Terminale L 2015-2016
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Terminale L 2015-2016

La raison et le réel : introduction

La raison s'est affirmée peu à peu comme le moyen privilégié pour ordonner le monde réel et faire émerger la connaissance. Cependant, des obstacles se sont opposés à son développement et limitent encore la puissance de la raison. Finalement, la grande question est celle de l'universalité ou de la relativité des cadres rationnels, question qui divise les scientifiques selon les époques.

I

Champ couvert par les notions de raison et de réel

A

Définitions

1

La raison

La raison se définit d'abord comme faculté de l'Homme à formuler des jugements. Généralement, l'usage de la raison correspond à la faculté de discerner le vrai et le faux, et le bien et le mal.

De nombreuses expressions du langage courant ont recours à cette notion : ainsi, on peut dire qu'un enfant a atteint "l'âge de raison" pour exprimer l'idée qu'il est dorénavant assez grand pour être responsable. De même, lorsque quelqu'un semble agir de façon inconsidérée, on dira qu'il a perdu la raison, ou bien on l'invitera à "faire appel à sa raison".

Toutes ces expressions montrent bien que la raison est la faculté grâce à laquelle l'Homme peut raisonner : renvoyant à la capacité de réfléchir, elle se distingue de l'imagination, mais aussi des passions et des sentiments.

Deux grands adjectifs tirés de cette notion permettent d'en cerner davantage le sens :

  • "Rationnel" : ce qualificatif désigne à la fois une façon de réfléchir et de se conduire, qui présuppose une méthode et de l'ordre dans la façon de procéder. Ce qui est rationnel s'oppose donc à ce qui est vague ou imaginaire, mais aussi à ce qui relève de la croyance.
  • "Raisonnable" : ce qualificatif renvoie aussi à une manière de réfléchir et de se conduire, mais insiste sur l'aspect modéré, prudent, des jugements et des actions, par opposition à une conduite emportée, dictée par les sentiments et les passions. Être raisonnable, c'est donc suivre ce que nous indique la raison.
2

Le réel

Au sens strict, le réel désigne ce qui existe vraiment. La notion de réel renvoie donc à quelque chose de très vaste : il s'agit de tout ce qui est, c'est-à-dire tout ce qu'on peut constater (le monde, la nature, les hommes, la société, etc.). Mais pour comprendre ce terme dans toute sa complexité, il est utile de comprendre ce à quoi s'oppose l'adjectif réel.

En effet, on dira d'une chose qu'elle est réelle par opposition :

  • À ce qui relève de la pure pensée (par exemple la logique).
  • À ce qui relève de l'imagination (par exemple une licorne).
  • À ce qui relève du possible, c'est-à-dire ce qui n'existe pas mais pourrait exister.

Mais peut-être plus fondamentalement, le réel s'oppose à ce qui relève de l'apparence : est réel ce qui est vraiment, ce qui définit une chose, par opposition à la manière dont elle se manifeste.

  • Si on se fie aux apparences, on pensera que le Soleil tourne autour de la Terre, alors qu'en réalité, c'est la Terre qui tourne autour du soleil.
  • De la même façon, on peut se fier à l'image de quelqu'un, alors qu'elle ne reflète pas ce que cette personne est réellement : c'est le sens du proverbe “l'habit ne fait pas le moine”.

On le voit, l'opposition entre le réel et l'apparence est décisive dans l'ordre de la connaissance et de la morale.

B

Enjeux liés à ces notions

Si les notions de raison et de réel sont rapprochées, c'est qu'ensemble elles posent la question du rapport de l'Homme au monde. Il s'agit de déterminer si la raison peut lui offrir une connaissance de ce qui existe vraiment.

En effet, les opérations de la raison visent la connaissance du réel, mais peut-on être assuré que ces représentations rendent fidèlement compte de la réalité, c'est-à-dire de ce qui existe indépendamment d'un esprit qui le saisit ?

C'est donc bien la notion de connaissance qui est au cœur de cette interrogation : l'objectivation du réel que produit de fait la raison laisse-t-elle subsister un écart entre l'esprit et les choses ?

Cette question portant sur le statut de la connaissance du monde que l'Homme peut construire est au cœur de l'activité philosophique. En ce sens, comprendre le réel, lui donner sens constitue l'une des tâches que se donne la philosophie.

II

Comment la raison connaît-elle le réel ?

