Mémoires d'Hadrien, Marguerite YourcenarCours

I

Réflexions sur « Soi-même comme un autre »

L'expression « Soi-même comme un autre » renvoie au titre d'un essai du philosophe Paul Ricœur publié en 1990. Il reprend une expression d'Aristote, qui définit l'ami comme un autre soi-même (allos autos en grec) dans Ethique à Nicomaque. Ricœur inverse le sens des termes en définissant le soi comme un autre. En effet, il étudie la possibilité pour le sujet de s'analyser lui-même comme un autre, de se mettre à distance pour s'observer comme un autre. Cette proposition implique également la possibilité de penser l'autre comme soi-même, c'est-à-dire être capable de se mettre à la place de l'autre pour le comprendre.

Cet intitulé invite à se poser diverses questions : 

  • Peut-on s'observer et s'analyser soi-même comme un autre ? 
  • Comment parvenir à la juste distance avec soi-même ? 
  • Peut-on se mettre à la place de l'autre pour le considérer comme un autre soi ? 
  • Quelles voies la littérature de type autobiographique offre-t-elle pour se penser « soi-même comme un autre » ?
II

L'œuvre au programme

A

L'auteure : Marguerite Yourcenar (1903−1987)

-

Marguerite Yourcenar, de son vrai nom Marguerite de Crayencour (Yourcenar est l'anagramme de son nom), naît en 1903 à Bruxelles. Son père est issu d'une famille bourgeoise du Nord de la France et sa mère d'une famille de la noblesse belge. Cette dernière meurt quelques jours après la naissance de Marguerite Yourcenar, qui sera élevée par sa grand-mère paternelle et par son père. 

Homme lettré, son père lui donne une éducation classique. Elle développe un goût pour la culture antique dès le plus jeune âge. Avec lui, elle voyage dans le Sud de la France, en Suisse, en Grèce, en Italie. 

Elle décide de devenir écrivain à l'âge de seize ans. Avec l'aval de son père, elle publie un premier long poème en 1920 (à dix-sept ans). Son premier roman, Alexis ou le Traité du vain combat, sort en 1929 : son père en fait l'éloge avant sa mort. Dès lors, Marguerite Yourcenar se consacre entièrement à la littérature et publie notamment Nouvelles orientales (1938) et Le Coup de grâce (1939).

Fuyant la guerre en 1939, Marguerite Yourcenar rejoint sa compagne Grace Frick aux États-Unis. Elle s'y installe définitivement et demande la nationalité américaine en 1947. Toutes deux s'établissent sur l'île des Monts-Déserts, où Yourcenar vivra jusqu'à sa mort.

Après des années de crise d'inspiration, Yourcenar reprend l'écriture pour rédiger les Mémoires d'Hadrien entre 1949 et 1950. Le roman est publié en 1951 et rencontre un succès mondial. 

Elle publie ensuite L'Œuvre au noir (1968), roman auquel elle travaillait depuis les années 20 et qui met en scène un personnage d'alchimiste, Zénon, dans l'Europe de la Renaissance. Elle écrit également son autobiographie, Le Labyrinthe du monde, en deux tomes (Souvenirs pieux et Archives du Nord), publiés en 1974 et 1977.

En 1980, elle est la première femme élue à l'Académie française. Elle meurt sept ans plus tard.

B

L'œuvre : Mémoires d'Hadrien (1951)

Lors d'un voyage en Italie en 1922, Marguerite Yourcenar visite la villa Hadriana, villa de l'empereur Hadrien, située non loin de Rome. C'est pour elle une véritable « étincelle » et le « point de départ » du roman Mémoires d'Hadrien publié près de trente ans plus tard.

Dans les Carnets de notes de « Mémoires d'Hadrien », publiés à la suite du roman, Yourcenar relate la genèse du roman :

  • Entre 1924 et 1929, puis entre 1934 et 1937, elle avait ébauché un texte sur Hadrien et fait de longues recherches, très documentées, mais avait finalement renoncé à ce projet. 
  • En 1948, elle reçoit une malle venue de France avec des papiers personnels et retrouve un texte qu'elle avait écrit bien longtemps auparavant qui commençait comme une lettre d'Hadrien adressée à Marc Aurèle. Elle renoue immédiatement avec ce projet, dans l'enthousiasme de l'inspiration créatrice. Le roman est publié en 1951 et connaît un succès immédiat.

 

Le roman se présente comme une longue lettre adressée à la fin de sa vie par l'empereur Hadrien, empereur romain du IIe siècle ap. J.-C., au jeune Marc Aurèle, son petit-fils adoptif qui deviendra lui-même empereur. 

Hadrien y relate sa vie, insistant sur les heures glorieuses de son règne mais aussi sur les détails intimes de son existence. Il y développe également une réflexion philosophique sur le pouvoir, la passion amoureuse, le temps, la mort, le divin et les mystères. Ainsi cette œuvre s'inscrit-elle à la fois dans le genre du roman historique et dans celui des mémoires fictifs, puisque le texte prend l'apparence de mémoires rédigés par le personnage lui-même.

