Les Fausses confidences de MarivauxCours

I

Réflexion sur « théâtre et stratagèmes »

L'intitulé du parcours, « théâtre et stratagème », provient d'une comédie antérieure de Marivaux. Le théâtre de Marivaux explore les liens tactiques entre les paroles, le désir amoureux et la séduction. 

L'Heureux Stratagème est le titre d'une comédie créée par Marivaux en 1733, pour les comédiens italiens, troupe de comédiens concurrents de la Comédie-Française. Elle dépeint le processus par lequel un amoureux éconduit retrouve son attrait lorsqu'il désire une autre femme que celle qu'il aimait. On parle de triangle amoureux : il est fondé sur le désir qui naît de la jalousie pour susciter l'amour.

« LA MARQUISE.
Nous touchons au terme ; mais nous manquons notre coup, si vous allez si vite. Ne vous y trompez point, les mouvements qu'on se donne sont encore équivoques ; il n'est pas sûr que ce soit de l'amour. […] L'amour a ses expressions, l'orgueil a les siennes ; l'amour soupire de ce qu'il perd, l'orgueil méprise ce qu'on lui refuse. Attendons le soupir ou le mépris ; tenez bon jusqu'à cette épreuve, pour l'intérêt de votre amour même. Abrégez avec Lisette, et revenez me trouver. »

Marivaux

L'Heureux Stratagème, Acte III, scène 4

1733

Les paroles et les actions des personnages, toujours lourdes d'arrière-pensées, sont autant de tactiques qui visent à séduire, à créer de l'implicite, à éveiller l'imagination pour manipuler l'autre et l'amener où l'on veut : au mariage qui clôt la comédie. 

Les répliques s'enchaînent et donnent à voir les rouages de la séduction et de l'infidélité. La sincérité des sentiments amoureux donne tous les droits pour mentir ou pour prendre le masque de l'indifférence ou de la passion, comme dans La Double Inconstance ou dans La Fausse Suivante. Les personnages de Marivaux sont prêts à masquer leur identité pour conquérir l'autre.

Le stratagème demande l'intervention d'un stratège qui prépare un complot. L'intrigue est alors riche de rebondissements et de coups de théâtre orchestrés par les personnages. On attend la scène de révélation de la vérité mais elle se fait attendre et les stratagèmes se multiplient, provoquant le déferlement des passions.

Toutefois, les personnages sont aussi les jouets du dramaturge qui leur fait prononcer des répliques à double sens malgré eux : c'est la double énonciation théâtrale qui permet ce jeu du langage pour le spectateur. 

L'intitulé du parcours invite à réfléchir aux axes suivants :

  • Le marivaudage est-il un jeu comique ou une triste manipulation ?
  • Les paroles au théâtre, vérités ou mensonges ?
  • Le pouvoir de l'implicite, de l'exagération, de la raillerie, de l'ironie et du persiflage.
  • Émotions et langage dans le dialogue théâtral.
  • Les mots au service du jeu théâtral.
II

Marivaux, l'auteur des Fausses Confidences

Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688–1763) est un écrivain français, auteur de théâtre et de roman à l'époque des Lumières. Sa vie privée est peu connue car il était très pudique. 

Jeune, Marivaux est un excellent latiniste qui lit de nombreux romans. Il s'inscrit en école de droit à Paris en 1710, mais finit par se consacrer entièrement à la littérature. Il écrit des romans et des articles pour les journaux. C'est là qu'il affirme sa manière de penser et rompt avec le classicisme pour mettre en relief le désordre et les contrastes qui font le réel. Il porte un éclairage nouveau sur la société, ce qui s'inscrit dans le projet des Lumières. 

En 1720, il est ruiné par la banqueroute de Law et devient avocat pour subvenir à ses besoins. En parallèle, il connaît le succès avec des comédies écrites pour les comédiens italiens. Il intègre le personnage d'Arlequin à des comédies où le ton de la conversation sur l'amour et la séduction est considéré original et sans pareil. Voltaire le critique beaucoup à l'époque.

Ses intrigues désillusionnées révèlent la sensibilité et la cruauté des hommes. Il est à la recherche d'un langage délicat qui porte cette lucidité psychologique. L'amour est une surprise, mais il ne dure pas ou fluctue. 

Journaliste et auteur à succès, Marivaux est apprécié dans les salons littéraires de Madame du Deffand ou de Madame de Tencin. Dans son roman La Vie de Marianne, il présente le récit par une dame du monde de sa vie. 

En 1742, il est élu à l'Académie française, il est alors préféré à Voltaire qui lui en veut beaucoup.

