Identifier la préciosité et le burlesque Exercice fondamental

Chacun des extraits suivants appartient-il à la préciosité ou au burlesque ?

La Rancune dit au Marchand qu'il était affligé d'une difficulté d'urine et qu'il était bien fâché d'être contraint de l'incommoder ; à quoi le Marchand lui répondit qu'une nuit était bientôt passée. Le lit n'avait point de ruelle et joignait la muraille ; la Rancune lui demanda le pot de chambre, − Et qu'en voulez-vous faire ? dit le Marchand ; le mettre auprès de moi de peur de vous incommoder, dit la Rancune. Le Marchand lui répondit qu'il lui donnerait quand il en aurait à faire ; et la Rancune n'y consentit qu'à peine, lui protestant qu'il était au désespoir de l'incommoder. Le Marchand s'endormit sans lui répondre ; et à peine commença-t-il à dormir de toute sa force que le malicieux comédien, qui était homme à s'éborgner pour faire perdre un œil à un autre, tira le pauvre Marchand par le bras en lui criant : Monsieur, oh ! monsieur ! Le Marchand tout endormi lui demanda en baillant : Que vous plaît-il ? − Donnez moi un peu le pot de chambre, dit la Rancune.

(Paul Scarron, Roman comique)

Cléomire est grande et bien faite ; tous les traits de son visage sont admirables ; la délicatesse de son teint ne se peut exprimer ; la majesté de toute sa personne est digne d'admiration et il sort je ne sais quel état de ses yeux qui imprime le respect dans l'âme de tous ceux qui la regardent... Sa physionomie est la plus belle et la plus noble que je vis jamais, et il paraît une tranquillité sur son visage qui fait voir clairement qu'elle est celle de son âme. On voit même en la voyant seulement que toutes ses passions sont soumises à raison et ne font point de guerre intestine dans son cœur ; en effet je ne pense pas que l'incarnat qu'on voit sur ses joues ait jamais passé ses limites et se soit épanché sur tout son visage, si ce n'a été par la chaleur de l'été ou par la pudeur, mais jamais par la colère ni par aucun dérèglement de l'âme ; ainsi Cléomire étant toujours également tranquille, est toujours également belle...

(Madame de Scudéry, Le Grand Cyrus)

Car notez que c'est repas céleste de manger pour déjeuner des raisins avec de la fouace fraîche, surtout des pineaux, des fers, des muscats, de la bicane, et des foirards, recommandés pour les constipés ; car ils en chient long comme le bras et souvent, pensant péter, se conchient, ce pourquoi on les appelle les panseurs de vendanges.

(François Rabelais, Gargantua)

Plus ardent que le feu, plus agité que l'onde,
Toujours vêtu de pourpre et toujours couronné,
Le premier des vivants, d'esprits environné,
Fait aujourd'hui la cour aux plus beaux yeux du monde.

Du second univers où son trône se fonde,
Il vous a, belle Iris, le trône abandonné ;
Dans un palais de flamme il est emprisonné
Par une loi du ciel que la vôtre seconde.

Sans cesse tourmenté par ses propres désirs,
Il mêle ses douleurs avec ses plaisirs,
Ce soupir échappé vous dit son aventure.

Mais qu'il est malaisé de le bien secourir !
Ce prince malheureux est de telle nature
Que si vous le voyez, vous le ferez mourir.

(L'abbé Cotin, "À la belle Iris")

Mon père Anchise, sur ma foi,
Achates, mon épouse et moi
N'avions, en toute la soirée,
Bu que pinte bien mesurée,
Et dont je ne bus quasi pas,
Parce que le vin était bas.
Dormant donc ainsi dans ma chambre
(Hélas! j'en tremble en chaque membre),
Il me sembla de voir Hector,
Et je pense le voir encore.
Ô Dieu, la piteuse figure !
Qu'il était de mauvais augure !
Ô Dieu, qu'il me parut hideux !
Il était fait comme deux œufs ;
Sa cotte d'armes délabrée
De poudre et sang était marbrée :
Vous l'eussiez pris pour un souillon
Qui n'est couvert que d'un haillon.
Sa très désagréable face
Malgré lui faisait la grimace,
Pleine de bosses et de trous.
Son corps était percé de coups ;
Enfin il était tout de même
Qu'il était, quand sanglant et blême,
Achille, après l'avoir vaincu,
Le traînait à l'écorche-cul.
Ses pauvres pieds traînaient encore
La longe de cuir que ce Maure,
Ce Turc, ce félon des félons,
Avait passé dans ses talons.

