Sommaire
IL'intitulé du parcoursALe genre : le romanBTisser les mémoires, habiter le mondeIIL'auteur et le contexteAL'auteurBLe contexte1Précisions lexicales et géographiques2Chronologie de la Guadeloupe3Contexte littéraire : la « littérature noire »IIIL'œuvreALe titre de l'œuvreBRésumé de l'œuvre1Avant-propos de Simone Schwartz-Bart, décembre 20252Première partie : présentation des miens3Seconde partie : histoire de ma vieCLes personnages du roman1Première partie2Seconde partieIVTisser les mémoires, habiter le mondeALa mémoire1Mémoire individuelle2Mémoire familiale3Mémoire collectiveBL'espace : géographie et nature1La géographie2La nature3Le jardinCL'identité « nègre »1La difficulté d'être « nègre »2Éloge de la vie et résilience3Une forte affirmation identitaireDUne parole au service de la mémoire1La transmission2Une parole créole3Le motif du tissage Ce contenu a été rédigé par l'équipe éditoriale de Kartable.
Dernière modification : 24/08/2026 - Conforme au programme 2026-2027
L'intitulé du parcours
Le genre : le roman
Contrairement à d'autres arts littéraires, comme le théâtre et la poésie, le roman n'a jamais été régi par des règles précises. Le « roman » a d'abord simplement désigné, au Moyen Âge, des œuvres rédigées en langue romane, par opposition à la langue latine. Il est devenu peu à peu un genre à part entière, simplement défini comme un récit de fiction, en prose, étalé sur une certaine durée. Le roman connaît son heure de gloire au XIXe siècle, avant d'être considérablement remis en question au XXe siècle, où les auteurs bousculent tous les codes connus du genre.
Le texte de Simone Schwarz-Bart est une œuvre fictionnelle qui a très largement pour but de rendre compte d'un monde existant et complexe – d'ailleurs le personnage principal est inspiré d'une personne réelle. Ce roman, à bien des égards, se rapproche des romans d'initiation ou d'apprentissage, qui retracent le parcours d'un personnage à travers un certain nombre d'épreuves, pour arriver à une meilleure connaissance de soi et du monde qui l'entoure.
Tisser les mémoires, habiter le monde
Le parcours est formulé en deux propositions qui peuvent sembler d'ordres différents. Mais les deux propositions sont évidemment appelées à résonner ensemble : comment l'œuvre propose-t-elle une façon de vivre en assumant les héritages et la mémoire ?
La première proposition, « tisser les mémoires », met l'accent sur l'enjeu mémoriel et interroge l'acte de remémoration : « tisser les mémoires », ce serait à la fois reconstituer le souvenir de ce qui a été et établir du lien, entre le présent et le passé et entre les vivants. Le pluriel de « mémoires » invite à prendre en considération des mémoires multiples, individuelles, familiales et collectives, et de voir comment se font les transmissions et héritages de celles-ci, en particulier la mémoire de l'esclavage qui se transmet de femme en femme.
Les mots « texte » et « textile » ont une racine identique, celle du latin textus qui signifie « tissu, trame » ; dès lors, on pourra s'interroger sur les enjeux du texte quant à la mémoire. Dans quelle mesure l'œuvre offre-t-elle un espace pour reconstituer et préserver l'héritage du passé ?
La seconde proposition, « habiter le monde », semble différente et conduit à réfléchir sur une dimension plus existentielle, à savoir comment un personnage s'inscrit et se situe dans l'univers romanesque.
Le personnage de Télumée cherche à « habiter le monde » en se construisant une place.
Habiter le monde signifie occuper un espace, tant physiquement que symboliquement. On envisagera donc la manière dont l'œuvre peut proposer une façon d'être au monde, de s'y situer, de s'y construire une identité, de vivre dans un espace-temps donné.
L'auteur et le contexte
L'auteur
Simone Brumant est née en 1938 de parents guadeloupéens, en métropole, avant de grandir en Guadeloupe. À 18 ans, elle rencontre à Paris l'écrivain français juif André Schwarz-Bart, résistant, fils de déportés et auteur du livre sur le génocide des Juifs d'Europe, Le Dernier des Justes, qui lui permettra de remporter le prix Goncourt en 1959. Elle l'épouse et, sur ses encouragements, fait ses débuts dans l'écriture. Elle écrit avec lui Un plat de porc aux bananes vertes, publié en 1967 : ce livre dédié à la fois à Aimé Césaire et Elie Wiesel expose, en miroir de la Shoah, l'histoire des esclaves déportés aux Antilles et tisse ainsi un lien entre l'esclavage et le génocide des Juifs.
Elle écrit ensuite Pluie et vent sur Télumée Miracle, publié en 1972 : le livre sera en lice également pour le prix Goncourt. Elle publie d'autres romans ainsi qu'une pièce de théâtre. En 1989, avec son mari, elle se lance dans la composition d'une encyclopédie destinée à retracer le destin de diverses héroïnes noires : Hommage à la femme noire.