Marivaux incarne une certaine image de la sensibilité française et un goût certain de la nuance et du contraste.

III

Présentation de l'œuvre

A

Le résumé de la pièce

La pièce se déroule en trois actes. Elle commence par l'arrivée d'un jeune noble désargenté, Dorante, qui doit assurer un service d'intendance chez une jeune et riche veuve, Araminte. Un stratagème va être mis en place afin qu'il puisse conquérir cette dernière. Elle va l'apprendre et finalement lui pardonner, au nom de l'amour.

1

L'acte I

Avec l'aide de son ancien valet, Dorante met en place un stratagème pour conquérir le cœur d'Araminte. En parallèle, cette dernière est demandée en mariage par le comte Dorimont. Si elle accepte, il abandonne le procès contre elle. Elle refuse, car elle est sensible au charme de Dorante. L'oncle de Dorante cherche à lui faire épouser la servante d'Araminte.

Dorante, un jeune noble désargenté, est introduit chez une jeune et riche veuve, Araminte, pour assurer un service d'intendance. Son ancien valet Dubois, invente un stratagème pour qu'il puisse conquérir le cœur d'Araminte : elle lui plaît et il pourrait redevenir riche en l'épousant. 

Araminte est en procès avec le comte Dorimont : il accepte de régler cette affaire si elle accepte de l'épouser. Mais Araminte ne souhaite pas cette union. Au contraire, elle est sensible à la bonne mine de Dorante.

M. Rémy, oncle de Dorante, se croit bien inspiré de pousser Marton, la servante d'Araminte, à épouser Dorante : confus, Dorante n'ose pas repousser la servante.

Le comte a promis une somme d'argent importante à Marton si elle l'aide à épouser Araminte ; la mère d'Araminte ordonne à Dorante de dire à Araminte que seul le mariage peut sauver son affaire et qu'il faut éviter le procès. Dorante refuse cette corruption : Araminte, tenue au courant ne l'en trouve que plus séduisant. Dubois profite de cet embarras pour peindre Dorante sous les traits d'un amoureux passionné, ce qui flatte Araminte. Elle refuse de le congédier.

2

L'acte II

Un portrait d'Araminte, réalisé par Dorante, est livré dans l'acte II. Dubois cherche à valoriser l'amour de Dorante. Araminte comprend que M. Rémy a menti et que Dorante n'a pas de sentiments pour Marton. Celle-ci va d'ailleurs demander à Dorante de l'épouser, ce qu'il refuse. Araminte décide alors de mettre en place un plan pour faire avouer à Dorante ses sentiments envers elle.

Dorante encourage Araminte à maintenir son procès contre le comte. M. Rémy s'irrite quand Dorante refuse un mariage avec une riche jeune femme : Marton croit que c'est à cause de l'amour qu'il ressent pour elle. Elle croit aussi qu'il l'a fait peindre car on livre un portrait réalisé par Dorante. Lorsque la boîte contenant le portrait est ouverte devant Araminte, sa mère et le comte, tout le monde découvre que c'est le portrait d'Araminte. Dubois utilise ces circonstances pour mettre en valeur l'amour de Dorante : Araminte découvre que ce portrait a été peint par Dorante par amour pour elle et que Marton n'est pas aimée de lui, que c'est une invention de M. Rémy. Elle décide de lui faire avouer son amour en lui tendant un piège. Elle lui ordonne d'écrire une lettre où elle accepte d'épouser le comte. Marton arrive et lui demande de l'épouser : il refuse sans explication. Ensuite, face au portrait, il est contraint d'avouer sa passion. Araminte lui pardonne cette fantaisie et semble apprécier cette attention car elle ment à Dubois lorsqu'elle lui confie ces événements.

3

L'acte III

Un nouveau stratagème est mis en place par Dubois, cette fois pour trahir Dorante : il écrit une lettre dans laquelle Dorante avoue avoir mal agi envers Araminte. Marton fait parvenir cette lettre à Araminte qui, excédée, choisit de croire Dorante. Elle le rencontre, il lui avoue le stratagème mis en place pour conquérir son cœur et elle le pardonne.

Dubois met en œuvre un nouveau stratagème : Marton se retrouve en possession d'une lettre où Dorante confie à un destinataire imaginaire qu'il va le retrouver pour quitter la France car il a mal agi envers la femme qu'il aime.

