Terminale L 2015-2016
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Terminale L 2015-2016

La notion de conscience renvoie à deux grandes significations. D'une part, la conscience peut être comprise comme conscience de soi : elle désigne alors la faculté de l'Homme d'être conscient de lui-même (de ses pensées, de ses actes), mais aussi du monde qui l'entoure. D'autre part, la conscience renvoie à la conscience morale : elle désigne alors la capacité de tout individu de saisir le bien et le mal.

I

Introduction à la notion de conscience

A

Travail de définition de la notion

La conscience est un terme très utilisé dans le langage courant.

  • Dans l'ordre de l'action, on peut relever de nombreuses expressions utilisant cette notion : on dira par exemple qu'on "agit en connaissance de cause", ou que l'on "est bien conscient que ...", lorsqu'on veut signifier qu'on connaît les risques ou les conséquences de ce que l'on fait.
  • À l'inverse, on dira qu'on agit "sans avoir conscience de ce que l'on fait", c'est-à-dire qu'on agit machinalement, lorsqu'on ne prend pas le temps de réfléchir sur ce que l'on fait.
  • On peut aussi relever des utilisations de la notion de conscience qui ont un autre sens. Par exemple, au niveau d'un groupe comme la société, on parlera de conscience historique ou de conscience politique : on renvoie ici à un ensemble d'idées partagées par un ensemble de personnes.
  • Enfin, le terme de conscience s'utilise aussi à un niveau moral, comme lorsqu'on utilise les expressions "avoir bonne ou mauvaise conscience", c'est-à-dire se sentir juste ou au contraire coupable, ou bien lorsqu'on dit qu'il faut "juger en son âme et conscience", c'est-à-dire en fonction de critères moraux.

La conscience, dans le langage courant, présente donc plusieurs sens. Peut-on proposer une définition unifiée de la conscience ?

B

Les deux grands sens de la conscience

Il est possible de distinguer deux grands sens de la conscience :

  • La conscience psychologique : c'est la capacité de chaque individu de se représenter ses actes et ses pensées.
  • La conscience morale : c'est cette sorte de juge intérieur à chaque être humain qui lui permet de statuer sur le bien ou le mal.

Ainsi, lorsqu'on dit de l'Homme qu'il est conscient, on signifie deux choses :

  • Qu'il se sait en relation avec une réalité extérieure : par l'intermédiaire du corps, des sens, sa conscience lui permet de saisir les objets qui l'entourent.
  • Qu'il perçoit aussi une réalité intérieure, subjective : celle de ses états d'âme, de ses désirs, de ses souhaits.

Conscience

La conscience est la présence constante et immédiate de soi à soi. C'est la faculté réflexive de l'esprit humain, c'est-à-dire la capacité de faire retour sur soi-même. C'est la conscience qui permet à l'Homme de se prendre lui-même comme objet de pensée.

II

La conscience de soi : propre de l'Homme

A

La conscience de soi

La conscience de soi, comme capacité de faire retour sur soi, est une spécificité humaine. C'est elle qui fonde notamment le sentiment de l'existence et la pensée de la mort.

Descartes met en évidence cette capacité de l'Homme de se saisir comme pensant à travers l'expérience de pensée du cogito. Recherchant une première certitude, Descartes en vient à mettre en doute toute chose existante, jusqu'à l'existence du monde extérieur. C'est au cours de ce doute généralisé que Descartes découvre la première certitude : même lorsqu'il va jusqu'à douter de sa propre existence, il sait qu'il est en train de douter. C'est donc le signe de sa pensée qui l'assure de son existence.

Par le mot penser, j'entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes.

Descartes

Principes de philosophie

1644

Le cogito cartésien est le raisonnement de Descartes selon lequel la certitude première est celle de la conscience de soi ("je pense donc je suis").

C'est la conscience qui me fait découvrir que j'existe, et, plus spécifiquement, que j'existe comme chose pensante d'abord. Cette connaissance doit servir de fondement et de modèle pour toute forme de connaissance. Descartes pose donc l'existence de la conscience comme une première certitude indubitable.

Le sujet est d'autre part capable de se saisir lui-même de manière immédiate. La conscience a donc la particularité de n'avoir besoin d'aucune médiation pour rendre compte d'elle-même : la conscience possède une relation immédiate à elle-même.

La conscience de soi est donc ce sentiment qui caractérise pour un individu la certitude de son existence.

B

Le problème des intermittences de la conscience

La conscience de soi n'est donc pas un objet : on parlera des objets de la conscience, c'est-à-dire des choses qu'elle saisit, mais pas de la conscience comme d'un objet. Pourtant, si l'on ne cesse jamais d'être présent à soi-même, pourquoi la conscience ne peut-elle pas acquérir le statut d'objet ? Quelle peut être sa réalité, son statut, si ce n'est pas celui d'une chose du monde ?