Après la mort de son mari en 2006, elle reprend certains de ses manuscrits pour les publier et ainsi achever le cycle de romans antillais qu'ils avaient commencé à deux.
Le contexte
Précisions lexicales et géographiques
Antilles
Les Antilles sont un archipel d'îles réparties entre la mer des Caraïbes, le golfe du Mexique et l'océan Atlantique, et formant un arc de cercle d'environ 4 350 kilomètres de long.
Caraïbes
Les Caraïbes sont une région d'Amérique qui comprend la mer des Caraïbes, ses îles et les côtes environnantes.
Guadeloupe
La Guadeloupe est un archipel d'îles, qui forme un département français d'outre-mer. Elle est notamment composée de deux îles : la Grande-Terre et la Basse-Terre.
Créole
Une personne créole est une personne d'ascendance européenne, née dans une des anciennes colonies antillaises. Le créole est également une langue issue de la rencontre des langues de la colonisation avec les langues locales.
Nègre
Si le mot « nègre » est associé aujourd'hui à un caractère injurieux (raison pour laquelle le titre du roman d'Agatha Christie, Dix petits nègres, a été transformé récemment en Ils étaient dix), les auteurs comme Aimé Césaire ou Simone Schwarz-Bart l'utilisent dans un sens qui n'a rien de raciste ou d'insultant, mais plutôt comme une affirmation de l'identité noire.
Chronologie de la Guadeloupe
- 1493 : arrivée de Christophe Colomb. Français et Anglais se disputent la possession de la Guadeloupe pendant un siècle.
- 1635 : victoire des Français sur les Anglais, la Guadeloupe devient la plus ancienne colonie française d'outre-mer.
- 1642 : Louis XIII autorise le commerce des esclaves. Le développement de la culture du sucre entraîne une expansion considérable de l'esclavage, et une déportation massive des esclaves noirs depuis l'Afrique.
- 1685 : « Code noir », ordonnance de Louis XIV qui légifère sur la condition des esclaves, considérés non comme des êtres humains mais comme des biens.
- 1759-1763 : occupation anglaise.
- 1764 : création de la ville de Pointe-à-Pitre.
- 1789 : Révolution française. Troubles en Guadeloupe, retour de l'occupation anglaise.
- 1794 : la Guadeloupe redevient française ; première abolition de l'esclavage. Beaucoup d'anciens esclaves accèdent à l'émancipation et certains participent à la guerre d'indépendance américaine et aux batailles à la conquête des colonies anglaises de la Caraïbe.
- 1802 : sous Napoléon, rétablissement de l'esclavage et la traite négrière ; l'abolitionnisme se développe considérablement, avec de nombreux actes de résistance.
- 1848 : seconde abolition de l'esclavage par Victor Schœlcher, journaliste et homme politique français qui rédige le décret qui abolit définitivement l'esclavage en France. En Guadeloupe, les esclaves deviennent des citoyens.
- 1936 : Félix Éboué est le premier gouverneur noir de Guadeloupe.
- 1946 : après la fin du régime de Vichy, la Guadeloupe devient un département français.
- 1967 : grève des ouvriers du bâtiment, un syndicaliste est abattu et des émeutes s'enchaînent pendant trois jours, avec de nombreux morts.
- 1976 : dernière éruption de la Soufrière, qui a conduit à un déplacement de la population de Basse-Terre vers Grande-Terre.
- 2001 : loi Taubira par laquelle la traite et l'esclavage sont reconnus comme des crimes contre l'humanité.
Contexte littéraire : la « littérature noire »
Aimé Césaire (1913-2008) est un poète et homme politique antillais majeur, né en Martinique, dont l'œuvre est marquée par le souvenir des drames de la colonisation et de l'esclavage. En 1939, Aimé Césaire fait apparaître définit le terme de « négritude » comme « la simple reconnaissance du fait d'être noir, et l'acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture ». La négritude permet d'affirme rune identité riche de ses traditions, de ses mythes.
Léopold Sédar Senghor (1906-2001), d'origine sénégalaise, combat pour l'émancipation des peuples colonisés, mais dans l'acceptation des valeurs humanistes européennes. Pour Léopold Sédar Senghor, la négritude ne se limite pas à la question identitaire, c'est « l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir ». Les valeurs occidentales doivent s'unir avec celles de l'Afrique afin de créer un « nouvel humanisme » (Discours d'ouverture du Festival mondial des arts nègres, 26 avril 1966).
Édouard Glissant (1928-2011) est un poète, romancier et penseur guadeloupéen qui élabore le concept de l'Antillanité, c'est-à-dire une identité née du métissage et de la rencontre entre plusieurs mondes. Il rejette aussi une identité unique, et met en valeur, à travers l'Antillanité, des tissages culturels, linguistiques.
