Terminale S 2015-2016
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Terminale S 2015-2016

Le sujet : introduction

La notion de sujet en philosophie se distingue du sens du langage courant : elle recouvre la capacité d'un individu d'avoir conscience de lui-même et de son identité. Or, s'il y a pour l'Homme une évidence du sentiment de son existence, il n'est pas certain que l'on puisse affirmer une toute puissance du sujet sur ses pensées et ses actes.

I

Définir le sujet

A

Un travail sur le langage courant

Avant de travailler sur la notion philosophique de sujet, il faut se demander de quoi on parle lorsqu'on utilise ce terme dans le langage courant. En effet, on constate une pluralité des sens :

  • Le sens grammatical : le sujet d'une phrase, c'est le terme qui commande le sens de la phrase.
  • Le sens du thème : le sujet d'une conversation, d'un tableau, d'un film, ce dont on parle.
  • Le sens politique : c'est lorsqu'une personne se soumet à une autorité, à une instance supérieure.

L'enjeu va alors être de tenter d'accorder ces sens pour produire une notion philosophique.

B

L'étymologie

Le terme "sujet" est donc utilisé dans le langage commun dès qu'on évoque une substance ou un support : on parle de sujet d'un verbe, de sujet d'un examen, de sujet d'une discussion, etc.

Le mot "sujet" vient du latin subjectum qui signifie "ce qui est dessous". Le terme de sujet a donc un sens très large. Dans les textes du Moyen-Âge, il ne désigne pas uniquement l'être humain mais n'importe quelle réalité. Le sujet, c'est ce qui est en dessous, le support : pour une chose, c'est ce qui reste malgré les changements et permet de définir l'identité.

Par exemple, une fleur particulière demeure la même à l'état de bourgeon, de floraison et de fruit. C'est la permanence de l'identité dans le temps.

C

Les distinctions conceptuelles

Dans la philosophie moderne, le sujet désigne plus précisément ce qui s'oppose à l'objet. La première supposition tient donc à l'existence d'une âme ou d'une subjectivité. C'est pour cette raison qu'on distingue le sujet de l'objet, mais aussi de l'animal. On retrouve également cette opposition entre sujet et objet en grammaire.

Pour l'Homme, être un sujet équivaut à pouvoir dire "je", c'est-à-dire à être libre et responsable de ses actes. Etre un sujet, c'est être à l'origine et au fondement de ses représentations, de ses actions, de ses jugements, de ses croyances.

Le sujet est donc l'individu caractérisé par sa subjectivité. La subjectivité ne désigne donc pas la manière personnelle de voir les choses, ce qui caractérise une personne en propre et qui la distingue des autres. La subjectivité correspond au fait que l'Homme, contrairement aux animaux et aux choses, est conscient de lui-même.

II

L'unité du moi

A

Les problèmes de l'unité du moi

L'unité du sujet est le plus souvent présupposée : il serait évident qu'un individu soit toujours la même personne. Pourtant, la question peut se poser de savoir ce qui assure la permanence de l'identité dans le temps.

On peut par exemple se demander si quelqu'un est la même personne à 1 an et à 70 ans : dans ce cas, il faut se demander sur quoi repose l'identité du moi.

Plus généralement, c'est la question de l'identité personnelle et de sa persistance dans le temps qui se pose. Peut-on s'assurer qu'une personne reste toujours la même personne dans le temps ?

B

Le "je" unificateur

On ne peut parler de sujet que s'il y a persistance d'un fond qui demeure identique. Or, l'Homme connaît dans sa vie beaucoup de changements et sa personne est constituée de multiples pensées, réactions, goûts, etc.

Ce qui fait que l'Homme demeure le même, c'est qu'il possède la capacité d'unifier tous ces éléments : c'est le pouvoir unificateur de la conscience.

Conscience

La conscience est la faculté réflexive de l'esprit humain, c'est-à-dire la capacité de faire retour sur soi-même. C'est la conscience qui permet à l'Homme de se prendre lui-même comme objet de pensée.

Ce pouvoir unificateur de la conscience se caractérise en particulier par l'expression du "je" : en tant que sujet, la conscience de ce que sont mes représentations est toujours là. J'ai conscience que chaque chose qui se passe en moi m'est propre.

Le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations.

Kant

Critique de la raison pure

1781

Être sujet, pour Kant, c'est avoir la capacité d'unifier toutes ses représentations. Et cette unification participe de la permanence de l'identité dans le temps.