La mère d'Araminte et M. Rémy se disputent au sujet de Dorante qui n'est toujours pas congédié. Marton croit se venger de Dorante en lisant la lettre publiquement mais Araminte, excédée d'être prise pour une enfant par sa mère et le comte, décide de régler elle-même ce scandale. Elle prend le parti de Dorante, gronde Dubois de l'avoir trahi, fait la leçon à Marton avant de lui pardonner, et rencontre Dorante. Lors de cette rencontre, elle lui avoue son amour. Dorante est si troublé qu'il confesse avoir usé d'un stratagème orchestré par Dubois pour conquérir son cœur. Elle lui pardonne au nom de l'amour.

B

Les personnages principaux

La pièce est constituée autour de 8 personnages principaux. 

  • Araminte est une riche veuve et fille de Madame Argante, en procès avec le comte Dorimont, son prétendant.
  • Dorante est le neveu de Monsieur Rémy, noble jeune homme ruiné qui n'a pas pu garder Dubois à son service faute d'argent. Il aime Araminte.
  • Monsieur Rémy est procureur. C'est l'oncle de Dorante. Dorante est son héritier, mais il songe à se remarier et veut donc faire épouser à son neveu, Marton, une servante dont le revenu mettrait son neveu à l'abri du besoin. 
  • Madame Argante est la mère d'Araminte. Elle est très autoritaire. Elle ne veut pas que sa fille reste veuve et souhaite la voir épouser le comte pour plus de respectabilité. 
  • Arlequin est le valet d'Araminte. C'est un personnage de valet comique, chargé par Araminte de servir Dorante. C'est le valet du valet ! Il appartient aux personnages de la commedia dell'arte : c'est bien une pièce écrite pour les comédiens italiens.
  • Dubois est un ancien valet de Dorante, congédié lors de la ruine du jeune homme, au service de la riche Araminte. Il est le chef d'orchestre du stratagème : il prend ainsi sa revanche sociale.
  • Marton est la servante d'Araminte. Elle est célibataire et espère recevoir une prime si elle aide le comte à épouser Araminte, ainsi elle pourrait épouser Dorante. 
  • Le comte Dorimont est le prétendant d'Araminte. Il profite d'être en litige avec elle pour la faire céder en l'épousant. Il est le prétendant choisi par la mère d'Araminte.
C

Les thèmes principaux de la pièce

Les thèmes principaux de la pièce sont le marivaudage, les confidences, le mariage et la figure du valet.

1

Marivaudage, confidences et mariage

Le marivaudage est très présent dans la pièce, il est lié aux thèmes des confidences et du mariage. Les échanges galants permettent de séduire l'être aimé dans le but de l'épouser.

Marivaudage

Le marivaudage est l'échange de propos galants pleins de légèreté et de traits d'esprit pour évoquer l'amour avec fantaisie et brio.

« ARAMINTE.
Approchez, Dorante.

DORANTE.
Je n'ose presque paraître devant vous.

ARAMINTE, à part.
Ah ! je n'ai guère plus d'assurance que lui. (Haut.) Pourquoi vouloir me rendre compte de mes papiers ? Je m'en fie bien à vous ; ce n'est pas là-dessus que j'aurai à me plaindre.

DORANTE.
Madame… j'ai autre chose à dire… Je suis si interdit, si tremblant que je ne saurais parler.

ARAMINTE, à part, avec émotion.
Ah ! que je crains la fin de tout ceci ! »

Marivaux, Les Fausses Confidences, Acte III, scène 12, 1737

Le marivaudage désigne une maîtrise du dialogue amoureux qui se rapproche du style d'écriture présent dans les œuvres de Marivaux. Cela se traduit par l'emploi de figures de style comme les hyperboles, ou par l'usage d'apartés, d'interjections ou de phrases en suspens qui traduisent l'émotion des personnages amoureux.

La confidence est un autre thème important de la pièce. On retrouve le terme dans le titre de l'ouvrage. Il s'agit de la transmission d'un secret à une personne de confiance. Ce secret peut être une révélation. La confidence indique normalement la sincérité et le respect de la vie privée.

Cependant, le titre de cette comédie de 1737 est un oxymore (deux mots contraires juxtaposés). Habituellement, la confidence implique un lien de confiance entre celui qui s'épanche et celui qui reçoit les secrets. Ici, le confident est la cible de celui qui le manipule, en livrant des confidences qui n'ont rien d'innocent. Ces confidences sont dites « fausses » : sont-elles des mensonges ou des travestissements de la réalité ?

On peut penser à la fausse lettre de Dorante, écrite par Dubois, dans laquelle il confierait à un ami avoir fait du mal à celle qu'il aime. Il s'agit là d'une fausse confidence, d'un mensonge, étant donné que cela a été écrit par Dubois et non par Dorante, et que ces aveux sont faux.

