Terminale S 2015-2016
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Terminale S 2015-2016

La religion, qui a toujours marqué l'histoire humaine, apparaît comme un phénomène culturel complexe et diversifié. Son rapport avec la raison est également complexe : souvent opposées, raison et foi finissent par paraître interdépendantes. Finalement, l'universalité de la religion doit nous amener à questionner son origine.

I

La religion, un phénomène complexe

A

Comment définir la religion ?

Au sens courant, la religion peut renvoyer à deux choses :

  • La croyance à laquelle adhère un individu.
  • La communauté à laquelle il appartient.

La notion de religion renvoie donc à deux réalités distinctes : d'un côté, une appartenance culturelle s'incarnant dans des traditions, de l'autre, un ensemble de croyances individuelles, qui relève de la subjectivité de chaque individu. Il est donc difficile de faire de la religion un concept unifié.

Si l'on précise cette première définition, il apparaît que la religion recouvre des phénomènes très différents. Elle peut en effet être :

  • Un système de croyances articulées autour de textes sacrés révélés (les religions du livre)
  • Un ensemble de pratiques rituelles ou culturelles
  • Une forme de sagesse où l'existence d'un dieu ne joue qu'un rôle secondaire (taoïsme, bouddhisme)
  • Une série de traditions, de mythes
  • Un ensemble de sentiments, une révélation intérieure (crainte, fascination, tremblements, etc.)
  • Une morale à valeur absolue, c'est-à-dire des règles de vie strictes
  • Une Église instituée avec des médiateurs privilégiés (comme le clergé)

La notion de religion recouvre un ensemble de réalités hétérogènes. C'est d'ailleurs ce que montre son étymologie, qui pourrait avoir deux origines :

  • Religare (relier) : la religion relie l'Homme à Dieu ou les hommes entre eux.
  • Religere (recueillir) : cela renvoie à l'idée d'observance, de scrupule.

Pour Bergson, la religion a deux aspects différents qui s'opposent. Il y a la religion statique et la religion dynamique :

  • La religion statique "attache l'Homme à la vie, l'individu à la société".
  • La religion dynamique a quelque chose "d'inaccessible" elle touche à l'âme. Bergson la considère comme traversant tout le corps, il la définit comme un "élan vital".
B

L'Homme, un animal religieux

La religion apparaît comme un phénomène propre à l'Homme. L'Homme est en effet le seul être vivant à procéder à des cérémonies mortuaires. Ainsi, même à la Préhistoire, nous retrouvons des traces de cultes que les hommes vouaient aux morts. En ce sens, l'Homme semble donc être un animal religieux.

La religion aurait donc un lien avec la mort, et plus précisément avec la conscience qu'a l'homme qu'il est mortel. En effet, l'intuition que quelque chose le dépasse, une transcendance qui suscite à la fois la crainte et la fascination, naîtrait de la conscience de la finitude de la condition humaine.

C

Caractéristiques du fait religieux

Lorsque l'on s'intéresse aux manifestations extérieures de la religion, on ne s'intéresse plus à la religion comme croyance propre à un sujet. On parle alors de fait religieux pour caractériser non pas le sentiment ou la croyance qu'éprouve un individu à l'égard de sa foi, mais pour désigner les manifestations, dans la culture, de ces croyances.

Pour distinguer ce qui, au sein d'une société donnée, relève du religieux et ce qui n'en relève pas, il est possible d'utiliser la distinction entre le sacré et le profane. Dans son travail sur la religion, le sociologue Durkheim insiste sur cette séparation qui s'opère dans la société entre les choses relevant du domaine du sacré et celle relevant du domaine du profane.

Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent.

Durkheim

Les Formes élémentaires de la vie religieuse

1912

Ce sur quoi insiste ici Durkheim, c'est la division du monde entre les réalités sacrées et les réalités profanes. Pour lui, cette distinction constitue le dénominateur commun de toutes les religions.

