Terminale L 2015-2016
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Terminale L 2015-2016

La perception est avant tout à la base de toute connaissance, même si cela pose le problème de l'objectivité. En effet, le rapport est complexe entre perception et vérité : les perceptions peuvent tromper, et certains philosophes choisissent donc de s'en méfier. Finalement, on peut se demander s'il est possible d'éduquer la perception, notamment dans le domaine de l'art.

I

Qu'est-ce que la perception ?

A

La perception, un acte préalable à toute connaissance

Le terme de perception connaît un sens vaste dans la langue française : on pourra dire de quelqu'un qu'il est mal perçu, c'est-à-dire qu'on se fait une mauvaise opinion de lui, ou bien dire d'un discours qu'il n'a pas été perçu, c'est-à-dire qu'il n'a pas été compris. Si ces deux usages du terme de perception ne signifient pas la même la chose, on remarquera qu'ils renvoient l'un et l'autre à l'idée de jugement, ou de compréhension immédiate d'une chose.

En un sens plus déterminé, la notion de perception renvoie au fait, pour un individu, de connaître le monde qui l'entoure grâce aux informations transmises par ses organes sensoriels. C'est en ce sens qu'un médecin utilise cette notion lorsqu'il parle de troubles de la perception (comme par exemple ne pas se repérer dans l'espace, ou ne pas distinguer les couleurs).

La notion de perception constitue donc le rapport premier qu'entretient l'Homme avec le monde extérieur. En ce sens, elle est le préalable à toute connaissance, voire même la première forme de connaissance possible. C'est d'ailleurs ce qu'indique son étymologie latine percipere, qui signifie “prendre ensemble”. Percevoir consiste donc à recueillir les données qui proviennent des sens et qui nous informent sur le monde extérieur.

Perception

La perception correspond à la saisie par l'esprit de la réalité extérieure par l'intermédiaire de ses sens.

B

Perception et sensation

Il importe de distinguer la sensation de la perception. La sensation, c'est l'impression brute reçue par l'un de nos cinq sens (la vue, le toucher, l'ouïe, l'odorat, le goût). C'est une information sensorielle transmise au cerveau par l'intermédiaire des nerfs. On peut ainsi avoir une sensation de chaud, de froid, de couleur, de son.

La perception, elle, est l'étape qui arrive ensuite : c'est le jugement qu'un individu va produire sur une sensation, et qui commence par l'assemblage du divers de la sensation en vue d'en faire un objet. Pour qu'il y ait perception, il faut donc qu'il y ait un individu conscient, c'est-à-dire qui puisse faire retour sur ses sensations. Percevoir ne se réduit donc pas à recevoir passivement des sensations.

Sensation

La sensation est une impression produite par les objets extérieurs sur un organe des sens, transmise au cerveau par les nerfs. Dans la sensation, le sujet est passif.

La perception constitue donc une deuxième étape : le sujet n'en reste pas au niveau de la sensation brute, mais interprète cette donnée, et identifie le plus souvent l'objet qui l'a provoqué. La perception fait donc intervenir le jugement : elle n'est pas simple enregistrement passif des impressions brutes, comme l'est la sensation.

C

Perception et objectivité

Dans la mesure où la perception inclut une forme de jugement, elle pose la question de l'interprétation des données perçues. En effet, puisque la perception est une interprétation des sensations, il est possible de s'interroger sur le degré d'objectivité de la perception. Dans la mesure où la perception est toujours perception d'un individu singulier, l'interprétation des données de la sensation peut-elle être objective ?

On pourrait dire que la perception est toujours subjective. Ainsi, les sensations de chaud ou de froid peuvent-elles toujours varier d'un individu à l'autre, tout comme la perception des couleurs n'est pas toujours tranchée – tel bleu turquoise pour un individu sera vert pour un autre. La question que pose ce caractère subjectif de la perception est de savoir à quoi la perception nous donne accès. En effet, s'il y a toujours interprétation d'un sujet conscient, doit-on dire que la perception nous donne accès à la chose même ou bien n'est qu'une image, une représentation de cette chose ?

