Sommaire
IL'intitulé du parcours : « le roman et l'invention de l'amour »ALe romanBL'amourCL'inventionIIL'auteur et le contexteAChrétien de TroyesBLe contexte1La société du Moyen Âge2Le contexte littéraireIIIL'œuvre au programme : Le Chevalier de la charretteALes origines de l'œuvreBLe genre du Chevalier de la charrette1La forme2Le merveilleuxCLa structure de l'œuvre1Premier jour2Deuxième jour3Troisième jour4Quatrième jour5Cinquième jour6Sixième jour7Septième jour8Quelques jours plus tard9Le lendemain10Une semaine plus tard11Une année plus tardDLe titre de l'œuvreELes personnages1Lancelot2Gauvain et Keu3Guenièvre4Méléaguant5Les rois Baudemagu et Arthur, figures d'autorité du roman6Les personnages secondairesFLes lieux1Deux royaumes identifiables : Logres et Gorre2Des espaces liés au voyage initiatique3Des lieux merveilleuxIVLe Chevalier de la charrette, du roman courtois à l'invention du roman d'amourAL'exploration du travail du romancier1Le prologue2L'art de la compositionBL'invention de l'amour, ou l'amour courtois surpassé1Reprise de l'amour courtois2Un amour en tension avec les valeurs chevaleresques ?3Le dépassement des tensions : l'invention de l'amour à toute épreuve Ce contenu a été rédigé par l'équipe éditoriale de Kartable.
Dernière modification : 02/09/2026 - Conforme au programme 2026-2027
L'intitulé du parcours : « le roman et l'invention de l'amour »
Le roman
Roman
Le roman se détermine comme un genre dédié à la narration : c'est un récit fictif, en prose, étalé dans la durée. Ses formes peuvent être d'une grande variété, le roman s'étant toujours affranchi des contraintes et développé en toute liberté. Baudelaire dira d'ailleurs que c'est « un genre bâtard dont le domaine est vraiment sans limites ».
L'amour
L'amour a toujours occupé une place prépondérante dans le récit d'une manière générale, qu'il s'agisse de mythes, de légendes ou de romans, et dans tous les genres littéraires.
De l'amour de Pâris pour Hélène, qui déclencha la guerre de Troie, jusqu'aux romans de Victor Hugo (en particulier Notre-Dame de Paris), de Jane Austen ou d'Albert Cohen (le très célèbre Belle du Seigneur), l'amour déploie sans cesse de nouveaux motifs – et on trouvera encore bien des exemples dans la littérature moderne.
Un peu avant les romans de Chrétien de Troyes, Béroul rédige en vers le texte d'une légende celte déjà connue : Tristan et Yseut, véritable modèle littéraire de l'amour-passion.
L'invention
Invention
Le mot « invention » vient du latin invenio, qui signifie à l'origine « trouver », « rencontrer » ou « découvrir ».
Par exemple, lorsqu'une personne découvre une grotte qui n'avait jamais été découverte auparavant, on peut parler d'une « invention » au sens ancien du terme : elle trouve quelque chose qui existait déjà.
Le parcours va étudier la manière dont les romans nous font découvrir ce qu'est l'amour en nous montrant des personnages qui eux-mêmes découvrent l'amour : ils tombent amoureux, ressentent des émotions, évoluent et rencontrent parfois des difficultés. Le personnage découvre l'amour, et le lecteur aussi. En suivant les personnages, il observe comment les sentiments apparaissent, évoluent et peuvent parfois disparaître ou échouer.
Autrement dit, le parcours invite à étudier la manière dont les écrivains racontent l'amour et quels procédés littéraires ils utilisent pour nous faire ressentir et comprendre les sentiments des personnages.
L'auteur et le contexte
Chrétien de Troyes
On connaît peu de choses de Chrétien de Troyes, qui est pourtant le plus grand romancier du Moyen Âge. Il a vécu au XIIe siècle, à peu près entre 1135 et 1191, et il écrit entre 1160 et 1190. Dans les dédicaces de ses romans, il nomme ses protecteurs : il a travaillé à la cour de Marie de Champagne, fille d'Aliénor d'Aquitaine et du roi de France Louis VII, et peut-être à la cour de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, à qui il dédie son dernier roman, resté inachevé. Dans le premier de ses romans, l'auteur donne son nom, Chrétien de Troyes, se rattachant ainsi à la Champagne. Dans ses autres œuvres, il se désigne seulement sous le nom de « Chrétien ». Il est le premier écrivain à poser la quête du Graal. L'époque des récits est lointaine mais on retrouve les codes de la féodalité du XIIe siècle.
On lui connaît cinq romans :
- Érec et Énide (1165)
- Cligès (1176)
- Lancelot, le chevalier de la charrette (1176-1181)
- Yvain ou le chevalier au lion (1180)
- Perceval ou le conte du Graal (1181)
La fin du Chevalier de la charrette nous apprend qu'il y a deux auteurs, et que c'est Geoffroy de Lagny qui a achevé l'œuvre, avec le plein consentement de Chrétien de Troyes. Chrétien signe de son nom, il se positionne ainsi en tant qu'auteur. On peut noter dans Érec et Énide qu'il parle de sa renommé future : « Chrétien sa vante que le souvenir de cet arrangement durera aussi longtemps que la chrétienté ».
Le contexte
La société du Moyen Âge
Le système féodal morcelle l'autorité politique puisque de puissants seigneurs assurent leur fidélité au roi en échange d'une terre. Le vassal, un homme libre, se lie à son seigneur. Le vassal doit obéissance et service au seigneur, le seigneur assure sa protection et lui confie un fief pour assurer sa subsistance (une terre, un château, une fonction à la cour). Le vassal peut avoir à son tour un vassal, le vavasseur. Le pouvoir repose alors sur un jeu subtil d'alliances où les cours deviennent des lieux culturels terrains de jeux d'influence.
La société est divisée en trois ordres : clergé (ceux qui prient), noblesse (ceux qui combattent) et tiers-état (ceux qui travaillent : les paysans). Les chevaliers sont des combattants professionnels, en général d'origine noble, et obéissent à d'importantes règles morales : loyauté (envers le seigneur), vaillance (dans les combats), générosité (envers les déshérités), courtoisie (envers sa dame). Le roi de France Louis VII, premier époux d'Aliénor d'Aquitaine, prend part à la seconde croisade (1147-1149). Les croisades vont forger un idéal chevaleresque, les chevaliers incarnent sont des modèles alliant courage et quête spirituelle.