En fait, Hume souligne que s'il est certain que la conscience de soi accompagne toutes les représentations d'un individu, on ne saisit jamais le moi seul. Autrement dit, il est impossible de saisir le moi indépendamment de ces représentations.

Je ne peux jamais, à aucun moment, me saisir moi-même sans une perception, et jamais je ne puis observer autre chose que la perception. Quand mes perceptions sont supprimées pour un temps, comme par un sommeil profond, aussi longtemps que je suis sans conscience de moi-même, on peut dire que je n'existe pas.

Hume

Traité de la nature humaine

1738

Ce qui donne à un sujet le sentiment de son existence, ce sont donc les diverses perceptions qu'il sent en lui. Ainsi, rigoureusement, nous ne pouvons pas dire que nous existons lorsque nous dormons, car nous n'avons pas alors de sentiment de notre existence.

La conscience de soi repose donc sur les diverses représentations et perceptions qu'un individu perçoit en lui. Elle n'aurait donc pas d'existence en dehors de ces représentations.

C

La possibilité de connaître la conscience de soi

La psychologie scientifique, qui se développe à partir du XIXe siècle, va émettre une critique encore plus virulente à l'égard de la notion philosophique de conscience. Pour elle, cette notion est trop attachée à celle d'esprit, c'est-à-dire à l'idée d'une réalité spirituelle. Et pour cette raison, elle ne permet pas de traiter scientifiquement de cette réalité qu'est la conscience de soi.

Opposée à cette idée d'une conscience de soi comme sentiment d'existence de soi-même, la psychologie scientifique, incarnée notamment par le courant béhavioriste, va développer l'hypothèse selon laquelle la conscience de soi repose entièrement sur les mécanismes de fonctionnement du cerveau.

Béhaviorisme

Le béhaviorisme est un courant de psychologie qui affirme que la conscience n'est qu'un mythe. Selon ce courant, l'étude du psychisme ne peut passer que par l'étude des mécanismes corporels, et notamment du cerveau.

C'est donc une position matérialiste : selon elle, tous les phénomènes conscients peuvent être expliqués par le fonctionnement du corps, et plus particulièrement du cerveau.

III

La conscience et le monde

A

La nécessité du monde extérieur

Si la conscience se définit comme conscience de soi, il n'est pas sûr qu'elle puisse être pensée sans la rapporter au monde extérieur qu'elle permet de connaître. En effet, pour avoir réellement conscience et connaissance de lui-même, l'Homme a besoin du rapport à autrui : l'Homme prend conscience de lui à travers le regard et la reconnaissance des autres.

C'est pour cette raison que des individus isolés, comme Robinson Crusoë, peuvent devenir fous s'ils ne se créent pas une forme artificielle d'altérité, comme un journal.

L'Homme a également besoin du rapport aux choses : c'est en particulier dans ses productions ou ses œuvres que l'Homme prend conscience de lui-même.

L'existence d'une extériorité, c'est-à-dire d'un monde extérieur, ainsi que de la confrontation à l'altérité, c'est-à-dire à autrui, est donc nécessaire à la constitution de la conscience de soi.

B

La conscience comme intentionnalité

Puisque la conscience se construit d'abord dans son rapport au monde extérieur, il est possible de la définir comme capacité de se rapporter aux objets du monde. Autrement dit, la conscience ne serait jamais pure conscience de soi, mais toujours conscience de quelque chose. C'est ce que l'on appelle la conscience comme intentionnalité. C'est cette idée que la conscience est toujours conscience de quelque chose qu'elle vise comme son objet que développe Husserl, à la suite de Brentano.

Le mot intentionnalité ne signifie rien d'autre que cette particularité foncière et générale qu'a la conscience d'être conscience de quelque chose.

Husserl

Idées directrices pour une phénoménologie

1913

La conscience est toujours conscience de quelque chose. On ne peut donc pas la penser indépendamment des objets qu'elle vise.

Mais la notion d'intentionnalité ne vise pas seulement les objets du monde extérieur.

L'intentionnalité se manifeste, selon Brentano, dans l'amour, la haine, le désir, la croyance, le jugement, la perception ou l'espoir. Il est constitutif de chacun de ces phénomènes qu'il vise un objet. Sans un objet aimé, pas d'amour. Sans un objet de croyance, pas de croyance. Sans un objet jugé, pas de jugement. Sans un objet perçu, pas de perception. Sans un objet espéré, pas d'espoir, et ainsi de suite pour tout acte mental.

Pierre Jacob

L'Intentionnalité

2004

L'objet visé par la conscience peut donc être un objet immatériel, tel que l'amour, l'espoir, la croyance. On le voit, la notion d'objet est ici prise en sens large : il s'agit de tout ce que peut penser la conscience.