L'œuvre
Le titre de l'œuvre
Le titre n'est véritablement justifié qu'à la fin de l'œuvre. Le nom complet de « Télumée Miracle » lui est donné à la fin du chapitre 14 parce qu'elle a survécu à l'attaque de l'ange Médard, qui grâce à elle est mort en homme alors qu'il avait vécu « en chien ». Au début du chapitre suivant, la pluie et le vent sont identifiés comme des images des épreuves qui ont jalonné l'existence de Télumée.
Soleil levé, soleil couché, je reste sur mon petit banc, perdue, les yeux ailleurs, à chercher mon temps au travers de la fumée de ma pipe, à revoir toutes les averses qui m'ont trempée et les vents qui m'ont secouée.
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Alors que le titre donne une impression de tempête qui métaphorise les tourments de l'existence, Télumée corrige ce bilan par l'image des « étoiles ».
Mais pluies et vents ne sont rien si une première étoile se lève pour vous dans le ciel, et puis une seconde, une troisième, ainsi qu'il advint pour moi, qui ai bien failli ravir tout le bonheur de la terre.
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Ces étoiles semblent être la métaphore des affections vécues par Télumée. Elie est sa première étoile : sa grand-mère souligne « combien il est rare qu'une étoile se lève si tôt dans le ciel d'une petite négresse » (II, 3). La deuxième étoile désigne Amboise, et la troisième, Sonore.
Résumé de l'œuvre
Avant-propos de Simone Schwartz-Bart, décembre 2025
L'autrice rédige un avant-propos afin de préciser l'origine de sa démarche d'écriture : « l'annonce du décès de mon héroïne (…) l'être qui lui servit de modèle, ma vieille amie Stéphanie Priccin ».
- Son projet : raconter l'historie d'une vie mais aussi l'inscrire dans un monde dont l'autrice est le témoin, « un monde que je voyais chaque jour se transformer, se déformer, s'évanouir ».
- L'autrice précise que le récit est dénué de datation car « la durée historique était donc constituée par le déroulement des générations à partir de l'abolition de l'esclavage, moment où le souvenir est possible ».
- Le récit est celui d'une transmission entre générations de femmes : « elles avaient tous les devoirs et aucun droit ».
- L'autrice évoque enfin le pouvoir des traditions orales : « les maximes, les chants, et les contes d'un pays sont l'âme de son peuple ».
Première partie : présentation des miens
Chapitre 1 : Minerve et Toussine. Présentation du lieu, la Guadeloupe, et des personnages par parenté avec la narratrice : mère Victoire et grand-mère Toussine Lougandor, dite « Reine sans nom », elle-même fille de Minerve, libérée de l'esclavage. Toussine voit le jour dans un village appelé L'Abandonnée, et se marie avec Jérémie. Après une période de prospérité, la chance tourne : un incendie détruit leur maison et tue l'une de leurs filles. Ce n'est que trois plus tard que Toussine parvient à surmonter cette épreuve, et elle donne naissance à une nouvelle fille : Victoire. Elle reçoit alors son nouveau nom : Reine sans Nom.
Chapitre 2 : Victoire. La narratrice, Télumée, est la fille de Victoire, lavandière, et d'Angebert, tué par Germain, un voleur. Cette mort tragique pose la question de la fatalité.
Seconde partie : histoire de ma vie
Chapitre 1 : arrivée à Fond-Zombi. Deux ans plus tard, parce que sa mère prend un nouveau compagnon, Télumée est envoyée chez sa grand-mère Toussine, dite « Reine sans Nom », à Fond-Zombi.
Chapitre 2 : la vie à Fond-Zombi. Vie heureuse à Fond-Zombi et rencontre de man Cia.
« Certes, man Cia ne se contente pas de la forme humaine que le bon Dieu lui a données, elle a le pouvoir de se transformer en n'importe quel animal ».
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Chapitre 3 : rencontre d'Elie. Victoire quitte la Guadeloupe, Télumée ne reverra plus sa mère. Elle rencontre Elie. Toussine leur transmet les contes créoles.
Chapitres 4 et 5 : les Desaragne. Télumée a quatorze ans, puis seize. En raison de leur pauvreté et de la faiblesse de Toussine, elle entre au service d'une famille de Blancs, les Desaragne. Elle fait l'expérience d'une domestiquée très marquée par des pratiques esclavagistes.
Chapitre 6 : l'union avec Elie. Télumée est agressée par M. Desaragne, mais elle le menace. Elle entend le chant d'Elie et rejoint Fond-Zombi, où son union avec lui est officialisée par la cérémonie de la case et du bouquet rouge.
Chapitre 7 : prospérité. Télumée entre dans une période de grande prospérité et de bonheur parfait avec Elie ; elle « se sent à sa place dans l'existence ». Ils deviennent le symbole du bonheur et de la chance. Cette période coïncide avec la prospérité du village. Mais l'intervention de Laëtitia fait surgir des angoisses chez Télumée.