Le contexte littéraire
Le XIIe siècle est marqué par :
- la chanson de geste ;
- la poésie lyrique ;
- le roman courtois.
Chanson de geste
La chanson de geste est un genre majeur du XIIe siècle. Elle célèbre, en décasyllabes, la « geste », c'est-à-dire les exploits des héros valeureux (comme Charlemagne).
Guillaume IX (1071-1126), comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, après de longues années de débauche et le départ de ses épouses pour le couvent, découvre la délicatesse. Il se met à composer des poèmes d'un amour impossible où la femme aimée est inaccessible : c'est la poésie lyrique. Ainsi se répand, au sud du pays, une nouvelle conception de l'amour : la fin'amor.
Fin'amor
On appelle fin'amor (ou amour courtois, ou amour parfait) la conception de l'amour parfait imaginée et développée par les troubadours. Cette conception se relève toujours un peu de l'amour impossible : comme la satisfaction du désir finit par éteindre le sentiment amoureux, il faut privilégier les relations qui ne pourront pas être pleinement vécues. L'homme aime donc uniquement des femmes inaccessibles ou interdites (l'amour parfait est forcément adultère), généralement d'un rang social plus élevé (comme Lancelot et la reine).
Ces poèmes se développent et prennent le nom de « trobar » (de l'occitan « trouver »), qui donne « troubadour ». Guillaume devient ainsi le premier troubadour de l'histoire. Au nord du pays, les troubadours s'appellent les « trouvères » et reprennent, dès la seconde moitié du XIIe siècle, les chansons de fin'amor en langue d'oïl.
À partir du XIIe siècle, on appellera « roman » les textes rédigés en langue romane. Petit à petit, le nom désignera un genre littéraire. Ce roman s'écrit en octosyllabes à rimes plates. Même s'il est écrit, il est aussi destiné à une propagation orale.
Le roman courtois se développe. Les auteurs utilisent l'idéologie de la fin'amor au sein de romans qui reprennent les thèmes des exploits chevaleresques, mais l'amour n'y est pas un enjeu secondaire : il est au cœur du roman.
Les premiers romans sont en réalité des traductions très libres d'œuvres antiques, comme le Roman de Thèbes, le Roman d'Enéas, le Roman de Troie. Chrétien de Troyes est le premier à en faire une œuvre de création pure.
Courtoisie
Le mot courtoisie vient d'abord de la « cour » et désigne l'ensemble des règles à respecter pour ceux qui fréquentent les cours du Moyen Âge, un véritable art de vivre aristocratique. Les règles de base perpétuent les préceptes chrétiens : le chevalier doit défendre la veuve et l'orphelin, il doit se comporter en homme honorable, respecter et faire respecter les droits de chacun, et avoir une conduite exemplaire envers les dames et les demoiselles.
Le roman désigne au départ une langue. Depuis le développement de l'Empire romain au Ier siècle avant Jésus-Christ, le latin s'est imposé. Mais tandis qu'il reste la langue des savants et la langue de l'écrit, petit à petit, la langue parlée « vulgaire » (au sens où elle est parlée par les non-lettrés) subit de multiples influences. On l'appelle « langue romane » et elle se partage en deux groupes principaux selon la façon de dire « oui » : au nord, on parle la langue d'oïl, au sud, on parle la langue d'oc.
À la fin du XIIe siècle, l'expression « mettre en roman » signifie que l'on transpose à l'écrit une histoire dans la langue populaire. Cette langue ne cessera d'évoluer jusqu'à notre français actuel.
À la mort de Louis Ier dit « le Pieux » (778-840), deux de ses fils, Charles le Chauve et Louis le Germanique, se promettent assistance et fidélité contre leur frère Lothaire : ainsi sont signés les Serments de Strasbourg, en 842, premier texte officiel en roman. Jusqu'alors, tous les textes officiels demeuraient rédigés en latin, langue savante, et les Serments de Strasbourg inaugurent la légitimité du roman, langue vulgaire, comme langue écrite.
L'œuvre au programme : Le Chevalier de la charrette
Les origines de l'œuvre
Chrétien de Troyes n'a pas inventé la plupart des personnages présents dans son roman. On peut retenir plusieurs origines :
- L'Histoire des rois de Bretagne est rédigée en latin par l'auteur anglais Geoffroy de Monmouth et retrace la généalogie légendaire des rois d'Angleterre, depuis l'arrivée d'un descendant d'Énée. C'est dans ce texte que le roi Arthur apparaît pour la première fois.
- À partir de ce texte, Robert Wace (1115-1175), poète français, devenu chanoine de Bayeux, écrit en 1155 le Roman de Brut, ou Brut d'Angleterre. Wace est le premier à évoquer la Table ronde. Il raconte les aventures du roi Arthur.
- Il existe également de nombreux récits oraux, qu'on appelle « la matière de Bretagne ».
Matières
On appelle les « matières » les ressources premières, des ensembles d'histoires, de légendes et de chansons autour d'un même thème. On en distingue trois :
- la matière de France (utilisée dans les chansons de geste, avec Charlemagne et ses chevaliers) ;
- la matière antique, ou de Rome (les adaptations de récits antiques) ;
- la matière de Bretagne (traditions historiques des rois de Bretagne et légendes celtiques).
Chrétien de Troyes revendique dès le début son récit comme une œuvre de fiction, sur laquelle il travaille à partir de sources connues, « la matière » et la « ligne directrice » données par Marie de Champagne.
Chrétien de Troyes situe ses récits dans les années de paix du royaume et réduit le personnage du roi à une figure secondaire. C'est un chevalier qui prend le premier rôle et qui vit de nombreuses aventures. Ces aventures doivent lui permettre d'éprouver sa valeur, de devenir ce qu'il est vraiment, de s'accomplir comme chevalier, mais cette quête de soi se fait d'abord par une quête de l'amour : la quête de la reine dans Le Chevalier de la charrette inscrit dès lors l'œuvre dans le genre du roman courtois.
Je me contenterai de dire que ses directives ont plus d'effet sur cette œuvre que toute la réflexion et la peine que j'y peux consacrer.
Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la charrette, prologue
1176-1181
Dans le prologue, Chrétien de Troyes place son texte sous le patronage de Marie, comtesse de Champagne, fille du roi de France Louis VII et d'Aliénor d'Aquitaine.