(Paul Scarron, Virgile travesti)

MONSIEUR JOURDAIN :
Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m'aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE :
Fort bien.

MONSIEUR JOURDAIN :
Cela sera galant, oui.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE :
Sans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire ?

MONSIEUR JOURDAIN :
Non, non, point de vers.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE :
Vous ne voulez que de la prose ?

MONSIEUR JOURDAIN :
Non, je ne veux ni prose ni vers.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE :
Il faut bien que ce soit l'un, ou l'autre.

MONSIEUR JOURDAIN :
Pourquoi ?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE :
Par la raison, Monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose, ou les vers.

MONSIEUR JOURDAIN :
Il n'y a que la prose ou les vers ?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE :
Non, Monsieur : tout ce qui n'est point prose est vers ; et tout ce qui n'est point vers est prose.

MONSIEUR JOURDAIN :
Et comme l'on parle qu'est-ce que c'est donc que cela ?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE :
De la prose.

MONSIEUR JOURDAIN :
Quoi ? quand je dis : "Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit", c'est de la prose ?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE :
Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN :
Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour ; mais je voudrais que cela fût mis d'une manière galante, que cela fût tourné gentiment.

(Molière, Le Bourgeois gentilhomme)

En la partie du monde où le soleil se lève et où le ciel engendre les pierres précieuses, naquit par miracle une naïade, la plus accomplie que les dieux eussent jamais faite. Et la mer n'avait jamais rien vu de si beau, non pas même le jour qu'elle fit naître Vénus. Neptune, pour l'amour d'elle, donna de la jalousie à Thétis et toutes les nymphes de l'océan. Mais lassé de ses mépris, il la changea en une pierre que les Grecs appellent Unique ou Diamant. Comme elle fut incomparablement belle, d'un esprit divin, insensible, opiniâtre et impérieuse, cette pierre a une beauté qui efface toutes les autres, un feu qui semble venu du ciel. Elle ne peut se rompre par nulle force. Elle résiste au fer et au feu et elle monte jusque sur la tête des rois. Comme elle fut aimée de tous ceux qui la connurent, les grands et les petits l'aiment encore, et elle est désirée de tout le monde. Enfin le ciel et la terre ne font rien de si parfait, et les hommes ne connaissent aucune chose de si grand prix.

(Vincent Voiture, La Métamorphose de Julie en diamant)

Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires.

(Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves)

Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire... Oh ! Dieu !... Bien des choses en somme.
En variant le ton, − par exemple, tenez :
Agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
Il faudrait sur-le-champ que je l'amputasse !"
Amical : "Mais il doit tremper dans votre tasse :
Pour boire, faites-vous fabriquer un Hanape !"
Descriptif : "C'est un roc !... C'est un pic !... C'est un cap !...
Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule !"
Curieux : "De quoi sert cette oblongue capsule ?
D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"
Gracieux : "Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?"
Truculent : "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
Prévenant : "Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
Tendre : "Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
Pédant : "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
Appelle Hippocampéléphantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
Cavalier : "Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !"
Emphatique : "Aucun vent ne peut, nez magistral,
T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
Dramatique : "C'est la mer Rouge quand il saigne !"
Admiratif : "Pour un parfumeur, qu'elle enseigne !"
Lyrique : "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
Naïf : "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
Respectueux : "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
Campagnard : "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
c'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
Militaire : "Pointez contre cavalerie !"
Pratique : "Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac)

Aux Rochers, ce dimanche 29 septembre 1680,
Quoique nous soyons dans une solitude en comparaison de vote château de Grignan, nous ne laissons pas d'avoir fort souvent trois tables de jeu, un trictrac, un hombre, un reversis. Nous avons présentement Mme de Marbeuf, qui est bonne à tout ; elle est commode et complaisante. La princesse éclaire ces bois comme la nymphe Galatée.

(Honoré d'Urfé, L'Astrée)