Chapitre 8 : la déchéance. Télumée connaît une angoisse grandissante qui se double d'une conception cyclique de la vie : si le bonheur est trop parfait, viendra l'heure de la peine et de la souffrance. C'est alors le début de la « disgrâce » de Fond-Zombi, en raison des conditions météorologiques (hivernage et sécheresse). C'est aussi le commencement de la déchéance d'Elie, qui devient violent avec Télumée. Fond-Zombi finit par renaître, mais pas Elie.
Chapitre 9. Télumée est profondément malheureuse. Lorsqu'elle voit arriver Elie avec Laëtitia, elle prend la fuite et se refugie chez sa grand-mère, où elle finit par surmonter son chagrin.
Chapitre 10 : mort de Toussine.
Chapitre 11 : morne La Folie et man Cia. Après la cérémonie funéraire de neuf jours, Télumée quitte Fond-Zombi et passe un mois chez man Cia. Elle transporte ensuite la case de Toussine au morne La Folie, espace des nègres errants, « confrérie des Déplacés ». Elle travaille sa terre et revient le dimanche chez man Cia, qui lui transmet son savoir. Man Cia se transforme définitivement en chien puis disparaît.
Chapitre 12 : la canne à sucre. Télumée est démunie ; elle est aidée par sa voisine Olympe. Elle entre à l'usine de canne à sucre et connaît une période troublée (alcool). Amboise lui propose une vie commune et Télumée finit par l'accepter.
Chapitre 13 : Télumée et Amboise. L'union de Télumée et Amboise est consacrée par une cérémonie rituelle au rythme du tambour et des danses des femmes. Ils connaissent une nouvelle période de prospérité et de bonheur. Mais un vent de révolte souffle à l'usine, et Amboise est choisi pour représenter les ouvriers. Amboise est brûlé et meurt, au grand désarroi de Toussine, qui reste un temps possédée par l'esprit d'Amboise.
Chapitre 14 : nouvelle vie de Télumée. Télumée utilise les connaissances de man Cia pour guérir les animaux et les humains. Elle adopte Sonore, à qui elle transmet à son tour à la fois les légendes et l'histoire des générations passées. Elle renonce à la sorcellerie et cultive son jardin avec succès.
Arrivée de l'ange Médard, un marginal que Télumée tente d'aider, mais qui se retourne contre elle : Sonore disparaît et Médard tente de tuer Télumée. C'est lui qui meurt, ce qui vaudra à Télumée son nouveau nom : « Télumée Miracle ».
Chapitre 15 : bilan d'une vie. Le titre du livre est explicité par l'image de la pluie et du vent comme des épreuves. Après un temps d'errance de village en village, Télumée est déposée par saint Antoine à La Ramée. Elle fait la synthèse de ses espoirs et de ses déceptions, mesure le poids des épreuves dans la vie d'un homme. Elie revient et meurt. Télumée conclut son récit en redisant sa joie malgré les épreuves.
Les personnages du roman
Première partie
Minerve – elle est le personnage à l'origine du clan. Esclave libérée au moment de l'abolition de 1848. Elle fait preuve de courage en fuyant la plantation et en s'installant à l'Abandonnée.
Toussine – grand-mère de Télumée, c'est elle qui va l'élever. Surnommée « Reine sans nom ». Avec son époux Jérémie, ils vont incarner une forme d'idéal du couple, en harmonie avec la nature. Bonheur qui va cristalliser les jalousies. Le feu qui s'empare de sa maison et tue l'une de ses filles, fait basculer son destin et souligne la précarité du sort.
Victoire – fille de Toussine, mère de Télumée. Sa vie bascule après la perte d'un enfant qu'elle porte dans son ventre. Par crainte que son nouveau compagnon abuse de Télumée, elle envoie cette dernière vivre chez Reine sans nom.
Angebert – père de Télumée qui meurt tué par son ami Germain. Il s'agit de rappeler que tout destin peut basculer.
Le mal des humains est grand et peut faire d'un homme n'importe quoi, même un assassin.
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Seconde partie
Man Cia – figure de sorcière, amie de Reine sans nom. Elle initie Télumée aux traditions et à la spiritualité créoles. Elle est sans arrêt reliée au monde des esprits. Elle lui transmet également la mémoire de l'esclavage.
Les hommes de Télumée
- Elie est son premier amour, ils vivent une période de bonheur dans la case construite pour Télumée. Mais Elie bascule dans la violence et finira par pousser Télumée à quitter le foyer. On le pense envoûté pour agir de la sorte.
- Amboise permet à Télumée de vivre une période sereine, lui redonne confiance. Il est un travailleur engagé et meurt lors d'une révolte contre l'usine qui l'emploie.
- L'ange Médard est un marginal au comportement double, oscillant entre douceur et cruauté. Il incarne la figure tragique qui trahit Télumée tout en lui permettant de s'affranchir de toute tutelle.
Sonore – C'est une enfant que Télumée adopte. Elle est enlevée par l'ange Médard et disparaît.