Le sacré regroupe les choses, les lieux et les moments dans lesquels on voit la manifestation d'une puissance supérieure, à la fois bénéfique et maléfique, que l'on adore mais que l'on craint. Cependant, aucune religion ne considère le monde entier comme sacré : il existe donc le profane, qui est tout simplement le non-sacré.

Mais Durkheim insiste sur un autre aspect de la religion : son caractère unificateur. En effet, pour lui, la religion ne fait pas que proposer une distinction entre le sacré et le profane : elle est aussi ce qui permet aux hommes de constituer une communauté.

Nous ne rencontrons pas, dans l'histoire, de religion sans Église. Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées qui unissent en une même communauté morale tous ceux qui y adhèrent.

Durkheim

Les Formes élémentaires de la vie religieuse

1912

Dans cette citation, Durkheim souligne qu'une religion est nécessairement collective.

Pour Durkheim, une religion est donc toujours l'affaire d'une communauté qui y adhère. Ce n'est pas un simple système de pensées. De plus, il n'y a pas non plus de religion au sens sociologique du terme sans pratique religieuse, c'est-à-dire sans rituels.

Au point de vue sociologique, la religion est donc un ensemble de pratiques et de rites communs à une société qui y adhère, et qui repose sur la distinction du sacré et du profane.

II

La raison et la croyance

A

Une opposition stricte ?

1

Croire et savoir

Doit-on penser qu'il existe une opposition stricte entre le domaine de la foi et le domaine du savoir ? Étymologiquement, la foi (du latin fides) signifie la confiance. Ainsi, le fidèle est celui qui s'en remet intégralement à Dieu, même s'il ne peut prouver son existence ni déchiffrer sa volonté. Par exemple, dans la Bible, Abraham obéit lorsque Dieu lui demande de sacrifier Isaac, son fils unique, même s'il ne sait pas quelle sera l'utilité de son acte.

En ce sens, la foi semble bien s'opposer au savoir de la raison, qui exige preuve et justification.

Mais ce qui caractérise plus encore cette opposition entre la foi et le savoir tient probablement au caractère absolument certain des vérités révélées, là où les vérités proposées par les sciences ont conscience de leur caractère provisoire. Russell insiste sur cette différence entre une croyance religieuse et une théorie scientifique.

Un credo religieux diffère d'une théorie scientifique en ce qu'il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire : elle s'attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d'arriver à une démonstration complète et définitive.

Russell

Science et religion

1935

Alors que la vérité religieuse est révélée une fois pour toutes, et doit être tenue pour toujours absolument vraie, la science sait qu'elle ne peut prétendre ni à un savoir exact, ni à une connaissance entière achevée du monde.

2

Deux sphères distinctes

Si l'on peut accuser la foi de prétendre délivrer des vérités certaines dans le domaine du savoir, il est aussi possible de souligner que, pour ce qui est du domaine de la foi, la raison n'a pas à intervenir. Autrement dit, il importerait de délimiter strictement ces domaines que constituent la foi et le savoir.

Pascal insiste largement sur cette distinction entre la foi et la raison. Selon lui, foi et savoir sont deux ordres distincts, qu'il ne convient pas de faire se rejoindre. Concernant la foi, Pascal souligne ainsi qu'elle ne peut pas être l'objet d'un raisonnement ou d'une conviction : la foi se sent avec le cœur, elle ne peut faire l'objet de démonstration rationnelle. Ainsi, si la foi doit être évacuée du domaine de la connaissance, la raison doit, dans le domaine de la foi, céder sa place au cœur.

3

Dire la même chose différemment

Mais les liens entre les vérités issues de la foi et celles formulées par la raison ne doivent pas nécessairement être pensés en termes d'exclusion. Il est en effet possible de penser que la religion et la raison constituent deux façons différentes d'exprimer la vérité, sans qu'il y ait nécessairement à choisir entre l'une ou l'autre.