La phénoménologie de Husserl s'est intéressée à la question de la spécificité de l'acte de percevoir. En effet, travaillant sur la conscience, Husserl distingue différents actes de la conscience, et montre que la perception est cet acte spécifique qui nous donne accès à la chose même. Il faut en fait distinguer :

  • Les vécus de conscience : ce sont les représentations du monde qu'on rend présentes grâce à l'imagination ou au souvenir. Lorsque la conscience se représente un objet du monde, elle ne fait que rendre présent pour elle un objet absent. Autrement dit, l'imagination et le souvenir ne font que rendre à nouveau présente pour la conscience l'image d'une chose.
  • L'acte de percevoir : il s'agit de la perception, qui est au contraire l'acte qui nous met directement en lien avec la chose.

[Dans la perception] l'objet se tient là comme en chair et en os, il se tient là, à parler plus exactement encore, comme actuellement présent […]. Dans l'imagination, l'objet ne se tient pas là sur le mode de la présence en chair-et-en-os […]. L'imaginé est simplement représenté.

Husserl

Chose et espace

1907

Une perception n'est pas une image ou une représentation des choses extérieures, mais donne accès à celles-ci "en chair et en os", c'est-à-dire à la chose elle-même. Autrement dit, les choses n'ont pas d'autre existence pour une conscience que celle qui est donnée dans la perception.

On le voit, l'accès qu'un individu conscient a au monde extérieur dépend entièrement de ses perceptions. La subjectivité est donc ce qui constitue le monde, ce qui le fait exister pour un sujet. C'est pourquoi Merleau-Ponty affirme qu'il n'y a pas de sens à se demander si nos perceptions nous donnent vraiment accès au monde :

Il ne faut donc pas se demander si nous percevons vraiment un monde, il faut dire au contraire : le monde est cela que nous percevons.

Merleau-Ponty

Phénoménologie de la perception

1945

Ce que met en évidence Merleau-Ponty dans cette citation, c'est bien le fait qu'il n'y a de monde que pour une conscience qui le perçoit.

La perception est donc cet acte spécifique de la conscience qui fait exister le monde pour un sujet. De ce point de vue, la question de l'objectivité des perceptions ne peut pas se poser.

II

Perception et connaissance

A

L'impossibilité de se fier aux sens pour la connaissance

1

Percevoir ce n'est pas connaître

La perception est donc constitutive du rapport que l'Homme entretient au monde : elle est ce par quoi il y a monde pour un individu singulier. Pourtant, il semble difficile de penser que la perception puisse se rapporter à un type de connaissance. En effet, si la perception construit la vision du monde d'un individu singulier, elle ne peut donc pas répondre au critère d'universalité qu'exige toute connaissance.

Universel

Est universel ce qui concerne tous les membres d'un ensemble sans tolérer d'exception.

Pour un triangle, le fait d'avoir la somme de ses angles égale à 180 degrés est un caractère universel. Tous les triangles, sans exception, répondent à ce critère.

Aristote souligne cette différence entre la connaissance et la perception, en mettant en évidence le caractère singulier mais aussi instable des perceptions. Alors que la connaissance doit valoir tout le temps, la perception est dépendante du sujet qui perçoit quelque chose à un moment précis. La perception, contrairement à la connaissance, ne repose sur aucune démonstration.

La perception porte nécessairement sur une réalité singulière, tandis que la science consiste dans le fait de connaître l'universel.

Aristote

Seconds analytiques

IVe siècle avant J.-C.

La perception porte toujours sur une réalité singulière, c'est-à-dire sur une chose donnée ici et maintenant. À l'inverse, la connaissance est universelle : elle est prouvée par une démonstration qui repose sur la raison et non sur la perception. La connaissance est en outre éternelle : une fois une chose démontrée, elle est valable en tout temps et en tout lieu.

2

Les illusions des sens

La perception ne constitue donc pas une forme de connaissance. En outre, il importe de remarquer que les informations que transmettent les sens ne sont pas toujours assurées. En effet, il existe de nombreuses situations où les sens nous trompent : lorsque, dans le désert, l'Homme a des mirages, ou bien lorsque, regardant un bâton à moitié plongé dans l'eau, l'Homme le voit brisé alors qu'il est toujours aussi droit. On voit ainsi que la perception ne répond pas non plus à un autre critère propre à la vérité : ce qu'elle nous apprend n'est pas certain.