A

La connaissance de ce qui est rationnel

Si l'Homme se donne pour tâche de connaître le réel grâce à la raison, il devra renoncer à expliquer certains phénomènes qui, bien qu'existant réellement, ne peuvent être compris rationnellement. En effet, la raison peine à rendre compte de tous les phénomènes : certains événements sont en effet dépourvus de toute rationalité, et semblent plutôt liés au hasard.

Dans la perspective de la connaissance, la raison devrait alors se détourner du réel purement sensible, c'est-à-dire de tous les phénomènes changeants, pour ne s'intéresser qu'aux entités vraies, c'est-à-dire qui demeurent les mêmes dans le temps. C'est notamment ce que préconise Platon : le réel auquel nous avons accès immédiatement est celui des apparences sensibles. Or, puisque celles-ci sont changeantes, qu'elles ne demeurent jamais identiques à elles-mêmes, la connaissance doit s'en détourner et tenter de connaître ce qui ne se voit pas mais peut être saisi par la raison : les Idées, c'est-à-dire l'essence des choses.

Par exemple, afin de saisir ce qu'est un lit, il ne faudra pas se contenter d'un lit réalisé, mais saisir ce qui, rationnellement, permet de définir tous les lits. Cette définition du lit, ce qui constitue l'essence ou l'idée du lit, permettra ensuite de définir tous les lits qui existent dans le monde sensible.

C'est ce qu'illustre l'allégorie de la caverne qu'utilise Platon dans la La République livre VII. Dans cette allégorie, Platon nous livre la description d'une existence étrangère au questionnement philosophique : des hommes sont enchaînés depuis leur naissance dans une caverne profonde et obscure. Ils tournent le dos à l'entrée et ne connaissent donc ni le soleil ni le monde réel. La lumière d'un feu qui brûle au loin leur parvient, et entre eux et le feu se trouve un muret ainsi qu'un sentier où passent des hommes portant des figurines d'humains et d'animaux. Les prisonniers voient alors les ombres de ces objets projetées sur la paroi devant eux, et croient que ce sont les objets eux-mêmes.

Cette image décrit le rapport immédiat que l'Homme entretient avec le monde : comme les prisonniers de la caverne prennent les ombres qu'ils regardent pour les choses réelles, l'Homme prend les apparences sensibles qu'il voit pour les entités réelles.

Tout l'enjeu de la connaissance est justement d'apprendre à se détourner des apparences sensibles. Ainsi, pour accéder à la connaissance véritable, il faut rejeter absolument tout ce que nous apprennent les sens, et plus généralement les apparences sensibles.

Il apparaît ainsi que, dans son entreprise de connaissance du réel, l'Homme doit se limiter à ce dont il peut rendre compte rationnellement.

B

Les attitudes de la science face au réel

1

L'émergence de la science moderne

Un pas de plus peut être fait quant à la connaissance rationnelle du réel à partir du moment où l'on pose que tous les pans de la réalité peuvent, théoriquement, être connus objectivement. Cette position consistant à étendre à l'ensemble de la réalité la possibilité d'une connaissance objective se nomme rationalisme. C'est sur ce postulat de la raison que repose toute la science moderne.

Ainsi Galilée énonce-t-il que la nature est comme un livre écrit en langage mathématique : pour comprendre la nature et son fonctionnement, il faut d'abord comprendre que l'on peut rendre compte de tous les phénomènes à l'aide de lois rationnelles et nécessaires. L'idée est donc bien que la réalité serait, dans son ensemble, dotée d'une structure mathématique que la raison n'aurait plus qu'à déchiffrer à l'aide des outils mathématiques.

Or, si la réalité possède une structure mathématique connaissable par la raison, on peut faire l'hypothèse que tout phénomène est, en théorie, prévisible. Autrement dit, si la nature est déterminée, la science devra être capable de tout prévoir : à partir du moment où les lois naturelles régissant les phénomènes sont établies, la science devient capable de produire des prédictions. De façon tout à fait banale, c'est ce que fait la météorologie lorsqu'elle annonce le temps qu'il fera dans les jours à venir.

C'est ce qu'illustre la célèbre expérience de pensée du "démon de Laplace".

Une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, […] embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux.

Laplace

Essai philosophique sur les probabilités

1814

S'il pouvait exister un être capable de saisir par la raison toutes les lois de la nature et tous les êtres qui la composent, celle-ci serait alors capable de connaître tout ce qui a lieu mais aussi tout ce qui se produira. Laplace propose donc ici une version forte du déterminisme.