C'est, en un sens, l'idée qu'exprime le philosophe Alain. En effet, celui-ci s'attache à produire une interprétation rationnelle de la religion. Pour lui, les religions ne seraient que l'expression métaphorique de ce que la philosophie exprime sous forme de concepts.

Par exemple, on peut penser que la parabole du Bon Samaritain dans la Bible (qui illustre le devoir d'être bon envers son prochain) est l'expression métaphorique de l'impératif catégorique théorisé par Kant : "Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen".

Les dieux sont nos métaphores, et nos métaphores sont nos pensées.

Alain

Propos sur la religion

1921

En fait, les vérités de la religion et les vérités de la raison seraient les mêmes, simplement exprimées sous des formes différentes.

B

La raison peut éclairer la religion

1

L'interprétation de la religion par la raison

Si la foi et le savoir ne s'opposent pas nécessairement, il importe de préciser les liens qu'ils peuvent entretenir. Pour le philosophe Averroès, la foi et la raison ne peuvent pas être contraires : elles sont les deux expressions possibles de la vérité.

Pourtant, il arrive souvent que les vérités de la foi et celle de la raison se contredisent. En réalité, cette contradiction n'est qu'apparente : c'est que la vérité, dans le discours religieux, c'est-à-dire issu des textes sacrés, est recouverte d'un voile. La solution pour accéder à la vérité est alors de faire usage de sa raison, qui est la meilleure part de l'Homme.

Ainsi, lorsqu'il y a un conflit entre la religion et la raison, il revient à l'Homme d'interpréter le texte sacré, afin qu'il s'accorde aux énoncés de la raison. C'est donc le recours à l'interprétation qui permet de résoudre les oppositions apparentes.

Ainsi, pour Averroès, la vraie religiosité implique l'usage de la raison : le philosophe est donc celui qui voit les vérités sans voile, et leur connaissance est le culte qu'il rend à Dieu.

2

La religion naturelle

Au siècle des Lumières, la raison va aussi tenter de rendre la religion plus rationnelle. En effet, à un moment où la raison tente d'affirmer son autonomie par rapport à la religion, de nombreux philosophes sont amenés à critiquer l'absurdité de certains dogmes, et à vivement condamner l'intolérance et l'oppression dont est responsable une certaine forme de religion.

C'est ainsi que Voltaire, dans le conte philosophique Candide, fait la critique de certaines formes de religion : le rigorisme hollandais, l'Inquisition espagnole, les jésuites au Paraguay, etc. Sans être pour autant athées, ces philosophes préconisaient le retour à une religion naturelle débarrassée de certains rites inutiles et de certaines croyances qu'ils jugeaient absurdes.

La religion naturelle s'oppose à la fois aux religions instituées, c'est-à-dire aux institutions liées à une religion (telles que le clergé et l'Église), et aux religions révélées, c'est-à-dire aux vérités auxquelles doit adhérer le croyant. La religion naturelle prône donc un rapport immédiat à Dieu, et préconise l'usage de la raison à deux niveaux : pour déceler la présence de Dieu dans le monde, à travers les lois de la nature, et pour adopter une attitude morale dans la conduite de sa vie. Il s'agit donc d'une forme de déisme, prônant l'existence d'une morale universelle : celle que nous enseigne la raison. Ainsi, les enseignements de la religion naturelle sont accessibles à l'Homme par l'usage de sa seule raison.

3

La défense de la tolérance religieuse

Dans sa Lettre sur la tolérance, John Locke distingue très clairement les attributions de l'État, en insistant sur le fait que ce n'est pas à lui de prendre en charge l'âme des sujets. Dans un moment de l'histoire du Royaume-Uni marqué par d'importants conflits religieux, Locke entend dans cette lettre plaider en faveur de la tolérance des diverses religions au sein de l'État. Ainsi, il est essentiel pour lui de reconnaître qu'en matière de pratique religieuse comme de croyance, le choix doit être laissé à chaque individu. En un sens, Locke ouvre ainsi la voie à la reconnaissance de la neutralité de l'État en matière de religion.