Quel rôle a alors la perception ? En fait, il faudrait dire que la perception est ce qui permet aux êtres vivants de s'orienter dans le monde, et donc d'assurer leur survie. Autrement dit, la perception ne serait pas une connaissance, mais serait cette faculté des vivants grâce à laquelle ils sont en mesure d'obtenir les informations utiles pour assurer leur subsistance. La perception assurait alors un rôle pratique décisif : elle nous permet d'agir dans le monde.

B

La connaissance doit se méfier de la perception

La connaissance ne peut donc pas reposer sur la perception. La philosophie de Platon va fortement insister sur cette distinction entre d'une part le monde sensible, perçu par les sens, et la réalité du monde, ce qui est stable, que seule la raison peut constituer, et que l'on appelle généralement le monde intelligible.

Si l'Homme veut accéder à la vérité, il doit parvenir à se libérer des illusions produites par ses sens et saisir la réalité à l'aide de sa raison. Il faut donc qu'il abandonne l'étude des phénomènes sensibles pour se concentrer sur les objets intelligibles. C'est ce qu'illustre l'allégorie de la caverne.

Voici des hommes dans une habitation souterraine en forme de grotte […] ils y sont depuis leur enfance, les jambes et la nuque pris dans des liens qui les obligent à rester sur place et à ne regarder que vers l'avant, incapables qu'ils sont, à cause du lien, de tourner la tête ; leur parvient la lumière d'un feu qui brûle en haut et au loin, derrière eux ; et entre le feu et les hommes enchaînés, une route dans la hauteur, le long de laquelle voici qu'un muret a été élevé, de la même façon que les démonstrateurs de marionnettes disposent de cloisons qui les séparent des gens ; c'est par-dessus qu'ils montrent leurs merveilles. […] Chaque fois que l'un d'eux serait détaché, et serait contraint de se lever immédiatement, de retourner la tête, de marcher, et de regarder la lumière, à chacun de ces gestes il souffrirait, et l'éblouissement le rendrait incapable de distinguer les choses dont tout à l'heure il voyait les ombres. […] Et si on l'arrachait de là par la force, dis-je, en le faisant monter par la pente rocailleuse et raide, et si on ne le lâchait pas avant de l'avoir tiré dehors jusqu'à la lumière du soleil, n'en souffrirait-il pas, et ne s'indignerait-il pas d'être traîné de la sorte ? et lorsqu'il arriverait à la lumière, les yeux inondés de l'éclat du jour, serait-il capable de voir ne fût-ce qu'une seule des choses qu'à présent on lui dirait être vraies […] il aurait besoin d'accoutumance pour voir les choses de là-haut. Pour commencer ce seraient les ombres qu'il distinguerait plus facilement, et après cela, sur les eaux, les images des hommes et celles des autres réalités qui s'y reflètent, et plus tard encore ces réalités elles-mêmes. À la suite de quoi il serait capable de contempler plus facilement, de nuit, les objets qui sont dans le ciel, et le ciel lui-même, en tournant les yeux vers la lumière des astres et de la lune, que de regarder, de jour, le soleil et la lumière du soleil. […] je crois que c'est seulement pour finir qu'il se montrerait capable de distinguer le soleil, non pas ses apparitions sur les eaux ou en un lieu qui n'est pas le sien, mais lui-même en lui-même, dans la région qui lui est propre, et de le contempler tel qu'il est.

Platon

La République

IVe siècle avant J.-C.

Dans cette allégorie, Platon nous livre la description d'une existence étrangère au questionnement philosophique. L'image de la caverne permet de décrire le rapport ordinaire que les hommes ont au monde. Pour Platon, il s'agit d'un rapport imaginaire, qui se contente des apparences sensibles, et cela sans que les hommes en aient conscience.

L'Homme n'a donc pas spontanément conscience que son rapport au monde et à lui-même est de l'ordre de la représentation : c'est pourquoi il revendique comme vrai ce rapport, qui est en fait un rapport aux apparences sensibles. Dans cette situation, l'Homme est prisonnier de l'opinion : il prend pour un savoir véritable ce qui n'est que de l'ordre de la croyance.