Les Desaragne – Famille blanche raciste, nostalgique de l'emprise coloniale. Télumée travaille chez eux et les quitte lorsque M. Desaragne tente d'abuser d'elle.
Tisser les mémoires, habiter le monde
La mémoire
Mémoire individuelle
Télumée raconte sa vie, on parle donc de mémoire individuelle. Dans le premier chapitre, elle apparaît déjà dans la vieillesse, ce qui fait de l'ensemble du roman un récit rétrospectif de sa vie. Dès la fin de la première partie, la narratrice évoque son père et, brièvement, son enfance ; la seconde partie s'intitule « Histoire de ma vie » et, dès les premiers mots, il y est question de la « destinée » de Télumée, qui est déployée à travers le récit d'une vie ponctuée de nombreux événements (son arrivée chez sa grand-mère, ses emplois successifs chez les Desaragne et dans les cannes à sucre, les épreuves) et de nombreuses rencontres (Elie, Amboise, Sonore, man Cia, Olympe, etc.).
L'incipit et l'excipit se répondent par la reprise de la même image de Télumée, âgée, debout dans son jardin, ce qui donne le sentiment d'une existence achevée mais heureuse.
Je préfère rêver, encore et encore, debout au milieu de mon jardin, comme le font toutes les vieilles de mon âge, jusqu'à ce que la mort me prenne dans mon rêve, avec toute ma joie… (I, 1)
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Je mourrai là, comme je suis, debout, dans mon petit jardin, quelle joie !... (II, 15)
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Mémoire familiale
L'ouvrage traite également de mémoire familiale puisque la narratrice évoque une famille sur quatre générations, depuis 1848 jusqu'à la première moitié du XXe siècle. La première partie affiche cette volonté de perpétuer l'histoire de famille, à travers le titre : « Présentation des miens », où l'utilisation du pronom possessif permet d'englober la famille à travers les générations. Cette mémoire familiale est une mémoire de femmes avant tout : Minerve, Toussine, Victoire et Télumée.
Cette mémoire familiale est également perceptible à travers le phénomène de perméabilité entre le monde des morts et celui des vivants : il n'y a pas de frontière étanche entre les deux, les morts aimés restent présents dans la vie des vivants.
Il me caresse les cheveux, il me frotte et lorsque j'ai trop chaud, il me souffle son haleine. (II, 10)
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Toussine évoque son défunt mari Jérémie avec man Cia, disant qu'il revient la voir toutes les nuits et qu'il va bien (II, 2) ; à la fin de sa vie, elle annonce aussi que Jérémie ne la quitte plus depuis trois mois. Celui-ci n'est pas un pur esprit, il a une dimension physique.
Le temps où nous ne nous quitterons plus, mon petit verre en cristal… peux-tu imaginer notre vie, moi te suivant partout, invisible, sans que les gens se doutent jamais qu'ils ont affaire à deux femmes et non pas à une seule ? (II, 10)
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Toussine annonce également que lorsqu'elle sera morte, elle sera toujours avec Télumée. Au-delà des croyances et des convictions, il y a ici la volonté d'affirmer la permanence du souvenir des défunts et des générations passées.
Mémoire collective
Ce roman se fait l'évocation de tout un peuple et de son histoire, il traite donc également de mémoire collective. Le motif de l'esclavage et du travail de la canne n'est pas un thème dominant de l'œuvre mais reste présent et régulièrement évoqué. Même après l'abolition, les générations perpétuent le souvenir des esclaves, comme Toussine qui reprend « les vieux chants d'esclaves », d'une « voix déchirante » (II, 1). À travers sa propre vie et celle des femmes qui l'ont précédée, Télumée évoque aussi la vie des villages de Guadeloupe et le poids de l'histoire coloniale.
L'espace : géographie et nature
La géographie
Habiter le monde dans ce roman, c'est avant tout habiter la Guadeloupe, dans sa géographie et ses particularités spatiales.
Cette géographie est à la fois réaliste et symbolique. Dès les premières lignes de l'incipit, le récit est situé de façon précise : « ici même, en Guadeloupe », et tout au long des chapitres, de nombreux toponymes disent le cheminement de Télumée, parcours géographique tout autant qu'existentiel. Les noms de lieux sont toujours très évocateurs, qu'ils correspondent à des lieux réels, comme Fond-Zombi, Bois Rouge, Pointe-à-Pitre, La Ramée ou L'Abandonnée, ou qu'il s'agisse de noms imaginaires, comme Valbadiane. Ce mélange entre toponymes réels et inventés fait émerger un espace mythique. La Guadeloupe est plus qu'un décor et devient un autre personnage du récit, tellement elle est évoquée sous tous ses aspects : désignations, paysages, climat, alimentation, culture, traditions, etc.
Habiter le monde, c'est alors devenir un peu l'espace qui nous entoure. Si la Guadeloupe devient un personnage, les personnages deviennent aussi des lieux.