Le roman est composé de six parties, portant des titres latins :

  • 1re partie : « Anima vagula blandula » (Petite âme vagabonde et câline)
  • 2e partie : « Varius multiplex multiformis » (Varié, multiple et changeant)
  • 3e partie : « Tellus stabilata » (La terre stabilisée)
  • 4e partie : « Saeculum aureum » (Le siècle d'or)
  • 5e partie : « Disciplina augusta » (Discipline auguste)
  • 6e partie : « Patientia » (Patience)

 

Le roman Mémoires d'Hadrien illustre le titre du parcours « Soi-même comme un autre ». En effet, Hadrien se regarde et s'analyse lui-même comme un autre dans ce texte qui s'apparente à une autobiographie ou à des mémoires. Il écrit d'ailleurs à Marc Aurèle : « Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout au moins pour me mieux connaître avant de mourir. » Le projet de Marguerite Yourcenar consiste également à entrer dans l'intimité d'un autre, à faire le « portrait d'une voix », comme elle l'écrit dans les Carnets, et par conséquent la démarche de l'auteure vise à concevoir « l'autre comme soi-même ». D'aucuns disent aussi qu'à travers Hadrien, Marguerite Yourcenar s'analyse elle-même dans un autre, ce qu'elle a néanmoins toujours nié.

III

Textes-clés

Les références renvoient à la pagination de l'édition Folio du roman Mémoires d'Hadrien.

A

Premier extrait

Le texte étudié se trouve aux pages 29−30, de « Peu à peu » à « qui naissent entre leurs lignes. ».

 

Mouvements du texte :

  • Premier mouvement : de « Peu à peu » à « fait scandale. » : le projet d'Hadrien.
  • Deuxième mouvement : de « Je ne m'attends pas » à « qui naissent entre leurs lignes. » : soi-même comme un autre.

 

L'essentiel à retenir du texte :

  • La forme épistolaire : Hadrien désigne son propre écrit comme une « lettre » à visée informative. Celle-ci est adressée à un destinataire précis, Marc Aurèle, qui est désigné à la deuxième personne du singulier, donc impliqué dans l'écrit. On apprend que Marc Aurèle a dix-sept ans, qu'il est destiné à succéder à Hadrien. Il est éduqué de manière très stricte pour le bien futur de l'État. La lettre se prolonge, gagne en ampleur, Hadrien rend compte de son expérience à Marc Aurèle pour l'éduquer, comme le montrent les mots « t'instruire », « un correctif ». L'épître prend dès lors une portée édifiante, didactique. Elle a une utilité immédiate puisqu'elle contribue à l'éducation d'un jeune homme.
  • Un pacte autobiographique fictif : Conscient de l'ampleur que prend sa lettre, Hadrien forme un projet plus vaste, celui de « raconter [s]a vie ». Autrement dit, il entame son autobiographie (ou ses « mémoires »). Il a l'intention de raconter ses « souvenirs », mais également de rendre compte de son « expérience » et se livrer à une « méditation ». Hadrien distingue ses mémoires à venir du compte-rendu « officiel » qu'il a rédigé antérieurement. Contrairement à ce compte-rendu destiné au public, cet écrit est privé (puisqu'il s'adresse à un proche), ce qui permet à Hadrien de dire toute la vérité, sans avoir à l'altérer pour satisfaire le jugement du public. Il présente donc dans ce passage un pacte autobiographique, s'engageant à exposer la « vérité ». Ce pacte est bien entendu fictif, puisque Marguerite Yourcenar donne la parole de manière fictive à Hadrien.
  • La connaissance de soi : Au-delà de la visée édifiante, ces mémoires ont surtout pour vocation de permettre au narrateur de « [se] mieux connaître avant de mourir ». Désormais âgé, Hadrien entreprend de porter un regard rétrospectif sur sa propre vie, de se regarder lui-même comme un autre, pour s'étudier et se juger le cas échéant. Au seuil de ces mémoires, il ne sait pas à quelles conclusions il parviendra. Hadrien évoque trois moyens d'accéder à la connaissance de l'homme : l'analyse de soi, l'observation des autres et les livres. En l'occurrence, l'introspection lui semble la méthode la plus efficace, parce que, contrairement aux deux autres, elle ne s'accommode pas de faux-semblants et de donne pas lieu à des erreurs. C'est donc par ce moyen que l'on peut accéder à la vérité sur soi et sur l'homme.
B

Deuxième extrait

Le texte étudié se trouve aux pages 163−165, de « Une fois dans ma vie » à « ma part consciente d'immortalité. ».

Notes :

  • Osroès : roi parthe avec lequel Hadrien a négocié une paix durable.
  • Tibur : ville antique proche de Rome.