L'Homme est donc le seul être à posséder une conscience : lui seul, à partir d'un certain âge, a le pouvoir de dire "Je". L'utilisation de ce simple pronom est la concrétisation de la capacité du sujet à se représenter comme un sujet unifié. Kant montre donc que le sujet a un pouvoir unificateur, qui se matérialise dans le pouvoir de dire "Je".

C

La certitude de l'existence du sujet

Au-delà du fait qu'il est possible à l'Homme de dire "je", il y a une certitude de l'existence du sujet qui peut se saisir comme être pensant. La certitude d'exister comme sujet viendrait de la capacité de se saisir pensant.

Descartes met en évidence cette capacité pour l'Homme de se saisir comme pensant à travers l'expérience de pensée du cogito. Recherchant une première certitude, Descartes en vient à mettre en doute toute chose existante, jusqu'à l'existence du monde extérieur. C'est au cours de ce doute généralisé que Descartes découvre la première certitude : même lorsqu'il va jusqu'à douter de sa propre existence, il sait qu'il est en train de douter.

En effet, quand je doute de mon existence, je peux toujours dire "je doute", ce qui prouve que "je pense" et donc que j'existe ("je suis"). C'est donc le signe de la pensée de l'Homme qui l'assure de son existence.

Le cogito cartésien est donc le raisonnement de Descartes démontrant que la certitude première est celle de la conscience de soi : d'où l'affirmation "je pense donc je suis".

C'est la conscience qui me fait découvrir que j'existe, et, plus spécifiquement, que j'existe comme chose pensante. Cette connaissance doit servir de fondement et de modèle pour toute forme de connaissance.

Descartes pose donc l'existence de la conscience comme une première certitude. En outre, le sujet est capable de se saisir lui-même de manière immédiate.

Par le mot penser, j'entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes.

Descartes

Principes de la philosophie

1644

La conscience de soi est immédiate : il n'y a pas de médiation entre l'Homme et sa conscience.

La conscience a donc la particularité de n'avoir besoin d'aucune médiation pour rendre compte d'elle-même : la conscience possède une relation immédiate à elle-même.

D

La permanence de l'identité dans le temps

Mais si l'individu a immédiatement conscience de lui-même et de son existence, cela ne règle pas du même coup la question de la permanence de l'identité dans le temps. En effet, le sujet peut bien se saisir comme existant dans le temps à un moment précis, sans pouvoir relier ce sentiment d'existence immédiat à un passé et à une personnalité.

C'est l'existence de la mémoire qui permet de comprendre la permanence de l'identité d'une personne dans le temps. Comme capacité d'intégrer notre passé, et comme revendication de nos particularités, la mémoire fait d'un individu une personne dont l'identité se maintient dans le temps.

Locke souligne l'importance du rôle de la mémoire dans le fonctionnement de la conscience de soi : c'est elle qui permet de relier les événements passés au présent.

L'identité de telle personne s'étend aussi loin que cette conscience peut atteindre rétrospectivement toute action ou pensée passée ; c'est le même soi maintenant qu'alors, et le soi qui a exécuté cette action est le même que celui qui, à présent, réfléchit sur elle.

Locke

Essai sur l'entendement humain

1689

Ce qui fait d'un individu une personne, c'est-à-dire un individu qui peut revendiquer une subjectivité, c'est le fait qu'il ait conscience de ses actions passées, ainsi que de lui-même dans le présent. La conscience de soi est donc déterminante pour l'identité.

La mémoire assure donc la permanence de l'identité d'une personne dans le temps, en participant à la conscience de soi que chaque individu a de lui-même. La mémoire lui permet de s'identifier à ses actions passées comme constitutives de son identité.

III

Les limites des tentatives de définition du sujet

A

Les risques de la dépossession de soi

Penser que le sujet est entièrement transparent à lui-même, c'est-à-dire qu'il aurait conscience de tout ce qui se passe en lui et de toutes les causes qui le font agir, revient à concevoir un individu totalement maître de lui-même.

Or, cette toute puissance d'un sujet faisant usage de sa raison est largement contredite. En effet, les passions, la folie, ou tout simplement la vie en société sont autant de situations dans lesquelles le sujet peut faire l'expérience d'une dépossession de soi ou de son identité.

B

Le sujet : un devenir plutôt qu'un donné

1

L'importance des circonstances extérieures

L'individu ne vivant pas seul mais au sein d'une société donnée, celui-ci est soumis à un certain nombre de déterminations extérieures qui influencent la construction de son identité. De ce point de vue, le sujet peut être considéré comme le produit de ces circonstances plutôt que comme principe ou origine de sa conscience. Ainsi, pour Marx, le sujet est un produit de sa "classe" sociale et de ses "conditions matérielles d'existence".

Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience.

Marx

Critique de l'économie politique

1859

Pour Marx, la conscience individuelle n'est pas transparence de l'individu à lui-même : en ce sens, l'Homme n'est pas maître de son existence. Au contraire, ce sont les conditions matérielles de son existence, déterminées par la classe sociale à laquelle il appartient, qui détermine la conscience qu'il a de sa propre existence.

Tout sujet est donc soumis à des déterminismes majeurs. Il n'est pas entièrement libre de ses pensées ni de ses actions.

2

Le rôle de l'inconscient

Mais les conditions matérielles d'existence ne sont pas les seuls éléments influençant le sujet sans qu'il en ait conscience. Au niveau psychologique, de nombreux phénomènes ont lieu sans que l'Homme en ait immédiatement connaissance. Ainsi Freud, inventeur de la psychanalyse, remet-il en question la conception d'un sujet souverain par le biais du concept d'inconscient.

Inconscient

L'inconscient désigne, pour la psychanalyse, une entité psychique autonome intérieure à chacun et inaccessible à la conscience. Le sujet y refoule des images et des idées qui correspondent à ses pulsions inconscientes.

En chaque être humain se déroule un certain nombre de processus qui ne sont pas accessibles à la conscience et qui relèvent de l'inconscient. Ces processus trouvent souvent leur origine dans l'histoire antérieure de l'individu et ses relations avec les autres, éléments qui sont conservés à son insu. L'inconscient met donc en évidence qu'un grand nombre de processus psychiques échappent à la conscience de l'individu.

Le sujet ne peut donc pas avoir une connaissance transparente ni une véritable maîtrise de lui-même. Rimbaud souligne lui aussi cette idée.

C'est faux de dire : je pense ; on devrait dire on me pense. Pardon du jeu de mots. Je est un autre.

Rimbaud

Lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871

Puisque le sujet n'est pas maître de ses pensées, il faudrait, au lieu de dire "je pense", dire "ça pense". Le sujet n'est jamais véritablement ce qu'il pense être.

En dépit du fait que le sujet a conscience de lui-même et de son existence, trop d'éléments participant à l'élaboration de sa pensée lui échappent pour le déclarer souverain.

C

Le sujet : une réalité linguistique

1

La subjectivité du discours

Il n'est pas possible de parler d'un sujet souverain, c'est-à-dire entièrement maître de lui-même, au niveau psychologique. Mais certains penseurs vont plus loin : ils font entièrement dépendre l'existence du sujet de son expression dans le discours.

Ainsi, pour certains linguistes, le sujet existe uniquement parce qu'il y a une "subjectivité du discours" : dire "je" est complètement différent de dire "il". Le linguiste Benveniste souligne d'ailleurs le fait que le sujet ne peut se construire qu'à travers le langage.

C'est dans et par le langage que l'Homme se constitue comme sujet.

Benveniste

Problèmes de linguistique générale

1966

C'est par l'usage du langage, qui distingue les personnes (je, tu, il/elle), que l'individu se construit comme sujet, c'est-à-dire comme individu. C'est uniquement l'usage de la première personne qui donne à chacun une conscience de son individualité.

De ce point de vue, le sujet serait donc d'abord un produit du fonctionnement du langage.

2

Le "moi" ou le "soi"

Si le sujet se construit d'abord grâce au fonctionnement de la langue, il n'y a qu'un pas qui conduit à affirmer qu'il n'est que le produit de la langue. En un sens, c'est ce que tente de montrer Nietzsche. Pour lui, la souveraineté du sujet n'est qu'une illusion.

Quelque chose pense, mais que ce quelque chose soit justement l'antique et fameux "je", voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse, une assertion, et en tout cas pas une certitude immédiate.

Nietzsche

Par-delà Bien et Mal

1886

Nietzsche attaque ici frontalement la conception d'un sujet entièrement transparent à lui-même. Dire que "je pense" est une certitude immédiate ne peut être, au mieux, qu'une hypothèse. La cible visée par Nietzsche est ici Descartes et son cogito.

En fait, les sens et la conscience sont les jouets d'un "soi", qui est le maître des pensées et des sentiments du "moi". Pour lui, comme pour les linguistes, la prééminence du "je" n'est qu'une affaire linguistique. Le sujet est donc une illusion créée par le langage.

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