« MARTON, froidement.
Ne vous pressez pas de le renvoyer, Madame ; voilà une lettre de recommandation pour lui, et c'est Monsieur Dorante qui l'a écrite. 

ARAMINTE.
Comment !

MARTON, donnant la lettre au Comte.
Un instant, Madame, cela mérite d'être écouté. La lettre est de Monsieur, vous dis-je.

LE COMTE, lit haut.
Je vous conjure, mon cher ami, d'être demain sur les neuf heures du matin chez vous ; j'ai bien des choses à vous dire ; je crois que je vais sortir de chez la dame que vous savez ; elle ne peut plus ignorer la malheureuse passion que j'ai prise pour elle, et dont je ne guérirai jamais.

MADAME ARGANTE.
De la passion, entendez-vous, ma fille ? »

Marivaux

Les Fausses Confidences, Acte III, scène 8

1737

Mariage

Le mariage est l'union conjugale par contrat ou rituel qui est déterminée par une institution, qui détermine la structure familiale dans une société donnée. Les époux partagent leurs biens matériels selon certaines modalités et transmettent leur héritage à leurs descendants.

Dans la pièce, il est question à de nombreuses reprises de mariage : entre Araminte et le comte Dorimont (afin de lui éviter le procès) ou entre Marton et Dorante. La question du mariage, sérieuse, devient comique tant la question est omniprésente, et lorsque Dorante et Araminte refusent tous les prétendant(e)s qu'on leur propose.

« MONSIEUR RÉMY.
Bonjour, mon neveu ; je suis bien aise de vous voir exact. Mademoiselle Marton va venir, on est allé l'avertir. La connaissez-vous ?

DORANTE.
Non, monsieur, pourquoi me le demandez-vous ?

MONSIEUR RÉMY.
C'est qu'en venant ici, j'ai rêvé à une chose... Elle est jolie, au moins.

DORANTE.
Je le crois.

MONSIEUR RÉMY.
Et de fort bonne famille : c'est moi qui ai succédé à son père ; il était fort ami du vôtre ; homme un peu dérangé ; sa fille est restée sans bien ; la dame d'ici a voulu l'avoir ; elle l'aime, la traite bien moins en suivante qu'en amie, lui a fait beaucoup de bien, lui en fera encore, et a offert même de la marier. Marton a d'ailleurs une vieille parente asthmatique dont elle hérite, et qui est à son aise ; vous allez être tous deux dans la même maison ; je suis d'avis que vous l'épousiez : qu'en dites-vous ?

DORANTE.
Eh !... Mais je ne pensais pas à elle.

MONSIEUR RÉMY.
Eh bien, je vous avertis d'y penser ; tâchez de lui plaire. Vous n'avez rien, mon neveu, je dis rien qu'un peu d'espérance. Vous êtes mon héritier ; mais je me porte bien, et je ferai durer cela le plus longtemps que je pourrai, sans compter que je puis me marier : je n'en ai point d'envie ; mais cette envie-là vient tout d'un coup : il y a tant de minois qui vous la donnent ; avec une femme on a des enfants, c'est la coutume ; auquel cas, serviteur au collatéral. Ainsi, mon neveu, prenez toujours vos petites précautions, et vous mettez en état de vous passer de mon bien, que je vous destine aujourd'hui, et que je vous ôterai demain peut-être. »

Marivaux

Les Fausses Confidences, Acte I, scène 3

1737

2

Le valet de comédie

Le personnage du valet de comédie est un stéréotype théâtral qui joue sur le contraste entre les classes sociales : domestique, souffre-douleur, entremetteur, chef d'orchestre, il incarne le bon sens, la ruse et peu à peu un sentiment de revanche sociale. 

Dès l'Antiquité, on trouve ce type de personnage et de relation d'autorité maître/valet dans la comédie, mais aussi dans la tragédie, où il est un confident. Dans la commedia dell'arte, au contraire, Arlequin est une sorte de valet comique fainéant et bouffon qui ne pense qu'à boire et manger pour le plaisir du spectateur.

Le valet peut aussi être moteur de l'action. Dans Les Fausses Confidences, c'est Dubois, l'ancien valet de Dorante désormais au service d'Araminte, qui est à l'origine des stratagèmes qui vont bouleverser la pièce. Il crée le stratagème initial, qui va lancer l'action, afin que Dorante puisse conquérir le cœur d'Araminte. Il est également à l'origine du stratagème final en écrivant la fausse lettre d'aveux de Dorante. Non seulement il trahit Dorante, mais il déclenche également la phase finale de la pièce qui va permettre sa résolution.