On remarquera la particularité du titre, « pluie et vent sur Télumée Miracle », qui rappelle un énoncé météorologique (« neige sur les Pyrénées », « pluie sur Paris », etc.) où le lieu serait remplacé par un personnage.
Télumée devient une localisation et semble faire corps avec l'espace de son propre pays, espace varié et tourmenté lui aussi, « cette île à volcans, à cyclones et moustiques » (I, 1). Son nom semble la rattacher à la terre qu'elle habite (tellus = « terre ») et elle est appelée « cher pays ». Son histoire la façonne comme un espace et fait d'elle une image de la Guadeloupe.
S'il n'y avait eu qu'Elie, je serais une rivière, s'il n'y avait eu que la Reine je serais la montagne Balata, mais les jeudis faisaient de moi la Guadeloupe tout entière. (II, 3)
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Le pays dépend bien souvent du cœur de l'homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand.
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Dès le début de son récit, Télumée fait le lien entre le pays et le cœur.
Toussine était tout au contraire un morceau de monde, un pays tout entier, un panache de négresse, la barque, la voile et le vent, car elle ne s'était pas habituée au malheur. (I, 1)
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Toussine elle aussi est un pays. La métaphore géographique permet en quelque sorte d'élargir la conception de la personnalité de chacun et de signifier la richesse et la complexité de chaque individu.
Les lieux permettent tout autant de situer l'action que de souligner l'itinéraire symbolique de la vie de Télumée. Chaque espace qu'elle habite ou traverse correspond à une étape de son évolution.
Certains de ces lieux font aussi le lien entre les deux énoncés du parcours : si, dans l'existence de Télumée, ils correspondent à une façon d'habiter le monde, ils sont aussi des lieux de mémoire.
Pour la première fois de ma vie, je sentais que l'esclavage n'était pas un pays étranger, une région lointaine […] Tout cela s'était déroulé ici même, dans nos mornes et nos vallons, et peut-être à côté de cette touffe de bambou, peut-être dans l'air que je respirais (II, 2).
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Toutes les nuits on entendait le bruit des rouleaux de chaînes que traînaient les morts, des esclaves assassinés en ces mêmes lieux, Fond-Zombi, La Roncière, La Folie. (II, 14)
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
La nature
La nature, très présente dans le roman, offre plusieurs dimensions et ce, dès le titre, « Pluie et vent ». Les éléments naturels vont faire corps avec les épreuves que Télumée va affronter.
La Guadeloupe est décrite par de somptueux tableaux où se mélangent des lieux d'Afrique, d'Asie : « œillets d'Inde autour de la ruine, des pois d'Angole (…) des touffes de canne congo » (première partie, chapitre 1).
C'est un paysage qui est un paysage mélangé, un paysage de merveilles, un paysage de contes. Ce sont des endroits improbables, mais qui existent pourtant, qui ont failli être des paradis, qui ne le sont pas certainement, mais qui sont en fait des propositions de paradis.
Simone Schwarz-Brat
Simone Schwarz-Bart ou le devoir d'amour, épisode 1/5, « Sur l'île aux belles eaux », France Culture
16 octobre 2017
Cette diversité souligne le fait que la Guadeloupe s'est construite par le brassage de nombreuses cultures.
La nature réelle donne chair à la réalité de la Guadeloupe et à l'énergie nécessaire pour « habiter ce monde ». Habiter le monde alors, c'est entretenir un véritable corps-à-corps avec cette nature parfois généreuse et parfois hostile. Les femmes et les hommes, inlassablement, cultivent, bêchent, sarclent, et leur existence se fait au gré des conditions climatiques et de ce qui pousse, ou non.
Minerve, toute l'année, « fécondait vanille, récoltait café, sarclait bananeraies et rangs d'ignames » (I, 1).
Télumée, plus tard, tourne et retourne « son lopin de terre, arrachant et brûlant les mauvaises herbes, incendiant les grands arbres sur pied, plantant aussitôt sur le territoire enlevé à la forêt, ensevelissant racines, pois boucoussous, gombo » (II, 11), poursuit les cultures avec Amboise (II, 13).
Ce lien avec la nature semble également perpétuer la mémoire du temps ancien et des gestes des générations précédentes, par contraste avec la modernité rapidement évoquée par Toussine à la fin du récit : l'électricité, la route goudronnée, les voitures automobiles, les poteaux électriques qui ont remplacé les arbres. Télumée à la fin de sa vie voit la fin d'un monde tel qu'elle l'a connu, et son récit en tisse une trame pour en garder le souvenir.
Cette nature hostile est une image des épreuves de l'existence ; la pluie et le vent sont tout autant des conditions climatiques que des métaphores des tourments de la vie, malheurs et violences : « les tempêtes m'ont assaillie et les averses m'ont délavée » affirme Télumée à la fin de son récit. La prospérité est elle aussi évoquée en termes horticoles, puisqu'il est souvent question du « pied de chance ».
Les éléments naturels sont également une façon de dire quelque chose de l'identité des personnages.