Dès lors que l'on adopte une position rationaliste, selon laquelle la raison est capable de rendre compte de tous les phénomènes, l'ensemble du réel semble pouvoir être expliqué à l'aide de lois universelles. Néanmoins, si cette attitude de la raison est convaincante dans le domaine de la nature, peut-on l'étendre aux activités proprement humaines ?

2

La question des sciences humaines

Le rationalisme qui accompagne le développement des sciences modernes va peu à peu déborder le cadre de l'explication de la nature pour tenter de rendre compte de l'ensemble des phénomènes existants. Ainsi, son ambition va être de construire des sciences capables d'expliquer l'ensemble des comportements humains : c'est la tâche que se donneront les sciences humaines qui se développent à partir du XIXe siècle (psychologie, sociologie, histoire, économie, linguistique etc.).

Cette idée que la raison pourra peu à peu, par son travail sur le réel, rendre compte de l'ensemble des phénomènes existants est notamment énoncée par le philosophe positiviste Auguste Comte. En effet, celui-ci schématise ce progrès de la raison dans la connaissance par ce qu'il nomme la loi des trois états.

Toutes les branches de la connaissance théorique passent successivement par trois états :

  • Le premier est l'état théologique qui dure jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. L'explication de chaque phénomène réel était trouvée dans une intention divine. Par exemple, la foudre était l'œuvre de Zeus. Ce premier état de l'humanité se divise lui-même en étapes : l'animisme qui affirme la présence de nombreux esprits dans la nature, puis le polythéisme qui rassemble sur plusieurs dieux la responsabilité des événements, et enfin le monothéisme qui conçoit un Dieu unique créateur et tout-puissant.
  • Le deuxième est l'état métaphysique, où l'on cherchait les causes des phénomènes réels dans les qualités ou la volonté de la nature. Par exemple, la nature aurait "horreur du vide".
  • Le troisième est l'état positif ou scientifique : au lieu de rechercher les causes des phénomènes (se demander pourquoi tel phénomène se produit), on en recherche les lois (se demander comment un phénomène se produit).

Le caractère fondamental de la philosophie positive est de regarder tous les phénomènes comme assujettis à des lois naturelles invariables.

Auguste Comte

Cours de philosophie positive

1830 − 1842

Ce qui caractérise le passage à l'état positif est la recherche de liens entre les phénomènes, en portant attention aux phénomènes répétitifs qui permettent d'élaborer des lois universelles.

Or ce que souligne Comte, c'est que si cet état positif a été atteint dans les sciences de la nature, ce n'est pas le cas des sciences de l'Homme, et en particulier de l'explication des phénomènes sociaux, qui continuent de rendre compte des phénomènes humains en s'appuyant sur les causes. L'enjeu de la philosophie de Comte est alors de poser les premiers jalons d'une science positive des phénomènes humains, de ce qu'il nomme une physique sociale.

Dans cette perspective, il s'agit bien de rendre compte des comportements humains à l'aide de lois universelles : le travail des sciences humaines va dès lors consister à découvrir les lois qui régissent l'action de l'Homme.

C

Relativité de la connaissance scientifique

1

La fin des modèles uniques

La raison semble donc capable de rendre parfaitement compte du réel, en produisant un système de lois universelles unifiées. Toutefois, cette idée d'une suprématie de la raison dans la connaissance du réel va être mise à mal avec l'apparition de nouveaux modes de rationalité permettant eux aussi de rendre compte du monde. Face à ces modèles concurrents de connaissance du réel, la raison semble ne plus pouvoir prétendre à une connaissance parfaitement objective du réel.

Au XIXe siècle, le développement de géométries non euclidiennes va jouer un rôle important dans ce constat d'une pluralité de rationalités. Le système euclidien part du postulat que "par un point extérieur à une droite on peut faire passer une unique parallèle à cette droite". Celui-ci était donc tenu pour vrai. Pourtant, les mathématiciens Riemann et Lobatchevski, en partant de postulats inverses, vont parvenir à développer un système de géométrie lui aussi valide. Ce que montre cette réussite, c'est que la validité d'un système déductif, c'est-à-dire établissant des théorèmes à l'aide de démonstrations rigoureuses, ne tient qu'à sa forme, indépendamment de l'évidence intuitive de ses propositions premières.