Le genre du Chevalier de la charrette
La forme
L'œuvre est placée dans l'objet d'étude du roman, mais le texte en ancien français se présente en vers de rimes suivies. Il s'agit d'octosyllabes, alors que la chanson de geste, notamment, était composée en décasyllabes : pour le Moyen Âge, cet octosyllabe est presque équivalent à notre prose, d'autant plus que Chrétien de Troyes l'assouplit considérablement. Sa phrase déborde du vers et même du couple de rimes, ce qui lui donne la vivacité nécessaire au narratif.
Et einsi com il aprochoient
vers la forest, issir an voient
le cheval Kex, sel reconurent,
et virent que les regnes furent
del frain ronpues anbedeus.
Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la charrette, vers 257 à 261
1176-1181
Le vers est ici aussi souple qu'un vers libre de nos jours, les compléments des verbes « aprochoient » et « voient » se trouvent rejetés au vers suivant, et la phrase se poursuit sur cinq vers, avec trois rimes différentes.
Le merveilleux
On retrouve dans l'œuvre une coloration typique des contes :
- Le manque de précision de certains personnages leur donnant une identité mystérieuse (beaucoup sont d'ailleurs des figures anonymes).
- La matière de Bretagne est omniprésente avec les références à l'univers arthurien.
- Les objets semblent être déposés sur le chemin de Lancelot, comme le peigne de Guenièvre.
- Lancelot a été élevé par une fée (la future Viviane) qui lui a confié un anneau magique, lequel lui permet de révéler les enchantements ;
- la lance enflammée qui met le feu au lit ;
- les annonces du futur : tombes et prophétie ;
- le mirage des fauves après le Pont de l'épée ;
- les personnages comme les demoiselles ou les nains, qui semblent surgir fort à propos, et toujours de nulle part ;
- le royaume de Baudemagu est semblable à un monde parallèle, un « autre monde », tellement l'accès en est difficile et puisqu'une forme de malédiction empêche les étrangers d'en revenir – et pourtant Méléagant a pu facilement y emmener la reine.
La structure de l'œuvre
Le Chevalier de la charrette est composé de deux parties.
- La première s'articule autour de la quête principale : retrouver Guenièvre. Elle suit un rythme rapide, marqué par les nombreuses épreuves et rencontres, et elle est définie selon une chronologie précise, en sept journées. Le roman pourrait s'arrêter là.
- La deuxième partie, cette fois autour de la disparition de Lancelot, et selon une chronologie indéterminée.
Premier jour
L'enlèvement de la reine Guenièvre (lieu : La Cour du roi Arthur, royaume de Logres ; temps : Ascension). Méléagant, fils du roi Bademagu du royaume de Gorre, enlève, à la cour du roi Arthur, la reine Guenièvre pour faire d'elle sa prisonnière. Il promet la libération des chevaliers de Logres si l'un des chevaliers le vainc. Keu échoue, puis Gauvain relève le défi.
La charrette (lieu : la forêt). Gauvain rencontre un chevalier qui lui procure un cheval. Un combat le prive du cheval. Un nain lui propose de prendre place dans une charrette, habituellement destinée à transporter des condamnés. Il devient le sujet de moqueries.
Le château de la lance enflammée (lieu : château ; temps : nuit). Une demoiselle lui offre l'hospitalité, il affronte la première épreuve du lit dangereux, une lance enflammée tombe sur lui, il en sort indemne. Il aperçoit à la fenêtre, le cortège de la reine et tout absorbé par la contemplation de celle-ci, manque de tomber.
Deuxième jour
Les deux ponts (lieu : un carrefour ; temps : le matin). Pour se rendre au royaume de Gorre, une demoiselle indique deux accès. Le pont sous l'Eau (que Gauvain va choisir) et le pont de l'Epée (que choisira Lancelot). Les deux chevaliers se séparent après avoir promis à la jeune fille de l'aider lorsqu'elle le leur demandera.
Le passage du gué (lieu : lande et rivière ; temps : après-midi). Lancelot combat le chevalier du gué car son cheval s'est engagé malgré les avertissements reçus. Victorieux du combat, il épargne son adversaire à la demande de la jeune femme qui est avec lui.
Le viol simulé (lieu : château ; temps : le soir). En échange de relations charnelles, une demoiselle lui offre le gîte. Il résiste à ses avances et la sauve d'une fausse agression. Par fidélité à la reine, il refuse de partager le lit, elle le libère. Sa fidélité à Guenièvre est plus forte que tout désir.
Troisième jour
Le peigne de la reine Guenièvre (lieu : fontaine). La demoiselle se place sous sa protection et fait voyage avec lui. Le chevalier trouve un peigne laissant voir quelques cheveux de la reine. Les cheveux sont l'objet d'une véritable adoration.
La provocation du chevalier orgueilleux (lieu : prairie). Lancelot subit les moqueries pour être monté dans la charrette. Le prétendant de la demoiselle veut le combattre mais le père ramène son fils à la raison.
Le cimetière enchanté (lieu : un cimetière). Lancelot soulève la dalle d'une tombe : elle révèle, de manière prophétique, son nom. Un moine lui apprend que le vainqueur de cette épreuve sera le libérateur des prisonniers de Logres.
Le pays dont nul ne revient (lieu : maison ; temps : nuit). Un vavasseur et sa famille l'hébergent, ils sont exilés de Logres, prisonniers du royaume de Gorre.
Quatrième jour
Le pays dont nul ne revient
Lieu : le passage des Pierres
Il franchit une nouvelle épreuve, celle du passage des Pierres, aidé des fils du vavasseur.
Le chevalier de la charrette porte secours aux prisonniers
Lieu : une forteresse.
Les prisonniers de Logres se révoltent contre ceux de Gorre, le chevalier les soutient et leur permet la victoire.
Cinquième jour
Le défi lancé par le chevalier déloyal (lieu : une forêt ; temps : toute la journée). Le chevalier et ses compagnons chevauchent tout le jour, ils trouvent accueil le soir chez une famille. Un chevalier orgueilleux lance un défi.
Le combat dans la lande (lieu : la lande ; temps : le soir). Le combat s'achève par la décapitation du chevalier orgueilleux, exécution réclamée par une demoiselle apparue sur une mule.
Sixième jour
La traversée du pont de l'Épée (lieu : frontière de Gorre/rivière épouvantable ; temps : la journée et le soir). Les trois personnages arrivent au pont de l'Épée. Lancelot franchit le pont dangereux en faisant preuve de bravoure, tant par le tranchant des épées que par la vision des lions placés à l'arrivée.