« ARAMINTE.
Qu'est-ce que c'est donc que cet air étonné que tu as marqué, ce me semble, en voyant Dorante ? D'où vient cette attention à le regarder ?

DUBOIS.
Ce n'est rien, sinon que je ne saurais plus avoir l'honneur de servir Madame, et qu'il faut que je lui demande mon congé.

ARAMINTE, surprise.
Quoi ! Seulement pour avoir vu Dorante ici ?

DUBOIS.
Savez-vous à qui vous avez affaire ?

ARAMINTE.
Au neveu de Monsieur Rémy, mon procureur.

DUBOIS.
Eh ! Par quel tour d'adresse est-il connu de Madame ? Comment a-t-il fait pour arriver jusqu'ici ?

ARAMINTE.
C'est Monsieur Rémy qui me l'a envoyé pour intendant.

DUBOIS.
Lui, votre intendant ! Et c'est Monsieur Rémy qui vous l'envoie : hélas ! Le bon homme, il ne sait pas qui il vous donne ; c'est un démon que ce garçon-là.

ARAMINTE.
Mais que signifient tes exclamations ? Explique-toi : est-ce que tu le connais ?

DUBOIS.
Si je le connais, Madame ! Si je le connais ! Ah vraiment oui ; et il me connaît bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se détournait de peur que je ne le visse ? »

Marivaux

Les Fausses Confidences, Acte I, scène 14

1737

IV

Textes-clés

A

Acte I, scène 14 : la passion de Dorante, une fausse confidence de Dubois 

« DUBOIS.
Hélas ! Madame, ce fut un jour que vous sortîtes de l'Opéra, qu'il perdit la raison1. C'était un vendredi, je m'en ressouviens ; oui, un vendredi ; il vous vit descendre l'escalier, à ce qu'il me raconta, et vous suivit jusqu'à votre carrosse. Il avait demandé votre nom, et je le trouvai qui était comme extasié2 ; il ne remuait plus.

ARAMINTE.
Quelle aventure !

DUBOIS.
J'eus beau lui crier : « Monsieur ! » Point de nouvelles, il n'y avait personne au logis. À la fin, pourtant, il revint à lui avec un air égaré3 ; je le jetai dans une voiture, et nous retournâmes à la maison. J'espérais que cela se passerait ; car je l'aimais : c'est le meilleur maître ! Point du tout, il n'y avait plus de ressource. Ce bon sens, cet esprit jovial4, cette humeur charmante, vous aviez tout expédié ; et dès le lendemain nous ne fîmes plus tous deux, lui, que rêver à vous, que vous aimer ; moi, qu'épier depuis le matin jusqu'au soir où vous alliez.

ARAMINTE.
Tu m'étonnes à un point !…

DUBOIS.
Je me fis même ami d'un de vos gens qui n'y est plus, un garçon fort exact, qui m'instruisait, et à qui je payais bouteille. « C'est à la Comédie qu'on va », me disait-il ; et je courais faire mon rapport, sur lequel, dès quatre heures, mon homme était à la porte. C'est chez madame celle-ci, c'est chez madame celle-là ; et, sur cet avis, nous allions toute la soirée habiter la rue, ne vous déplaise, pour voir madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derrière, tous deux morfondus et gelés, car c'était dans l'hiver ; lui ne s'en souciant guère, moi jurant par-ci par-là pour me soulager.

ARAMINTE.
Est-il possible ?

DUBOIS.
Oui, madame. À la fin, ce train de vie m'ennuya ; ma santé s'altérait, la sienne aussi. Je lui fis accroire5 que vous étiez à la campagne ; il le crut, et j'eus quelque repos. Mais n'alla-t-il pas, deux jours après, vous rencontrer aux Tuileries, où il avait été s'attrister de votre absence ! Au retour, il était furieux ; il voulut me battre, tout bon qu'il est ; moi, je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m'a mis chez madame, où, à force de se démener6, je le trouve parvenu à votre intendance ; ce qu'il ne troquerait pas contre la place de l'empereur.

ARAMINTE.
Y a-t-il rien de si particulier ? Je suis si lasse d'avoir des gens qui me trompent, que je me réjouissais de l'avoir parce qu'il a de la probité7. Ce n'est pas que je sois fâchée ; car je suis bien au-dessus de cela.

DUBOIS.
Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit madame, plus il s'achève.

ARAMINTE.
Vraiment, je le renverrais bien ; mais ce n'est pas là ce qui le guérira. Je ne sais que dire à M. Rémy qui me l'a recommandé, et ceci m'embarrasse. Je ne vois pas trop comment m'en défaire8 honnêtement.