Avec le passage de la sortie hors de la caverne, Platon décrit les étapes qui vont amener l'homme à s'affranchir de son asservissement à l'opinion pour le conduire vers la connaissance véritable, qui est connaissance des réalités intelligibles. Ce que met en évidence Platon lorsqu'il souligne que ce chemin est douloureux, c'est la difficulté pour l'Homme d'abandonner ses anciennes croyances. Cet accès à la connaissance ne peut se faire que par étapes : c'est l'objet d'un long apprentissage. À la fin de l'allégorie, l'homme libéré commencera par distinguer les reflets des choses dans l'eau avant de pouvoir contempler les objets réels. En ce sens, l'allégorie de la caverne est une image de la philosophie : parvenir à saisir les réalités intelligibles n'est possible qu'au terme d'un apprentissage rigoureux.

On le voit, le premier pas vers la connaissance véritable repose sur un rejet absolu de tout ce que peuvent nous apprendre les sens, et plus généralement les apparences sensibles. En ce sens, la perception apparaît plus comme un obstacle à dépasser pour connaître que comme une première étape.

C

La perception et l'existence du monde extérieur

Le doute sceptique

La perception, si elle se limite à la réception des données transmises par les sens et à leur organisation, ne constitue donc pas une connaissance. Pourtant, il n'y a qu'un pas entre l'affirmation que la perception ne nous fournit aucune connaissance et la remise en cause de l'existence même des objets extérieurs. En effet, si la perception ne nous apprend rien de certain sur le monde extérieur, comment pouvoir nous assurer avec certitude de son existence ?

C'est ce que soulignent les sceptiques : puisque tout dans le monde est changeant, puisqu'aucune des choses du monde n'est stable, il faut se défaire de l'idée que les perceptions renverraient à un objet extérieur réel, dont nous n'aurions qu'une représentation. Généralement, on considère qu'une perception (le chaud, le froid, la lumière, etc.) a pour origine un objet extérieur (le soleil, le vent, etc.). On en conclut alors que cet objet existe dans le monde extérieur. C'est justement ce type de raisonnement qui tombe sous le coup de la critique sceptique. En effet, les sceptiques soulignent que rien ne nous garantit qu'il existe véritablement dans le monde un objet correspondant à la perception que nous en avons.

Reprenant cette idée que les perceptions sont les seuls objets réels, l'immatérialisme de Berkeley va encore plus loin, en niant l'existence du monde matériel. Pour lui, il n'est pas possible pour les réalités matérielles d'exister en dehors de la perception. En dehors des perceptions des choses et des idées que nous formons d'elles, celles-ci n'ont donc pas d'existence. Le monde extérieur n'existe donc pas indépendamment de nos perceptions.

Exister c'est être perçu.

Berkeley

Principes de la connaissance humaine

1710

Lorsque Berkeley affirme qu'exister, c'est être perçu, il veut dire que les réalités du monde n'existent qu'en tant qu'elles sont perçues par un sujet. Le monde extérieur n'existe qu'à travers nos perceptions : nous ne pouvons affirmer qu'il existe indépendamment de ce que nous en percevons.

III

Eduquer la perception

A

La perception, un acte construit

Si l'on parle d'une éducation de la perception, c'est que, contrairement à la sensation qui relève d'un mécanisme entièrement corporel, la perception est liée à une certaine activité de l'esprit. En ce sens, elle est le fruit d'une construction, d'une forme d'apprentissage. La perception n'est donc pas contraire à la raison et à l'intelligence puisqu'elle implique une activité du sujet.

C'est en ce sens qu'Alain utilise l'exemple de la perception d'un dé. Lorsque nous voyons un dé à six faces, nous n'en voyons jamais toutes les faces à la fois, et pourtant nous savons l'identifier comme étant un dé à six faces. C'est que nous avons déjà constaté qu'un cube blanc, ayant une face comportant six points noirs, est un dé. La perception a en ce sens reçu une forme d'apprentissage préalable : nous voyons trois faces, mais nous percevons un dé à six faces. À l'inverse, si nous percevions pour la première fois ce type de cube particulier qu'est le dé, nous aurions besoin d'étudier toutes les faces successivement pour parvenir à concevoir l'idée qu'il s'agit d'un cube à six faces. Il y a donc bien eu un apprentissage qui nous permet de conclure directement qu'il s'agit d'un dé.