Le roi Badegamu accueille le chevalier (lieu : au pied de la tour ; temps : la nuit). Le roi Badegamu accueille Lancelot et reconnaît l'extrême valeur du chevalier qui s'est infligé de graves blessures aux mains et aux pieds. Son fils Méléagant affiche sa jalousie et rage.
Septième jour
Le premier combat avec Méléagant (lieu : au pied de la tour ; temps : le matin). Méléagant ne veut pas rendre Guenièvre. Il provoque en duel Lancelot, la reine assiste au duel. Elle est invitée à encourager Lancelot. Badegamu interrompt le combat, à la demande de la reine. L'affrontement est reporté à la cour d'Arthur dans un an.
L'accueil de la reine (lieu : salle du château). Guenièvre montre de la froideur à l'égard de Lancelot. Au nom de son amour, celui-ci accepte. Il part retrouver Gauvain mais est arrêté par les habitants de Gorre qui pensent bien faire à l'égard de leur roi.
Quelques jours plus tard
Fausses rumeurs et l'épreuve de l'amour (temps : quelques jours plus tard). On annonce à Guenièvre et Lancelot leurs morts réciproques, ce qui les conduit au désarroi et pousse la reine à admettre son amour pour le chevalier. C'est la reconnaissance d'un amour partagé qui prépare la scène suivante.
Les retrouvailles et la nuit d'amour (temps : le soir). Lancelot rejoint la reine dans sa chambre après avoir descellé les barreaux et s'être blessé les mains. En dépit de la présence de Keu blessé, les amants partagent une nuit d'amour.
Le lendemain
Les accusations d'adultère (temps : le matin ; lieu : la chambre de la reine). Méléagant accuse la reine d'adultère avec Keu, pour preuve les taches de sang sur leurs draps respectifs. Il accuse Keu de l'avoir déshonorée.
Le second combat contre Méléagant (temps : le même jour ; lieu : le donjon). Méléagant provoque Keu en duel, Lancelot se bat à sa place, prend de nouveau l'avantage. Le roi Bademagu interrompt le combat.
La trahison de Méléagant (temps : le même jour ; lieu : en route vers le pont sous l'Eau). À la recherche de Gauvain, Lancelot est trompé par un nain, il le suit seul et tombe dans le piège de Méléagant, il est emprisonné chez un sénéchal. Les prisonniers libérés sauvent Gauvain en péril des eaux. La reine, Gauvain et Keu retournent à la cour d'Arthur, trompés par un faux message.
Une semaine plus tard
Le tournoi de Noauz (temps : deux jours ; lieu : Noauz). Lancelot demande à la femme du Sénéchal de l'autoriser à se rendre au tournoi de Noauz, organisé par les femmes sans maris afin de choisir leur futur époux. Il s'y rend sans révéler son identité. Guenièvre le reconnaît. Il fait preuve de « hauts faits » et de « débâcles » selon le bon vouloir de la reine. Il remporte le tournoi et assume sa promesse faite à la femme du sénéchal, il retourne en prison.
La tour sans porte (temps : après le retour de Lancelot ; lieu : une tour isolée au bord de mer). Méléagant fait construire une tour pour enfermer Lancelot et l'empêcher d'honorer leur dernier combat. Ce dernier se lamente sur sa condition.
Une année plus tard
La libération de Lancelot (lieu : la tour). La sœur de Méléagant (la jeune fille à la mule du début) part à la recherche de Lancelot et le fait libérer.
Le dernier duel (lieu : la cour du roi Arthur, une lande/près d'une fontaine). Lancelot rentre à la cour du roi Arthur, affronte Méléagant, le décapite. Il est acclamé et porté en triomphe. C'est le clerc Godefroi de Lagny qui achève le récit « et que nul ne lui reproche d'avoir continué l'œuvre de Chrétien, car il l'a fait avec son accord ».
Le titre de l'œuvre
L'œuvre prend pour titre le surnom donné au personnage principal après son passage dans la charrette. Le titre contribue ainsi à maintenir le suspense : on ne sait pas de qui il s'agit. Le titre est repris dans la dédicace comme titre du livre annoncé, mais également à plusieurs reprises dans l'œuvre comme désignation de Lancelot.
Ce titre est proche de l'oxymore, tellement le terme « chevalier » implique les valeurs d'honneur et de dignité, alors que la charrette, réservée aux criminels, voleurs et meurtriers, est le symbole de l'infamie et de la honte.
Oxymore
Un oxymore est une figure de style qui consiste à utiliser des termes dans une association a priori impossible et contradictoire.
Un soleil noir
Une obscure clarté
Le titre pose donc la question qui tend l'ensemble de l'œuvre : le chevalier peut-il, par amour, tout accepter, même ce qui est contraire aux valeurs de la chevalerie ?
Les personnages
Lancelot
Lancelot est le personnage principal du roman. Il est également le personnage éponyme, même si ce n'est pas le nom du chevalier qui donne le titre mais son surnom : « le chevalier de la charrette ».
Cette périphrase un peu énigmatique avant la lecture est en accord avec le fait que le nom de Lancelot n'est révélé que tardivement dans le roman, au vers 3666, lorsqu'une jeune fille le demande à la reine.
Lancelot est un personnage déjà nommé dans le roman Érec et Énide, où il est déclaré « troisième meilleur chevalier du monde ». Chrétien de Troyes en fait l'amant parfait et éperdu d'une reine, lui conférant ainsi cette dimension presque mythique que la postérité enrichira considérablement.
Lancelot possède toutes les qualités du chevalier exemplaire.
- Il est courageux, persévérant et endurant. Il a épuisé son cheval jusqu'à le faire mourir dans la forêt : il s'en procure aussitôt un autre auprès de Gauvain.
- Il accepte tous les combats, et fait preuve de capacités exceptionnelles.
- Il semble posséder une force hors du commun, puisque, lors du duel avec le gardien du gué, celui-ci « a l'impression que son adversaire lui arrache toute la cuisse du corps ».
- Il n'hésite pas à affronter plusieurs adversaires en même temps (dans l'épisode du viol simulé) ; il est particulièrement endurant et valeureux puisqu'il n'accepte qu'un seul jour de repos avant d'affronter Méléagant, alors que Baudemagu lui propose deux ou trois semaines.