DUBOIS.
Oui ; mais vous ferez un incurable9, madame.

ARAMINTE, vivement.
Oh ! Tant pis pour lui ; je suis dans des circonstances où je ne saurais me passer d'un intendant10. »

 

Perdre la raison : devenir fou.
Égaré : perdu.
Extasié : émerveillé.
Jovial : d'un naturel sympathique.
Faire accroire : mentir.
Se démener : faire des efforts, s'efforcer.
Probité : honnêteté.
M'en défaire : le renvoyer.
Incurable : qui ne peut pas être guéri de son amour.
10 Intendant : personne chargée d'administrer la maison d'un riche particulier.

 

  • Le récit romanesque de la rencontre amoureuse au passé simple.
  • Le contraste comique maître/valet : lui/moi.
  • L'hyperbole ou exagération.
  • La description pathétique de la passion amoureuse de Dorante.
  • La fausse confidence et le stratagème de Dubois.
  • La vraie confidence d'Araminte.

 

Mouvements de la scène :

  • La fausse confidence : le récit de la passion de Dorante de « Hélas ! » jusqu'à « empereur ».
  • La réaction d'Araminte qui se laisse berner par Dubois : les 3 exclamations et l'extrait de « Y a-t-il rien de si particulier » jusqu'à « me passer d'un intendant ».

 

L'essentiel à retenir du texte :

  • Une fausse confidence : Le valet Dubois fait semblant de se confier à Araminte au sujet de son ancien maître. Il met en scène la passion de Dorante pour susciter l'intérêt d'Araminte. Il raconte au passé simple en imitant le style romanesque. Il use de l'hyperbole pour insister sur l'intensité du sentiment amoureux. Les énumérations servent à montrer que Dorante a été transformé par sa passion, qui apparaît comme une maladie dont il ne peut pas guérir. Cela flatte la jeune veuve. Cela provoque aussi sa pitié : un premier pas vers l'amour.
  • Le valet manipulateur et comique : Ce récit est comique car le valet se présente en contrepoint de son maître amoureux. Il fait semblant de critiquer les excès de son maître pour ne pas qu'Araminte se rende compte qu'il en défend les intérêts. Les exclamations montrent qu'Araminte est la dupe de Dubois.
  • D'une fausse à une vraie confidence : Trompée par cette fausse confidence qui flatte son orgueil de femme séduisante, Araminte en vient à se confier à Dubois. Araminte dit vraiment ce qu'elle pense en s'épanchant, un instant de faiblesse qui permet à Dubois de prendre l'ascendant. Le maître du jeu est le valet.
B

Acte III, scène 1 : stratagème, scrupules et succès 

« DORANTE.
Je t'avoue que j'hésite un peu. N'allons-nous pas trop vite avec Araminte ? Dans l'agitation des mouvements où elle est, veux-tu encore lui donner l'embarras de voir subitement éclater l'aventure ?

DUBOIS.
Oh ! Oui ! Point de quartier1. Il faut l'achever pendant qu'elle est étourdie2. Elle ne sait plus ce qu'elle fait. Ne voyez-vous pas bien qu'elle triche avec moi, qu'elle me fait accroire que vous ne lui avez rien dit ? Ah ! Je lui apprendrai à vouloir me souffler3 mon emploi de confident pour vous aimer en fraude4.

DORANTE.
Que j'ai souffert dans ce dernier entretien ! Puisque tu savais qu'elle voulait me faire déclarer, que ne m'en avertissais-tu par quelques signes ?

DUBOIS.
Cela aurait été joli, ma foi ! Elle ne s'en serait point aperçue, n'est-ce pas ? Et d'ailleurs, votre douleur n'en a paru que plus vraie. Vous repentez-vous de l'effet qu'elle a produit ? Monsieur a souffert ! Parbleu5 ! Il me semble que cette aventure-ci mérite un peu d'inquiétude.

DORANTE.
Sais-tu bien ce qui arrivera ? Qu'elle prendra son parti6, et qu'elle me renverra tout d'un coup.

DUBOIS.
Je l'en défie. Il est trop tard ; l'heure du courage est passée ; il faut qu'elle nous épouse.

DORANTE.
Prends-y garde ; tu vois que sa mère la fatigue.

DUBOIS.
Je serais bien fâché qu'elle la laissât en repos.

DORANTE.
Elle est confuse de ce que Marton m'a surpris à ses genoux.

DUBOIS.
Ah ! Vraiment, des confusions ! Elle n'y est pas ; elle va en essuyer bien d'autres ! C'est moi qui, voyant le train que prenait la conversation, ai fait venir Marton une seconde fois.