Mais cette conception de la conscience comme intentionnalité a une autre conséquence : c'est que même lorsque le sujet tente de se saisir lui-même comme conscience, c'est toujours un objet qu'il vise. En effet, dans cette situation, le sujet se vise lui-même comme objet. Il n'y a donc jamais de coïncidence entière de soi à soi-même.

On le voit, il est impossible de concevoir la conscience autrement que comme conscience de quelque chose. Le monde extérieur est donc en ce sens nécessaire à l'existence même de la conscience.

C

La construction sociale de la conscience

Si le monde extérieur est déterminant dans la construction de la conscience de soi, le fait que l'Homme vive au milieu d'autres hommes est probablement un fait tout aussi déterminant. Comprendre comment se forme la conscience nécessiterait de ce point de vue que l'on tienne compte de l'influence de la société sur la perception que l'individu a de lui-même.

Marx relève avec force ce rôle décisif joué par la société : il considère que le système de pensée de chacun est conditionné par ses "conditions matérielles d'existence". Autrement dit, notre appartenance à une classe sociale déterminée, mais aussi à un moment de l'histoire précis, détermine en grande partie la perception que l'Homme a de lui-même.

Ainsi, pour que l'individu parvienne à une conscience complète et transparente de soi, il faut qu'il ait conscience de l'influence du milieu social et historique dans lequel il évolue.

IV

La conscience morale

A

La conscience morale comme instinct

Si la conscience est conscience de soi, et capacité de se construire en relation avec le monde extérieur, cette notion désigne aussi la capacité de chaque individu de saisir par lui-même les valeurs morales. Il s'agit dans ce cas non seulement d'une présence de soi à soi-même, mais aussi d'un état moral intérieur à chacun : c'est cet état intérieur que l'on nomme conscience morale.

Rousseau est l'un des penseurs qui défend le plus fortement l'idée qu'il existe un sens naturel de la morale, c'est-à-dire une capacité innée à saisir ce que sont le bien et le mal. Avant même que les humains vivent dans des sociétés constituées, régies par des lois et où il y a des institutions qui transmettent des croyances morales, ils sont capables de sens moral.

Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'Homme semblable à Dieu, c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions.

Rousseau

Émile, ou De l'éducation

1762

Rousseau définit la conscience comme un "instinct divin" : c'est un moyen immédiat et infaillible de reconnaître le bien et le mal.

Pour Rousseau, la conscience morale est donc innée : elle dérive de la pitié, ce sentiment qui fait partager à tout être humain la souffrance d'autrui. Pourtant, Rousseau nous dit aussi que la perfectibilité, c'est-à-dire le développement de la raison, conduit l'Homme à l'immoralité.

Pour lui, l'Homme est bon naturellement, mais le développement de la raison, puis de la vie en société étouffe ce sens moral. Dans cette situation, c'est à la raison qu'il appartient de rétablir la moralité.

B

La conscience morale est universelle

Si l'on dit que la conscience morale est universelle, c'est parce que la raison, présente en chaque humain, lui indique le contenu de la loi morale. De ce point de vue, la conscience morale peut être vue comme la volonté d'agir consciemment et librement selon les règles que nous fournit la raison.

Ainsi, pour Kant, la morale repose sur des impératifs catégoriques : ce sont des impératifs qui commandent sans aucune condition. Ces impératifs indiquent à l'Homme ce qu'il doit faire. Ces impératifs sont universels : ils s'appliquent à tout le monde, sans exception.

Impératif catégorique

L'impératif catégorique est un concept de la philosophie de Kant, qui correspond à ce qui doit être fait inconditionnellement et sans autre justification. Seules les actions qui suivent ce principe sont moralement bonnes.

La formulation principale de l'impératif catégorique est la suivante :

Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle.

Kant

Fondements de la métaphysique des moeurs

1785

Cette formulation de l'impératif catégorique indique que la raison peut découvrir par elle-même les normes morales qu'elle doit suivre.

Pour Kant, avant d'agir, il faut toujours se demander s'il serait souhaitable que tout le monde agisse en fonction des mêmes motifs. Autrement dit, il faut se demander si ce qui motive notre action, le principe qui la commande, pourrait être une règle universelle.

Par exemple, si l'on s'apprête à mentir, il faut se demander s'il est possible de souhaiter que le mensonge devienne une règle. Si c'est impossible, alors l'action n'est pas morale. Pour le mensonge, on voit bien qu'on ne peut pas souhaiter que le mensonge devienne une règle des relations humaines : aucune confiance ne serait alors possible.

On appelle cette expérience de pensée un test d'universalisation de la maxime de l'action. Il s'agit donc de se demander ici si la règle d'une action, ce qui la motive, est universalisable.

La conscience morale constitue donc cette capacité de l'Homme de se demander à chaque fois si la règle de son action est conforme au devoir moral.

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