- Il est en même temps généreux et accorde sa pitié à qui la lui demande : il accorde la vie sauve au gardien du gué, propose un second combat au chevalier orgueilleux.
- « Plutôt mourir que reculer ! » (v. 3096) semble être sa devise. La quête initiatique de Lancelot est au cœur du roman. Il se déplace, et c'est l'enlèvement de Guenièvre qui est le cœur de ses actions, qui vont le transformer en chevalier accompli par sa quête.
De nombreuses références insistent sur la supériorité totale de Lancelot. Cette supériorité est affirmée par différents personnages, à grand renfort de tournures superlatives.
- Par l'un de ses compagnons, au passage des Pierres, qui dit « qu'il n'a jamais vu pareil chevalier et que personne ne peut lui être comparé », et qu'il « a fait un superbe exploit » ;
- par l'auteur lui-même : « à lui seul, il accomplissait des faits d'armes extraordinaires » (v. 2411) ;
- par les habitants de la maison où il est hébergé : « on ne trouverait pas au monde, aussi étendu soit-il, de chevalier, quelle que fût sa prouesse, qui pût se comparer à lui ! […] on ne verrait ni plus beau ni plus noble que lui, si l'on voulait dire la vérité » (v. 2622 et suivants) ;
- par le roi Baudemagu, qui reconnaît « un exploit si éclatant que jamais on n'en a réalisé ni même conçu de tel » et « l'auteur d'une action aussi extraordinaire » (à l'arrivée de Lancelot au royaume de Gorre) ; il ajoute un peu plus loin qu'il « n'est jamais arrivé et il n'arrivera jamais à personne de pousser l'audace assez loin pour se jeter dans pareil péril » et qu'il s'agit d'un « exploit que nul n'aurait seulement osé imaginer faire » ;
- par la jeune fille qui a demandé son nom à la reine et qui déclare que « jamais Dieu n'a fait un chevalier qui pût t'égaler en valeur et en renommée ».
Lancelot devient le modèle de l'amant parfait, le parangon du genre. Il accepte toutes les épreuves, sans exception, et ne renonce jamais, « lui qui aima mieux que Pyrame, si jamais homme a pu aimer mieux » (v. 3811-12) et qui se conduit « à la manière d'un parfait amant » (v. 3970).
En dépit de ses nombreuses prouesses, le personnage de Lancelot apparaît aussi comme un personnage essentiellement méditatif.
- Il est souvent plongé dans ses pensées, notamment lorsqu'il n'entend même pas les avertissements du gardien du gué.
- Il est « tout absorbé dans ses pensées », tellement « plongé dans ses pensées » « qu'il s'en oublie lui-même : il ne sait s'il est ou s'il n'est pas ; il ne sait son nom », etc.
- Sa méditation est profonde au point de lui faire oublier la connaissance qu'il a de lui-même. Dans le passage après le peigne, alors que la demoiselle essaie d'entretenir la conversation, le parallélisme résume parfaitement cette dimension : « Penser lui plaît, parler lui pèse ».
Gauvain et Keu
Gauvain et Keu représentent les deux autres figures de chevaliers lancés à la poursuite de Mélégant. Ils ont des valeurs moindres :
- Keu ne résiste pas à cause de sa vanité.
- Gauvain est mis en échec rapidement car l'honneur est plus important que l'amour. Il ne monte pas sur la charrette, ce qui va le distinguer de Lancelot.
Guenièvre
Guenièvre est l'épouse d'Arthur. Elle est le personnage central du récit car elle est le moteur de la quête de Lancelot et Gauvain. Elle incarne l'idéal féminin courtois : sa blondeur est révélée par les cheveux laissés sur le peigne.
Elle est parfaitement en accord avec Lancelot sur la conception de l'amour : si Lancelot a pu croire qu'elle lui en voulait d'être monté sur la charrette de l'infamie, en réalité elle lui en reproche seulement d'avoir hésité et de ne pas être monté plus rapidement. Elle a donc entièrement adopté l'idée de la supériorité de l'amour sur toutes les conventions sociales. Au tournoi de Noauz, elle exerce son autorité sur Lancelot et c'est précisément à son obéissance parfaite qu'elle le reconnaît.
Il ne faut plus lui demander de boire ni de manger, s'il est bien vrai qu'est mort celui qui était toute sa vie », « éperdue de douleur… Elle a si follement envie de se tuer…
Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la charrette, vers 4181 et suivants
1176-1181
C'est essentiellement le moment où elle exprime sa douleur, lorsqu'elle croit Lancelot mort, qui nous permet de connaître l'étendue de ses sentiments.
Méléaguant
Méléaguant est le principal ennemi de Lancelot dans ce texte, mais il est surtout un exemple parfait d'anti-chevalier.
- Méléagant ne respecte aucune règle de la courtoisie ou de la chevalerie, et c'est le vocabulaire de la déloyauté qui permet de le décrire : « la déloyauté lui procurait du plaisir », « il ne se lassait ni ne s'ennuyait jamais de commettre des infamies, des trahisons ou des crimes » (v. 3156 et suivants). D'ailleurs, il enlève Lancelot par ruse, ou plutôt le fait enlever par un nain, à un moment où celui-ci est désarmé de surcroît. Il l'enferme et prétend ensuite l'attendre pour un nouveau duel.
- Il porte en lui une violence certaine, sensible dès son intervention dans le récit, puisqu'il arrive « de toutes ses armes armé » au beau milieu d'un jour de fête et de festin.
- Il est d'une méchanceté sans limites, notamment envers Keu, qu'il empêche de guérir malgré les soins du roi. Il déclare d'ailleurs à son père : « Tant qu'il vous plaît, soyez vertueux, mais laissez-moi être cruel ! » (v. 3300).
- Il est orgueilleux, incapable d'accepter sa défaite : à deux reprises, c'est son père qui met fin à son duel avec Lancelot, mais il est persuadé de pouvoir remporter la défaite. Il ne sait pas reconnaître les mérites et le courage de Lancelot. Il ne respecte pas les règles de l'honneur.
Les rois Baudemagu et Arthur, figures d'autorité du roman
Le roi Baudemagu, roi du royaume de Gorre, est le père de Méléagant. Il incarne les règles de la chevalerie et de la courtoisie.
Il protège Guenièvre contre les aspirations de son fils, il cherche sans cesse à rééduquer son fils vers des valeurs positives : « qui honore autrui s'honore soi-même ». Il reste un père fragile pour qui il est difficile de voir son fils sans cesse courir des dangers de mort et prêt à demander qu'on l'épargne.