Ainsi, si la perception repose sur un apprentissage ou une habitude préalable, il est bien possible de l'éduquer.

B

Pourquoi éduquer la perception ?

Mais plus fondamentalement, si la perception doit s'éduquer, c'est parce que le reproche qu'on lui adresse d'être la source d'illusions ne vient pas des sens mais de l'esprit.

Descartes a notamment mis en évidence qu'il s'avère extrêmement difficile de distinguer l'acte de percevoir de l'acte par lequel la perception, comme contenu, est saisie et interprétée par l'esprit. En un sens, toute perception est toujours en même temps un acte de l'entendement.

Entendement

L'entendement est la faculté d’entendre, c'est-à-dire de comprendre et de connaître à l'aide de la raison.

Si par hasard je regarde d'une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, je ne manque pas de dire que je vois des hommes. Et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ?

Descartes

Méditations métaphysiques

1641

Dans cette citation, Descartes met en évidence le fait que le sujet interprète toujours ses perceptions : ainsi, bien que je ne vois que des chapeaux de ma fenêtre, j'en déduis qu'il s'agit d'hommes qui passent dans la rue.

La perception n'est donc pas une donnée brute : elle est toujours interprétée par l'entendement. Or, voir que la perception suppose toujours un acte de la raison permet en même temps de comprendre que l'erreur ne vient jamais de nos sens, mais de cet acte qui consiste à interpréter les informations transmises. Ainsi, les sens ne disent pas le faux lorsqu'ils me montrent que la tour que je vois au loin est ronde, alors qu'en réalité elle est carrée : c'est lorsque je tire de ces informations des sens la conclusion que la tour est ronde que je commets une erreur.

Il n'est donc pas pertinent d'évaluer les informations transmises par nos sens en matière de vrai et de faux, comme le souligne Kant.

Si l'on peut dire que les sens ne trompent pas, ce n'est point parce qu'ils jugent toujours juste mais qu'ils ne jugent point du tout.

Kant

Critique de la raison pure

1781

Les informations transmises par les sens ne sont ni vraies ni fausses, et en ce sens, elles ne peuvent donc pas constituer une forme de connaissance. En réalité, l'erreur ne peut provenir que du jugement que fait un sujet sur ses sensations.

Ainsi, c'est le jugement qui est susceptible de fausseté dans la perception. C'est pourquoi un travail d'éducation de la perception est essentiel afin d'éviter les illusions venant de l'esprit.

C

Eduquer la perception artistique

La perception peut donc être considérée comme une faculté utile aux hommes pour leur subsistance. C'est d'ailleurs ce que souligne Bergson lorsqu'il nous dit que nous sommes le plus souvent dans un rapport purement utilitaire au monde.

Je regarde et je crois voir, j'écoute et je crois entendre, je m'étudie et je crois lire dans le fond de mon cœur. Mais ce que je vois et ce que j'entends du monde extérieur, c'est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c'est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l'action.

Bergson

Le Rire

1901

Le plus souvent, la perception est façonnée en vue de répondre aux exigences de l'action. En ce sens, elle ne permet qu'un rapport superficiel au monde et à soi-même.

Dans l'art, c'est justement de cette modalité de perception du monde qu'il s'agit de se défaire. En ce sens, il s'agirait presque de déconstruire la perception, de la détacher de son lien à l'action, à la subsistance. Et c'est bien ce que fait l'artiste : dans la pratique artistique, la perception n'est plus attachée au besoin, elle n'est plus dans un rapport utilitaire au monde. Pour Bergson, ce que l'artiste nous donne à voir, c'est la réalité même, celle que nous ne percevons plus en raison d'une perception orientée vers l'action et l'utile.

L'art n'est sûrement qu'une vision plus directe de la réalité. Mais cette pureté de perception implique une rupture avec la convention utile, un désintéressement inné et spécialement localisé du sens ou de la conscience.

Bergson

Le Rire

1901

C'est donc ce rapport direct au réel que le spectateur peut retrouver dans la contemplation des œuvres d'art : il ne s'agit plus alors d'apprendre à apprécier l'œuvre (sa précision, sa technique), mais de redécouvrir cette perception directe du monde que l'artiste nous propose.

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