DORANTE.
Araminte pourtant m'a dit que je lui étais insupportable.

DUBOIS.
Elle a raison. Voulez-vous qu'elle soit de bonne humeur avec un homme qu'il faut qu'elle aime en dépit d'elle ? Cela est-il agréable ? Vous vous emparez de son bien, de son cœur ; et cette femme ne criera pas ! Allez vite, plus de raisonnements : laissez-vous conduire.

DORANTE.
Songe que je l'aime, et que, si notre précipitation réussit mal, tu me désespères.

DUBOIS.
Ah ! Oui, je sais bien que vous l'aimez ; c'est à cause de cela que je ne vous écoute pas. Êtes-vous en état de juger de rien ? Allons, allons, vous vous moquez ; laissez faire un homme de sang-froid. Partez, d'autant plus que voici Marton qui vient à propos, et que je vais tâcher d'amuser, en attendant que vous envoyiez Arlequin.

(Dorante sort.) »

 

Point de quartier : pas de pitié.
Étourdie : assommée.
Me souffler : me voler.
En fraude : en cachette.
Parbleu : juron qui consiste à jurer.
Prendre son parti : prendre sa décision.

 

  • Les scrupules de Dorante : une confidence sincère.
  • La lucidité cruelle de Dubois sur son stratagème.
  • L'inversion de la relation maître/valet.
  • Interrogations et exclamations pour exprimer les oppositions entre les personnages.

 

Mouvements de la scène :

  • La protestation de Dorante de « Je t'avoue » jusqu'à « tout d'un coup ».
  • Le rappel des péripéties de « je l'en défie » jusqu'à « insupportable ».
  • Le résumé du stratagème de « elle a raison » jusqu'à « Dorante sort ».

 

L'essentiel à retenir du texte :

  • Un dialogue rythmé entre le valet et le maître : Ce dialogue est marqué par la forte opposition entre Dorante et son ancien valet Dubois. Les exclamations, les interrogations et le rythme saccadé des répliques expriment les hésitations de Dorante et la cruauté de Dubois face aux contrariétés imposées à Araminte. Dorante se confie au début de l'extrait puis il formule des récriminations en invoquant qu'il a souffert. Son valet reprend ses paroles avec ironie et lui démontre que cela fait partie du stratagème. Selon lui, tous les moyens sont bons pour réussir à séduire Araminte : Dubois s'inclut dans le projet de mariage et en fait une affaire personnelle (« il faut qu'elle NOUS épouse »).
  • La lucidité vengeresse du valet : Lorsque Dorante évoque tous les soucis auxquels Araminte doit faire face, Dubois prend le contrepied de chaque exemple. Il révèle à Dorante qu'il est à l'origine de tous ces soucis pour servir Dorante. Avec un peu de cruauté, il dévoile à son maître qu'il lui est supérieur en jugement. Il lui montre que son projet d'épouser Araminte est immoral et Dorante ne peut rien opposer sinon son amour. Dorante sort de scène et laisse le valet maître du jeu.
  • Une satire de l'amour : Dans cette scène, Araminte est décrite de manière pathétique par Dorante. Au contraire, Dubois semble n'avoir pour elle aucune pitié, ce que révèle l'hyperbole « l'achever pendant qu'elle est étourdie ». Le valet se flatte d'être celui qui organise la vie de ses maîtres. Il dépeint l'amour comme un combat où les faiblesses de chacun sont exploitées par les autres, où les hommes du peuple rivalisent avec leurs maîtres pour mettre en péril les projets des familles aristocratiques.
C

Acte III, scène 12 : le dénouement, la révélation du subterfuge 

« ARAMINTE.
Vous donner mon portrait ! Songez-vous que ce serait avouer que je vous aime ?

DORANTE.
Que vous m'aimez, Madame ! Quelle idée ! Qui pourrait se l'imaginer ?

ARAMINTE, d'un ton vif et naïf.
Et voilà pourtant ce qui m'arrive.

DORANTE, se jetant à ses genoux.
Je me meurs !

ARAMINTE.
Je ne sais plus où je suis. Modérez votre joie ; levez-vous, Dorante.

DORANTE, se lève, et dit tendrement.
Je ne la mérite pas, cette joie me transporte, je ne la* mérite pas, Madame. Vous allez me l'ôter1 ; mais n'importe ; il faut que vous soyez instruite.

ARAMINTE, étonnée.
Comment ! Que voulez-vous dire ?