[...] dont l'esprit subtil et pénétrant était tourné tout entier vers l'honneur et la vertu, et dont la préoccupation majeure était de défendre et de pratiquer partout la loyauté.
Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la charrette, vers 3149 et suivants
1176-1181
Le roi Arthur est le roi du royaume de Logres en Bretagne. Il est peu présent dans ce récit. Il envoie les chevaliers le représenter et combattre pour lui. Il sert d'ancrage pour le lecteur qui peut inscrire le récit du Chevalier de la charrette dans la matière de Bretagne, dont il reprend l'imaginaire merveilleux.
Les personnages secondaires
Certains personnages relèvent de l'univers arthurien et de la féerie :
- des figures inquiétantes de nains ;
- des demoiselles dont la caractérisation est à peine esquissée surgissent sans prévenir, guident le héros ;
- on rencontre aussi la fée qui a élevé Lancelot, de qui il tient l'anneau.
Les lieux
Les lieux ne servent pas seulement de décors, ils ont aussi une fonction symbolique.
Deux royaumes identifiables : Logres et Gorre
Le royaume de Logres, ce sont les terres du roi Arthur. Les chevaliers se réunissent autour de la Table ronde et ce sera aussi le lieu du dernier duel entre Lancelot et Méléagant, donc le lieu de la victoire symbolique de la chevalerie sur le chevalier sans valeur.
Le royaume de Gorre est gouverné par Baudemagu mais aussi le fils Méléagant, aux valeurs contradictoires. À eux deux, ils incarnent le difficile équilibre nécessaire pour être « un bon roi ». Le royaume porte le nom de « pays dont nul ne revient », toute personne y entrant étant appelée à y rester. Son accès est rendu difficile par le passage du cours d'eau. Le royaume est tiraillé entre l'exercice tyrannique du pouvoir par le fils et les tentatives d'un père qui cherche à « rééduquer » son fils, futur roi, égaré par ses passions.
Des espaces liés au voyage initiatique
Les débuts de chapitres font mention de lieux traversés, peu décrits : des forêts, des landes, des gués... Leur absence de précision indique que ce sont des lieux où l'on ne s'arrête pas mais aussi des lieux qui ont une valeur symbolique dans l'univers médiéval. La forêt est l'espace qui cristallise les dangers, l'inconnu. Les rivières ont cette fonction de passage et permettent aux héros de franchir les étapes de leur quête initiatique.
Des lieux merveilleux
Le cimetière indique à Lancelot son avenir. Le Pont de l'Epée est insolite, il fait apparaître puis disparaître des figures monstrueuses de lions. Le Pont sous l'Eau est une menace de mort pour Gauvain. La magie est sans cesse l'œuvre dans ces lieux et ils contribuent à renforcer l'univers merveilleux du récit. Le héros n'étant pas effrayé par les phénomènes extraordinaires liés aux lieux, ils sont pour lui l'opportunité d'exercer sa lucidité et de garder son sang-froid, marques d'héroïsme.
Le Chevalier de la charrette, du roman courtois à l'invention du roman d'amour
L'exploration du travail du romancier
Le prologue
Chrétien de Troyes démarre son œuvre en s'amusant des codes et des conventions puisque, dans ce prologue, il choisit de répondre à la tradition de louange du commanditaire et mécène, tout en s'en affranchissant par une habile prétérition qui lui permet d'attribuer cette louange à un tiers : Chrétien de Troyes déclare qu'il ne veut pas faire l'éloge de la comtesse, que d'autres pourraient s'en charger en vantant ses qualités – et ce faisant il est précisément en train de réaliser cet éloge.
Chrétien de Troyes dit : « la matière et l'idée directrice lui ont été indiquées et données par la comtesse ». Il a été le traducteur de L'Art d'aimer d'Ovide et Marie de Champagne connaît les débats sur la nature de l'amour menés dans les cours.
Prétérition
La prétérition est un procédé qui consiste à feindre de ne pas dire quelque chose, qu'on dit en réalité.
Puisque ma dame de Champagne veut que je me mette à faire un roman, je le ferai très volontiers, en homme qui lui est entièrement dévoué pour tout ce qu'il peut accomplir en ce monde, et sans se laisser aller à la moindre flatterie. Mais tel autre pourrait s'y employer, avec la tentation d'y glisser un propos flatteur. Il dirait – et je m'en porterais garant – que c'est la dame qui surpasse toutes les dames du monde, comme surpasse tous les autres vents la brise soufflant en mai ou en avril. Mais, ma foi, je ne suis pas du genre à vouloir flatter sa dame. Irai-je dire : « Autant qu'une pierre précieuse vaut de perles et de sardoines, autant la comtesse vaut de reine ? » Non, certes, je ne dirai rien de tel, même si c'est une vérité que je ne saurais nier. Mais je dirai plutôt que ce qu'elle m'ordonne a plus d'effet sur cette œuvre que la réflexion et les efforts que j'y puis consacrer. Chrétien commence son livre du Chevalier de la Charrette : la comtesse lui fournit la matière et la ligne directrice ; lui, il veille à la mise en forme, sans rien apporter de plus que ses efforts et ses soins.
Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la charrette, prologue
1176-1181
Dans cet extrait, on peut repérer :
- le vocabulaire de l'éloge, renforcé par la comparaison avec le domaine des pierres précieuses ;
- la prétérition qui apparaît par les négations, les verbes de parole et la question rhétorique (« Irai-je… ») ;
- la modalisation pour affirmer le propos (« et je m'en porterais garant », « ma foi », « certes », « une vérité que je ne saurais nier ») ;
- la ruse : propos mis dans la bouche des autres (« tel autre ») ;
- le vocabulaire du travail littéraire : « réflexion », « efforts », « livre », « matière », « ligne directrice », « mise en forme », « efforts », « soins » ;
- l'utilisation de la troisième personne : à la fois forme de dépossession pour affirmer son obéissance totale à Marie de Champagne, et pour mettre l'accent sur son identité d'auteur ;
- posture de modestie qui renforce la louange : le mérite du livre reviendrait davantage à la commanditaire qu'à l'auteur.
On notera aussi qu'ici, Chrétien de Troyes adopte l'attitude courtoise recommandée dans la société qu'il fréquente, la même attitude que son chevalier envers sa dame, en exprimant sa soumission entière : « en homme qui lui est entièrement dévoué pour tout ce qu'il peut accomplir en ce monde », « je le ferai très volontiers ».