 

Mouvements du texte :

  • Premier mouvement : de « Une fois dans ma vie » à « et bientôt passé » : la nuit syrienne.
  • Deuxième mouvement : de « J'ai essayé de m'unir au divin » à « ma part consciente d'immortalité. » : une expérience mystique.

 

L'essentiel à retenir du texte :

  • Une prose poétique : L'épisode donne lieu à l'une des pages les plus poétiques du roman, et illustre par là ce qu'est la prose poétique de Yourcenar. La situation du narrateur, dans le désert, sous la voûte céleste infinie, dans un état de paix intérieur et d'abandon, souligne la poésie du passage. L'écrivain utilise différents outils littéraires : la description de la lumière nocturne, l'évocation poétique des constellations aux noms allégoriques, les métaphores, le travail sur le rythme des phrases et les sonorités. 
  • La communion avec le cosmos : Le narrateur évoque un moment de solitude et d'abandon total (« abandonnant pour quelques heures », « je me suis livré »). Le silence, la nuit, la sensation que le temps est suspendu lui permettent une observation des astres d'une grande acuité (« les yeux bien ouverts »), au point d'écrire qu'il a « offert aux constellations le sacrifice d'une nuit entière ». Cette observation donne lieu à une communion avec le cosmos, présentée comme un « voyage » : les constellations se balancent dans le ciel nocturne, se déplacent au cours de la nuit et le narrateur semble accompagner leur mouvement. D'ailleurs, cette expérience « inscri[t] en [lui] le mouvement des astres ». C'est donc une expérience à la fois extérieure et intérieure, un moment de fusion avec l'Univers.
  • L'expérience mystique : Hadrien fait l'expérience d'une illumination, au sens propre et figuré, d'une « extase », c'est-à-dire d'un moment où l'être sort de lui-même pour accéder au divin. D'ailleurs il en parle comme d'un moment où il est parvenu à « [s']unir au divin ». Cette expérience mystique lui donne accès à une forme d'« immortalité », comme il l'écrit en conclusion du passage. Il atteint en effet un point de fusion avec l'infini et l'éternel, qui lui permet de vivre intérieurement l'immortalité tout en demeurant mortel, ce qui l'égale au divin. Cette « nuit syrienne » donne lieu à une méditation sur le temps, la finitude, la mort et le mystère que représente l'au-delà de la mort, et annonce la suite du roman, notamment la dernière partie.
C

Troisième extrait

Le texte étudié se trouve aux pages 310−311, de « La méditation sur la mort » à « soulever des mondes. ».

Notes :

  • « Petite figure boudeuse… » : il s'agit d'Antinoüs, l'amant d'Hadrien, qui s'est suicidé.
  • Parturitions : accouchements.
  • Épicure : philosophe de l'Antiquité, fondateur de l'école épicurienne, qui conçoit la mort comme vide et néant total.
  • Tuf : matériau originel.

 

Mouvements du texte :

  • Premier mouvement : de « La méditation sur la mort » à « le rire d'Epicure. » : méditation sur la mort.
  • Deuxième mouvement : de « J'observe ma fin » à « soulever des mondes. » : soi-même comme un autre ?

 

L'essentiel à retenir du texte :

  • Un passage méditatif et philosophique : Le passage constitue une longue méditation sur la mort, qui présente un caractère général. En témoignent les phrases de portée générale et l'emploi du présent de vérité générale. Hadrien évoque sa propre mort, présentée comme imminente et presque désirée. Il évoque également la mort d'Antinoüs, l'homme qu'il aimait, et le deuil douloureux dont il a fait l'expérience. Il passe en revue les diverses croyances et conceptions de la mort qu'il a pu rencontrer : croyances égyptiennes, croyances romaines soutenues par les prêtres, théories de l'immortalité, conception épicurienne de la mort comme un néant. Aucune ne lui semble résoudre le mystère de la mort. Son expérience personnelle et son intuition philosophique ne peuvent se satisfaire de ces hypothèses. La réflexion philosophique est teintée de poésie, la mort étant évoquée par des métaphores et décrite comme une frontière temporelle.
  • Une réflexion sur la permanence de l'identité : Au terme de sa vie et de ses mémoires, Hadrien s'interroge sur les changements qui affectent son identité d'homme. Il s'étudie, s'observe et cette observation nourrit sa méditation sur la vie et la mort. Il rappelle des moments marquants de sa vie (enfance, deuil, campagnes militaires) et se désigne lui-même à la 3e personne du singulier, s'observant donc de l'extérieur, comme un autre. Pour autant, il constate la permanence de son identité : les temps verbaux (passé et présent) rendent compte de cette permanence dans le changement (« Je suis ce que j'étais ») et il lui semble que le fondement de son être, évoqué de manière métaphorique, est inchangé en dépit des transformations purement extérieures et superficielles. Il lui semble même possible de vivre encore d'autres vies, dans un autre lui-même, qui, tout en étant autre, serait encore lui.