Puisque l'on peut construire des géométries formellement valides en partant de bases non euclidiennes, cela signifie que les points de départ posés par Euclide n'étaient pas des vérités évidentes en elles-mêmes. Au lieu de parler d'"axiomes", on parlera plutôt de "postulats". De cette façon, on ne se prononce pas sur leur vérité : on leur demande seulement de permettre la déduction de propositions non contradictoires.

Postulat

Un postulat est une proposition qu'on demande d'admettre, sans se prononcer sur sa vérité.

L'idée que le système de la nature peut se traduire entièrement en langage mathématique suppose des vérités mathématiques indépendantes de l'esprit humain. Autrement dit, cela suppose la communauté entre le fonctionnement de la pensée de l'Homme et le fonctionnement de la nature.

La remise en question de cette unicité des mathématiques bouleverse nécessairement le rapport au réel qu'a la raison : comment l'Homme peut-il en rendre compte objectivement si les lois qu'il produit n'existent pas en dehors de son esprit ?

2

La conception conventionnaliste de la science

Puisqu'il apparaît que la raison ne découvre dans la nature que les lois de son propre fonctionnement, il convient d'adopter face à la connaissance qu'elle rend possible une attitude plus modeste. Ainsi, il ne s'agit plus de croire que la raison explique objectivement tout le réel, c'est-à-dire tel qu'il est véritablement, mais d'indexer la valeur d'une théorie à sa capacité à expliquer les phénomènes et à les prévoir.

C'est en un sens ce que soutient Duhem : si les lois de la nature sont une création de la raison humaine, toute théorie physique doit être un modèle mathématique qui permet de rendre compte des phénomènes. Et si l'on choisit une théorie plutôt qu'une autre, ce choix devra se faire en vertu de sa simplicité et de sa commodité, sans que l'on puisse jamais assurer avec certitude qu'elle nous dévoile véritablement le réel.

III

Les limites de la raison

A

Les limites externes

La raison doit donc abandonner ses prétentions à saisir le réel dans toute sa complexité. Ne pouvant produire une explication scientifique unifiée du monde, elle doit donc accepter la fragmentation de ses savoirs.

Bachelard montre notamment que la connaissance rencontre de nombreux obstacles épistémologiques qui ralentissent son développement. Les obstacles épistémologiques correspondent à des représentations ayant cours au sein d'une science et qui, étant erronées, l'empêchent de se développer et de poser les bons problèmes. Et l'obstacle principal réside dans la tendance de la raison à rechercher des explications globalisantes.

Comme le dit Bachelard, "ce besoin d'unité pose une foule de faux problèmes". Il est un reste d'esprit préscientifique, pour lequel "l'unité est un principe toujours désiré". La raison risque l'erreur à cause de son besoin d'unité : il faut au contraire accepter une compartimentation de l'expérience. Certaines vérités ou certains principes sont bons dans tel domaine mais ne sont pas applicables partout.

La raison, dans son entreprise de connaissance, doit donc abandonner son idéal d'un savoir totalisé.

B

Les limites du fonctionnement de la raison

L'une des tâches de la raison, dans son travail de connaissance, doit donc consister à connaître et accepter les limites qui la caractérisent. Ainsi Pascal énonce-t-il :

La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la dépassent.

Pascal

Pensées

1669

Ce que Pascal entend souligner, c'est que le raisonnement ne peut pas tout. Il y a des champs du réel qui ne peuvent pas faire l'objet de son investigation. C'est notamment le cas de ce qui relève de la croyance.

En ce sens, la raison doit lutter contre son envie d'aller au-delà de ce qu'elle peut légitimement connaître. La raison doit, dans le champ de la connaissance, être capable de s'imposer des limites. Ainsi doit-elle accepter, selon Kant, qu'elle ne peut connaître du réel que les phénomènes, c'est-à-dire les apparences sensibles dont l'enchaînement est réglé par les lois que la raison leur prescrit. La connaissance doit donc se limiter à la connaissance des phénomènes, dont des lois peuvent rendre compte, en abandonnant sa prétention à rendre compte des choses en soi, c'est-à-dire l'essence des choses.

En ce sens, la connaissance se limite à ce dont on peut faire l'expérience, et que la raison peut ensuite organiser grâce aux lois qui régissent son fonctionnement.

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