L'art de la composition
Tout au long du texte, les références à l'ouvrage en cours de composition sont nombreuses.
- Chrétien de Troyes parle ainsi, au début du texte, de « faire un roman », de « son livre » ;
- à la fin il évoque « son récit », « le roman », « le conte ».
L'auteur également ne cesse de multiplier les interventions à la première personne, comme pour rappeler sa présence et le caractère littéraire de cette œuvre.
Au vers 2341, il évoque « le personnage principal de mon récit ».
Il se livre souvent à des commentaires sur le déroulement des événements, telle l'intervention de Lancelot dans le combat aux côtés des gens de Logres contre ceux de Gorre.
« s'ils les malmènent d'une manière plus honteuse encore, cela tient plus, selon moi, aux exploits d'un seul chevalier qu'aux efforts conjugués de tous les autres » (v. 2437)
Il évoque aussi les choix qu'il doit faire en tant qu'auteur et la nécessité de donner la priorité au récit.
Lors de l'arrivée de Lancelot au royaume de Gorre, après avoir évoqué l'idée de « faire le mal » et « faire le bien », l'auteur écrit ainsi : « J'aurais beaucoup à dire sur ces deux types de comportement, mais cela me prendrait trop de temps. J'ai autre chose en tête et je retourne donc à mon récit. » Il semble ici affirmer la priorité de la narration sur la réflexion.
De même, certaines prolepses permettent de souligner le travail de composition et d'organisation du récit.
Prolepse
Une prolepse est une annonce de ce qui arrivera plus tard dans le récit.
Ainsi, lorsque Lancelot refuse dans un premier temps de monter dans la charrette, Chrétien de Troyes écrit : « Quel malheur pour lui, quel malheur vraiment d'avoir honte d'y sauter aussitôt, car, un jour, il le paiera fort cher ! »
Cette prolepse révèle que les événements ne se déroulent pas au hasard mais obéissent à une composition réglée et organisée : chaque moment du récit prend place dans un ensemble pour que tout fasse sens. Le lecteur comprend ici que cette hésitation, qui pourrait sembler anodine, aura un rôle déterminant dans la suite de l'histoire. Il indique aussi que le véritable amour est tributaire de choix et donne aux lecteurs, une clé fondamentale du roman : celui qui hésite entre amour et honneur, devra subir les conséquences de cette hésitation. Cette hésitation devient la matière principale du récit en déclenchant les épreuves auxquelles le chevalier va devoir faire face.
Son successeur Geoffroy de Lagny continue sur la même ligne. Ainsi, lorsque Mélégant revient chez son père après avoir lancé son défi à Lancelot (absent) à la cour du roi Arthur, il est question de sa sœur.
[...] dont je vous dirai plus loin ce que j'en pense et le rôle que j'entends lui réserver ; mais je ne veux pas en dire davantage, car cela nuirait au déroulement de mon récit si j'allais en parler maintenant. Or, je ne veux pas le défigurer ni le corrompre ni lui faire violence, mais je veux lui faire suivre son droit cours.
Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la charrette, vers 6252 et suivants
1176-1181
Le commentaire a ici plusieurs fonctions : il peut servir de digression en suspendant momentanément le récit pour réveiller l'intérêt du lecteur et de l'assistance, mais il offre également un commentaire sur le travail de narration, sur la nécessité de composer le récit, d'organiser les événements et l'afflux des informations, tout autant que sur les choix d'auteur pour dynamiser ce récit et en préserver la progression dramatique.
Ici, drama = action. On désigne ici la succession des événements et des péripéties dans le récit.
L'invention de l'amour, ou l'amour courtois surpassé
Reprise de l'amour courtois
Chrétien de Troyes développe la thématique de l'amour courtois dans son roman et la pousse à l'extrême. Lancelot adopte toujours l'attitude adéquate envers les demoiselles, à qui il ne refuse pas son secours. Il aide la demoiselle qui l'héberge, la sauve d'un viol (simulé) et s'efforce de tenir sa promesse en s'allongeant près d'elle. Le lendemain, il accepte encore de la prendre sous sa protection.
Celui qui aime se montre obéissant et s'empresse d'exécuter volontiers, s'il est parfait ami, ce qui doit plaire à son amie.
Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la charrette, vers 3806 et suivants
1176-1181
En bon chevalier courtois, Lancelot est d'une obéissance totale et se soumet entièrement à la volonté de sa dame. Cette obéissance est un critère de définition du « parfait amant ».
Cette obéissance est notamment visible lorsque la reine donne l'ordre d'arrêter les combats contre Méléagant : Lancelot s'arrête aussitôt, quitte à se laisser rouer de coups par son adversaire.
- « quand elle eut dit : « Puisque vous voulez qu'il s'arrête, je le veux bien », dès ce moment, Lancelot pour rien au monde n'aurait touché son adversaire ni n'aurait bougé, même au risque de mourir. Il ne le touche pas, il ne bouge pas, tandis que l'autre le frappe autant qu'il peut, ivre de colère et de honte » (v. 3816-3823) ;
- « Lancelot a bien entendu la réponse de la reine à cette requête du roi. Dès lors, il ne cherche plus à combattre ; au contraire, il cesse aussitôt la bataille, tandis que Méléagant le frappe à coups redoublés » (v. 5029-5035).
Dame, je n'ai jamais vu un chevalier aussi bien disposé : il veut exécuter sans réserve tous vous ordres, au point qu'à vous dire la vérité, il ménage le même accueil au bien comme au mal.
Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la charrette, vers 5918-5924
1176-1181
C'est ainsi que son obéissance parfaite est résumée durant le tournoi de Noauz.
Un amour en tension avec les valeurs chevaleresques ?
Cet amour absolu finit par entrer en contradiction avec les valeurs de la chevalerie et les conventions sociales en général, puisqu'il conduit à accepter même la honte.
L'épisode de la charrette : acceptation de l'humiliation, ce qu'aucun chevalier ne voudrait. On notera que Gauvain refuse de monter sur la charrette, et que le chevalier orgueilleux préfère encore mourir que subir une épreuve semblable. La demoiselle de la tour officialise cette rupture avec les conventions sociales en refusant le lit le plus luxueux à Lancelot, qui selon elle ne le mérite pas, et en affirmant que « le déshonneur frappe tout chevalier en ce monde une fois qu'il est monté sur une charrette » (v. 486) Elle suggère même qu'il a raison de vouloir se suicider.