DORANTE.
Dans tout ce qui s'est passé chez vous, il n'y a rien de vrai que ma passion, qui est infinie, et que le portrait que j'ai fait. Tous les incidents qui sont arrivés partent de l'industrie2 d'un domestique qui savait mon amour, qui m'en plaint, qui, par le charme de l'espérance, du plaisir de vous voir, m'a, pour ainsi dire, forcé de consentir à son stratagème ; il voulait me faire valoir3 auprès de vous. Voilà, madame, ce que mon respect, mon amour et mon caractère ne me permettent pas de vous cacher. J'aime encore mieux regretter votre tendresse que de la devoir à l'artifice4 qui me l'a acquise. J'aime mieux votre haine que le remords d'avoir trompé ce que j'adore.

ARAMINTE, le regardant quelque temps sans parler.
Si j'apprenais cela d'un autre que de vous, je vous haïrais sans doute ; mais l'aveu que vous m'en faites vous-même dans un moment comme celui-ci, change tout. Ce trait de sincérité me charme, me paraît incroyable, et vous êtes le plus honnête homme du monde. Après tout, puisque vous m'aimez véritablement, ce que vous avez fait pour gagner mon cœur n'est point blâmable. Il est permis à un amant de chercher les moyens de plaire, et on doit lui pardonner lorsqu'il a réussi.

DORANTE.
Quoi ! La charmante Araminte daigne me justifier5 !

ARAMINTE.
Voici le comte avec ma mère, ne dites mot, et laissez-moi parler. »

 

Ôter : enlever.
Industrie : habileté, ingéniosité.
Faire valoir : mettre en valeur.
Artifice : stratagème, moyen habile de parvenir à une fin, un but.
Justifier : trouver des excuses.
* « la » est un pronom qui reprend « joie » dans la proposition « je ne la mérite pas ».

 

  • Les didascalies et accessoires au théâtre (rôle du portrait dans l'intrigue).
  • L'aveu amoureux : sincérité désarmante ou manipulation.
    • L'aveu de Dorante
    • L'aveu d'Araminte en réponse à celui de Dorante
  • L'hyperbole comme expression de la sincérité ? 
  • Une heureuse fin de comédie, le mariage.
  • Résumé final du stratagème vu par Dorante qui avoue sa faute pour se faire aimer sincèrement.

 

Mouvements de la scène :

  • Araminte avoue son amour : du début jusqu'à « Levez-vous, Dorante ».
  • Dorante confesse sa faute : de « Je ne la mérite pas » jusqu'à « ce que j'adore ».
  • Araminte le pardonne : de « Si j'apprenais » jusqu'à « laissez-moi parler ».

 

L'essentiel à retenir du texte :

  • Des confidences entre amants : Les deux personnages expriment avec emphase (hyperbole) leur amour réciproque. Après des rebondissements qui ont fait apparaître la passion, jugée coupable, de Dorante aux yeux de tous, le portrait est le symbole de cette passion interdite. Les personnages parlent du portrait réalisé par Dorante pour évoquer l'amour. Les didascalies soulignent le rapprochement des amants et l'intensité des émotions. À la fin de la scène, Araminte annonce qu'elle va affronter sa mère et le comte : elle va donc épouser Dorante. C'est apparemment le triomphe de l'amour. 
  • La confession d'une faute (le stratagème) : Dès qu'Araminte avoue son amour pour Dorante, ce dernier ressent de la culpabilité car « tout ce qui s'est passé » est le résultat du stratagème orchestré par Dubois. Dorante confesse sa faute de manière pathétique. Il prend le risque de perdre l'amour d'Araminte : à cause de son amour, il a consenti à participer au complot de son ancien valet. Cette confession est le seul moyen pour Dorante de vivre un amour sincère. 
    Toutefois, on peut considérer qu'il profite de l'état de faiblesse d'Araminte qui vient de lui avouer son amour pour lui faire accepter l'inacceptable. Est-ce une confidence aussi sincère qu'on peut l'espérer ? 
  • La réaction d'Araminte, une fin ambivalente de comédie : Araminte est prompte à le pardonner dès la fin de sa réplique d'aveu : elle prononce un discours généreux et empreint de bienveillance qui prend comme principe qu'on ne peut rien reprocher à celui qui a agi par amour. 
    Elle récompense la sincérité de sa confidence. 
    Toutefois, c'est un moyen pour elle d'échapper au plan de sa mère qui voulait la marier au comte. D'ailleurs, elle demande à Dorante de se taire et de la laisser parler. On voit qu'elle sait rapidement tirer avantage de la situation.
    La comédie se termine bien (par un mariage) mais on se demande si c'est l'amour qui triomphe ou si le stratagème est couronné de succès parce que chacun y trouve son avantage.