- Toussine adolescente a « la grâce du balisier rouge qui surgit en haute montagne » (I, 1)
- Victoire est comme « une gousse de vanille éclatée qui livre enfin tout son parfum » (II, 1)
- Elie appelle Télumée « cher flamboyant » (II, 3) et Toussine la compare à un cocotier : « Tout Fond-Zombi sait qu'il assiste à ta première floraison, alors fais ce que tu dois, c'est-à-dire : embaume-nous, ma fille » (II, 7), ou elle l'appelle « libellule » ou « petite fleur de coco » (II, 8).
- La vie humaine est représentée sous une forme végétale. Lorsqu'elle reprend goût à la vie, Télumée déclare : « je m'étais mise à reverdir » (II, 14), et elle évoque le temps futur de sa mort comme un moment où elle sera « devenue sève d'herbe folle » (II, 15).
- Même l'adoption de Sonore, qu'elle appelle son « surgeon », est formulée comme une greffe (« elle poussait de toutes ses feuilles, elle s'étalait dans la lumière », II, 14).
Le rapport à la nature est aussi un rapport à la mémoire, car les savoirs se perpétuent de femme en femme : l'art d'entretenir son jardin passe de Toussine à Télumée, et les connaissances des plantes se transmettent de man Cia à Télumée.
Le jardin
L'hostilité de la nature, à la fois réelle et métaphorique, s'oppose à l'art de cultiver son jardin, image elle aussi concrète et métaphorique. Les couples heureux cultivent ensemble leur jardin, comme Toussine et Jérémie, ou comme Télumée et Amboise.
Le jardinage se fait aussi l'expression d'une renaissance.
Toussine coupait les herbes folles autour de la ruine, frissonnait un moment, rentrait, sortait presque aussitôt pour sabrer un hallier, une broussaille, du geste vif et rageur d'une femme qui pare au plus pressé, qui n'a plus une minute à perdre » ; « Toussine mettait les rideaux aux fenêtres, plantait des œillets d'Inde autour de la ruine, des pois d'Angole, des racines, des touffes de canne congo pour Eloisine, et, un beau jour, elle mit en terre un pépin d'oranger à colibris. (I, 1)
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Toussine, quelques années après la mort de sa fille et la perte de sa maison, sort enfin de sa tristesse et reprend la nature en main. Les accumulations de verbes et les énumérations de végétaux permettent d'exprimer la véritable effervescence qui saisit Toussine, ainsi qu'un profond élan vital.
L'image du jardin apparaît au début et à la fin du roman, en réminiscence de l'image du jardin chez Voltaire, dans Candide, où « il faut cultiver son jardin » - éloge du travail, de la simplicité et image de la fructification de ses propres talents. Le jardin symbolise alors le lieu de la sagesse que les épreuves ont permis d'acquérir.
L'identité « nègre »
La difficulté d'être « nègre »
Le terme « nègre » ou « négresse » est souvent employé par la narratrice ou par les personnages avec une forte connotation affective, parfois soulignée par le déterminant possessif « mon ».
Télumée évoque par exemple le rire de sa grand-mère, « un beau rire de négresse libre » (II, 5), man Cia lui recommande d'être « une vaillante petite négresse » (II, 2), et elle se revendique elle-même comme « une petite négresse à rire et à chanson, à rire et à sillage » (II, 7).
Cette utilisation contraste fortement avec l'emploi du même mot par les Blancs descendants des colons, incarnés par les Desaragne et leur entourage.
- « savez-vous au juste qui vous êtes, vous, les nègres d'ici ? » (II, 4).
- « le nègre est le nègre et depuis que la musique du fouet a quitté leurs oreilles, ils se prennent pour des civilisés » (II, 6).
- Les invités des Desaragne évoquent Télumée comme un « bel objet » (II, 6) et voient dans les erreurs des domestiques noirs « une sorte de confirmation de leurs idées sur le nègre » (II, 5).
Le regard que ceux-là portent sur la population noire exprime tous les préjugés et la condescendance des Blancs sur les Noirs.
Au chapitre 4 (II), Mme Desaragne prononce un discours digne des colonisateurs qui pensent avoir mené les Noirs vers la civilisation : « sauvages et barbares que vous seriez en ce moment, à courir dans la brousse, à danser nus et à déguster les individus en potée », reprenant tous les préjugés sur les peuples dits « sauvages » et cannibales…
Elle renie la capacité de cette population à vivre civilement : « comment vivez-vous ? dans la boue, le vice, les bacchanales… Combien de coups de bâton ton homme te donne-t-il ?... et toutes ces femmes, avec leurs ventres à crédit ? »
À travers l'histoire d'Amboise (II, 13), on apprend à quel point les discours dévalorisants des colons ont imprégné la conscience des Noirs, eux-mêmes persuadés de leur infériorité.