Au tournoi de Noauz : Lancelot accepte de mal combattre et même de prendre la fuite devant ses adversaires :
- « Même s'il devait en mourir, il n'aurait rien fait qui ne fût, à ses yeux, source de honte, de blâme et de déshonneur »v. (5679-5681) ;
- « les chevaliers rient et se moquent de lui » (v. 5684-85), « c'est le plus grand lâche qui soit au monde » v. (5709), « le pire des chevaliers, le moins que rien, le méprisable » (v. 5746-47).
Le dépassement des tensions : l'invention de l'amour à toute épreuve
Le Chevalier de la charrette met en scène un amour absolu et total. Tout au long de l'œuvre, cet amour est nommé sous la forme d'une personnification, marquée par la majuscule. On peut même parler d'allégorie, car l'amour apparaît quasiment comme une divinité qui dirigerait Lancelot (et d'autres).
- « telle est la loi d'Amour qui règne sur tous les cœurs » (v. 1239), « celui que la divinité consent à gouverner » (v. 1241) ;
- « peu lui importe la honte, du moment que c'est l'ordre et la volonté d'Amour » (v. 376-377) ;
- Lancelot, ce vaillant chevalier, devient « un être sans force ni défense devant Amour qui le domine » (v. 712-713).
De nombreux exemples permettent d'illustrer le caractère absolu de cet amour, comme l'adoration de Lancelot pour les cheveux de la reine ou sa douleur qui le conduisent, par deux fois, à tenter de se suicider. L'amour peut conduire à la folie. Lorsque Lancelot combat Méléagant, l'auteur le désigne comme « insensé » car il se met en péril en oubliant de combattre tant il est absorbé par la contemplation de la reine.
Cet amour supérieur se déploie d'autant plus dans le roman que les auteurs ne cessent d'offrir l'espace nécessaire à l'exploration des sentiments, à travers le développement du récit introspectif, qui contribue à donner une nouvelle dimension psychologique aux personnages.
De nombreux monologues intérieurs permettent de révéler l'intériorité profonde des personnages et l'expression de leurs sentiments. Le monologue intérieur de Lancelot, notamment, opère l'inversion totale des valeurs entre l'amour et l'honneur :
- celui de la reine dévoile la force de sa culpabilité, rendue par la métaphore filée du meurtre (« coup », « coup fatal », « coup mortel », « je lui ai arraché et le cœur et la vie », « ces deux coups-là », « tué, « assassin », « meurtre ») et l'étendue de son amour, à travers le choix de vivre pour souffrir, plutôt que de choisir la mort ;
- ces monologues sont empreints d'une tonalité élégiaque, propre à la plainte (« Hélas… ») et à l'expression de la souffrance ;
- ailleurs, c'est le dialogue rapporté entre les allégories de l'Amour et de la Raison qui permettent de souligner la même supériorité de l'amour (cf. extrait étudié plus bas, au moment de la charrette).
Le chevalier n'a qu'un seul cœur et encore ne lui appartient-il plus : il l'a voué à quelqu'un, de sorte qu'il ne peut le prêter ailleurs.
Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la charrette, vers 1234
1176-1181
Il faut remarquer aussi l'exaltation de la fidélité dans le roman : Lancelot est incapable de s'intéresser à une autre femme, et reste indifférent aux charmes de la demoiselle couchée auprès de lui.
Évidemment, l'adultère entre Lancelot et Guenièvre pose question dans cette conception de la fidélité. Étonnamment, Chrétien de Troyes, le premier, est celui qui valorise l'amour conjugal. Ce n'est pas complètement contradictoire ici car la nuit d'amour entre Lancelot et Guenièvre est située dans le royaume de Baudemagu, semblable à un « autre monde », ce qui semble atténuer cette notion d'adultère. D'ailleurs les amants sont presque toujours séparés et la fin du livre laisse en suspens l'histoire de Lancelot et de Guenièvre, dont on ne sait pas comment ils vont poursuivre leur relation. L'essentiel semble se situer ailleurs et l'amour de Lancelot s'exprime avant tout par ses prouesses dans les épreuves.
C'est cet amour radical qui fait de Lancelot un héros si parfait et qui rend possible le dépassement de soi et l'accomplissement de tous les exploits.
Amour qui, tout au long, le conduit et le guide, l'apaise et le guérit, lui faisant trouver douce cette souffrance (v. 3120).
Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la charrette, vers 3120
1176-1181
L'amour seul permet au personnage de traverser les épreuves les plus terribles, notamment celle du Pont de l'Épée.
C'est encore l'amour pour la reine qui aide Lancelot à sortir victorieux de son duel avec Méléagant : « et cette flamme avivait tant son ardeur contre Méléagant que partout où il le désirait, il pouvait le repousser et le chasser » (v. 3760 et suivants). À plusieurs reprises, alors que Lancelot pourrait être affaibli dans les duels, c'est la pensée de la reine et de sa quête qui lui donne la vigueur nécessaire pour s'assurer la victoire.
Dans le même ordre d'idée, on pourra relever que le merveilleux est présent mais peu exploité dans le récit, comme pour souligner que c'est bien l'amour, et non les sortilèges, qui permet de surmonter les épreuves.
Si, dans un premier temps, l'amour tel qu'il est revendiqué par Lancelot apparaît en contradiction avec les valeurs sociales, en fin de compte la quête de la reine se double d'une quête au service du royaume, car la libération de la reine entraîne la libération de tous les captifs : la joie des gens de Logres après la victoire sur Méléagant vient rappeler que la réussite de la quête n'aboutit pas uniquement sur une satisfaction personnelle et égoïste, mais sur l'accomplissement du bien collectif. L'amour que Lancelot voue à la reine continue donc (paradoxalement) de servir le roi Arthur. Chrétien de Troyes essaie d'accorder l'amour et la prouesse chevaleresque, le service de la dame et le service de la société.
Pour faire le lien avec l'intitulé du parcours, le roman de Chrétien de Troyes invente tout à la fois le roman, le roman courtois, et une conception singulière de l'amour. L'auteur pose les fondements du roman, dont les moyens narratifs associés à des passages de réflexion – introspection des personnages, mises en scène allégorique ou commentaires de l'auteur – permettent ici de mettre en lumière la supériorité du sentiment amoureux. La question de la suprématie de l'amour et de ses éventuelles limites (« peut-on tout faire par amour ? ») connaîtra une riche postérité.