à coup que je lève la tête ; quelqu'un était là et m'a vu. Je réalise tout à coup toute la vulgarité de mon geste et j'ai honte...

Sartre

L'Être et le néant

1943

Ici, Sartre souligne que le sentiment de honte est toujours honte par rapport à quelqu'un. Ainsi, un geste qui m'apparaît dénué de toute signification sera pour l'autre un geste vulgaire ou maladroit. Prenant conscience qu'autrui me voit alors comme un être maladroit, j'ai honte de cette image qu'autrui se fait de moi.

Plus généralement, Sartre souligne que chaque conscience saisit dans le monde des objets : c'est pourquoi, pour autrui, je deviens objet. Pourtant, cette expérience n'est pas entièrement négative : elle rend possible une distance à soi permettant de se saisir dans son extériorité. Cette reconnaissance de l'image qu'autrui se fait de moi se révèle indispensable à la construction de soi-même, bien qu'étant par nature ambivalente. En effet, l'image qu'autrui a de moi peut aussi bien venir renforcer une mauvaise estime de soi. Aussi voit-on toute l'ambivalence de la relation à autrui.

C

La construction commune du monde

Mais la rencontre avec autrui est peut-être décisive dans la construction commune du monde. En ce sens, il est possible de dire que c'est grâce à l'intersubjectivité, c'est-à-dire la rencontre de plusieurs subjectivités, que le monde possède une objectivité. En effet, si seul mon point de vue sur le monde m'était accessible, je me retrouverais enfermé dans ma subjectivité, sans objectivité possible sur la réalité extérieure.

Comme le souligne Merleau-Ponty, le dialogue avec l'autre est ce qui me permet de sortir de cet enfermement : autrui est bien celui qui, habitant le même monde que moi, le voit et le vit différemment. Or par le dialogue, l'autre peut me communiquer son expérience du monde, et par là même enrichir la mienne. C'est pourquoi Merleau-Ponty affirme que le dialogue est ce qui donne au monde son épaisseur.

Dans l'expérience du dialogue, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu'un seul tissu, mes propos et ceux de l'interlocuteur sont appelés par l'état de la discussion, ils s'insèrent dans une opération commune dont aucun de nous n'est le créateur.

Merleau-Ponty

Phénoménologie de la perception

1945

Le dialogue constitue une forme essentielle du rapport à autrui : le dialogue me fait accéder à un univers de sens distinct du mien, mais qu'il m'est possible de comprendre.

Par le dialogue, la distance entre autrui et moi n'est certes pas abolie (les points de vue ne sont pas interchangeables), mais un univers commun est créé.

III

Autrui, source de l'obligation morale ?

A

Une sympathie naturelle pour autrui

L'un des caractères essentiels de la relation à autrui tient à sa dimension morale : l'autre Homme est bien celui envers qui j'ai des devoirs. Cette exigence morale à l'égard d'autrui peut être expliquée par une compréhension naturelle et instinctive de l'autre. Dans cette perspective, deux sentiments doivent attirer notre attention :

  • L'empathie, c'est-à-dire la capacité de se mettre à la place de l'autre qui souffre.
  • La sympathie, c'est-à-dire la capacité de souffrir "avec" l'autre.

La dimension morale de la relation à autrui reposerait donc sur la compréhension naturelle des sensations et sentiments de l'autre.

Rousseau nomme pitié cette identification immédiate à la souffrance d'autrui : la pitié est naturelle, et s'exprime sous la forme d'un sentiment et non d'un raisonnement.

Vertu d'autant plus universelle et d'autant plus utile à l'Homme qu'elle précède en lui tout usage de la réflexion, et si naturelle que même les bêtes en donnent quelques fois des signes sensibles.

Rousseau

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes

1755

La pitié est un sentiment naturel chez l'Homme, qui le pousse à compatir avec la souffrance des autres hommes. Ici, Rousseau souligne que cette identification à la souffrance n'est pas limitée aux autres hommes, puisque certains animaux semblent la ressentir aussi.

Cette identification à autrui se ferait donc naturellement, et serait le fondement de l'exigence d'agir moralement envers autrui.

B

Le respect d'autrui : un enseignement de la raison

Mais l'exigence morale à l'égard d'autrui peut aussi se fonder sur la reconnaissance de l'autre comme être doué de raison, et donc comme mon égal. En effet, si autrui n'est pas une chose mais un autre moi, il faut alors le traiter comme un égal.

Chacun se doit de reconnaître l'existence d'autres subjectivités et d'autres libertés, ce qui implique qu'on ne peut traiter l'autre comme un objet, ou comme un moyen. Autrui est avant tout un sujet dont je dois reconnaître et respecter : c'est notamment ce qu'exprime Kant.

Agis toujours de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais seulement comme un moyen.

Kant

Fondements de la métaphysique des moeurs

1785

Il ne faut jamais traiter autrui comme un moyen en vue d'une fin que je voudrais atteindre. Autrui est, comme moi, un sujet doué de raison et libre : je dois donc le traiter comme une fin, c'est-à-dire comme un sujet.

Levinas va plus loin que Kant. Pour lui, l'expérience avec l'autre se fait par la rencontre avec le visage. Le visage désigne la vulnérabilité d'autrui, son expressivité, qui renvoie l'Homme à sa responsabilité totale. La vision de Levinas est d'abord éthique : l'Homme est investi d'une morale à l'égard d'autrui. Cette morale s'incarne dans le visage de l'autre, qui représente la faiblesse, la misère. Le visage est alors un commandement moral. L'Homme est responsable d'autrui, même s'il ne l'a pas choisi.

Ainsi la raison m'apprend mon devoir d'agir moralement envers autrui.

pub

Demandez à vos parents de vous abonner

Vous ne possédez pas de carte de crédit et vous voulez vous abonner à Kartable.

Vous pouvez choisir d'envoyer un SMS ou un email à vos parents grâce au champ ci-dessous. Ils recevront un récapitulatif de nos offres et pourront effectuer l'abonnement à votre place directement sur notre site.

J'ai une carte de crédit

Vous utilisez un navigateur non compatible avec notre application. Nous vous conseillons de choisir un autre navigateur pour une expérience optimale.