III

Comment expliquer l'universalité de la religion ?

A

La nécessité de donner du sens : un besoin psychologique

La religion, qu'on la considère dans sa dimension individuelle (la croyance), ou bien dans sa dimension collective (ensemble de pratiques et de croyances propres à une société donnée), apparaît comme un phénomène universel. Comment expliquer ce besoin universel de trouver du sens à l'existence par le biais de la religion ?

Il est possible de dire, avec Freud, que la religion répond à un besoin psychologique de l'Homme face à sa finitude, c'est-à-dire sa conscience d'être mortel. En effet, selon lui, la religion est une croyance qui découle de trois désirs fondamentaux :

  • Un besoin affectif de protection : Dieu apparaît alors comme une sorte de projection de la figure du Père.
  • Un besoin intellectuel de compréhension du monde et de soi-même : la religion se propose ainsi d'apporter une réponse aux grandes questions métaphysiques que se pose l'Homme (Quelle est l'origine du monde ? Quel est le sens de la vie ?).
  • Un besoin moral de justice : c'est ce qu'exprime l'image du Jugement dernier, tout comme l'idée d'un paradis, d'un enfer, et d'un Dieu qui voit tous les actes des hommes et sonde leurs intentions.

Les idées religieuses qui professent d'être des dogmes, ne sont le résidu de l'expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l'humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs.

Freud

L'Avenir d'une illusion

1927

Contrairement à l'idée selon laquelle les dogmes religieux exprimeraient une forme de sagesse pratique, le résultat de l'expérience ou de la réflexion, Freud affirme ici qu'il s'agit d'illusions. Plus précisément, ces dogmes religieux, traductions de désirs enracinés dans la nature de l'Homme, tiennent justement leur force de la force des désirs dont ils sont issus.

B

La création de lien social

Mais le caractère universel du fait religieux ne tient peut-être pas qu'à un aspect psychologique, mais aussi à son rôle dans la constitution d'une société. Comme le souligne Durkheim dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, la religion est essentiellement une forme de lien social. En d'autres termes, la religion est ce qui lie les hommes entre eux à l'intérieur d'une société donnée.

Il est néanmoins possible de souligner une lente disparition de cette forme du lien social, dans la mesure où s'effectue un transfert de la religiosité dans la sphère privée/individuelle. Marcel Gauchet l'évoque notamment dans Le Désenchantement du monde (1985). Il y montre ainsi que les sociétés occidentales modernes sont sécularisées et sont donc en train de sortir de la religion. En effet, le phénomène religieux relève de plus en plus d'un choix individuel, tandis que la société tend à se structurer en dehors de toute référence à une communauté religieuse.

C

Une réponse à la dureté de la vie

Il est enfin possible de proposer que la religion constitue une réponse, pour l'individu, à la dureté des conditions d'existence. C'est ce que veut dire Marx, lorsqu'il énonce que la religion est l'opium du peuple. En effet, la religion naît dans un contexte de misère matérielle, d'incapacité à maîtriser les conditions d'existence.

La religion fonctionne ainsi comme une drogue, car en prétendant délivrer l'Homme de la sensation de souffrance, en lui donnant l'espoir d'une vie meilleure après la mort, elle lui donne de l'espoir. Or, elle ne le délivre pas des causes réelles de sa souffrance : en réalité, elle le maintient dans l'inaction, et l'empêche ainsi de se révolter contre une situation inacceptable. Elle sert de "bonheur illusoire du peuple" afin de consoler de la misère réelle les hommes.

Ainsi, la religion se révèle être surtout l'instrument utilisé par la classe dominante pour endormir les prolétaires en leur faisant croire à l'avènement d'un monde meilleur, dans un au-delà imaginaire.

La religion est la théorie universelle de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, le fondement universel de sa consolation et de sa justification.

Marx

Critique du droit politique hégélien

1843

La religion prétend justifier l'existence du monde tel qu'il est en renvoyant le bonheur à la vie après la mort.

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