Amboise a retenu de sa grand-mère tout un discours religieux péjoratif : « Déjà, dans la bouche de sa grand-mère, Amboise avait appris que le nègre est une réserve de péchés dans le monde, la créature même du diable », « il avait fini par avoir le souffle coupé devant la « noirceur » de son âme ».
Les difficultés identitaires sont en grande partie expliquées par la pesanteur de la mémoire de l'esclavage, qui apparaît comme une douleur indélébile. À la fin de sa vie, Télumée réfléchit sur cette souffrance qui perdure bien après l'abolition : « je pense à ce qu'il en est de l'injustice sur la terre, et de nous autres en train de souffrir, de mourir silencieusement de l'esclavage après qu'il soit fini, oublié ». Elle a comme une vision du marché aux esclaves, et elle tourne autour d'eux « jusqu'à ce qu'ils soient tous achetés, saignants, écartelés, seuls ». L'esclavage, cette « malédiction » dont parle Adriana, a renié l'humanité des hommes et des femmes noirs, et cette question reste encore au cœur des descendants des esclaves : « je me demande si nous sommes des hommes, parce que, si nous étions des hommes, on ne nous aurait pas traités ainsi, peut-être ».
On peut voir ici une formule proche de celle employée par Montesquieu dans son texte « De l'esclavage des nègres ».
« ll est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens ».
Montesquieu
De l'Esprit des lois, Livre XV, chapitre V, « De l'esclavage des nègres »
1748
Ici, Montesquieu opte pour le point de vue des esclavagistes afin de souligner la posture raciste.
Plusieurs personnages semblent porter la parole de cette incapacité à échapper à cette souffrance et à cette blessure identitaire, comme les marginaux Germain et l'ange Médard. Elie incarne probablement cette douloureuse interrogation identitaire et la persistance de cette souffrance, lui qui ne parvient pas à se persuader qu'il mérite son bonheur et qui se fait l'artisan de sa propre déroute. Il a, très jeune, la conscience du risque d'égarement et finit comme « Poursuivi définitif » - peut-être poursuivi par la mémoire de l'esclavage et de l'humiliation.
En revanche, d'autres personnages portent la voix de la résilience (capacité à surmonter les chocs traumatiques).
C'est en envisageant la destinée de ces femmes « nègres » et les tourments auxquels elles ont été confrontées que l'autrice dénonce le colonialisme et donne toute la force à l'héritage de la culture « nègre ».
Éloge de la vie et résilience
Le récit se construit sur une conception cyclique de la vie, qui alterne les périodes de joies et les périodes de malheurs, que la narratrice symbolise par les images de l'ascension et du précipice (II, 8). Le récit alterne ainsi les périodes où prospère « le pied de chance » et les périodes où règne la « déveine ». Cette alternance constitue même le quotidien du monde dans lequel vivent les personnages.
Télumée et Toussine connaissent toutes les deux une période de grand bonheur et de prospérité avant d'être dévastée par les épreuves (mort de Méranée et trahison d'Elie), puis de retrouver à nouveau la joie (naissance de Victoire, union avec Amboise).
Télumée prolonge encore cette alternance avec la mort d'Amboise, puis la sérénité retrouvée et l'adoption de Sonore, qu'elle perd également, avant la paix finale.
[À Fond-Zombi,] on y était au soleil et à la pluie, au vent, on pouvait hurler et mourir, on vivait dans une seule incertitude mais il suffisait d'une belle journée, d'une lueur au milieu de ce foudroiement pour que, aussitôt, repartent les rires. (II, 3)
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
La résilience apparaît alors au cœur de l'identité noire. Ce qui semble être le propre de cette identité noire, c'est la capacité des hommes et des femmes à surmonter leur malheur pour continuer à célébrer la vie, le rire et l'espoir : « je me disais que le cœur même du diable doit lui faire mal, à voir tout ce lot de misère et la malignité du nègre à forger du bonheur, malgré tout » (II, 6).
Malgré les épreuves et les difficultés du quotidien, malgré « la misère du nègre, sa folie, sa tristesse congénitales » (II, 7), le texte ne cesse d'évoquer les chants de Victoire ou de Toussine, les rires d'Elie, de Toussine et de Télumée, la gaieté de Toussine et de Télumée, même à la fin de leur vie. La sagesse de Toussine délivre à plusieurs reprises un véritable enseignement sur ce qu'est la vie.
Ma fille, tu te sentiras la même pareille qu'un défunt, ta chair sera chair morte et tu ne sentiras plus les coups de couteau, et puis ensuite tu renaîtras, car si la vie n'était pas belle, dans le fond, la terre serait dépeuplée. Il faut croire que quelque chose subsiste après le plus grand des malheurs, puisque les hommes ne veulent pas mourir avant leur temps. (II, 8)
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Réponse de Toussine lorsque Télumée lui demande si l'homme est fait pour le bonheur ou pour le malheur.
Toussine fait aussi l'éloge de la persévérance humaine dans l'élan vital : même si le dos de l'homme reçoit « tous les déchirements, toutes les furies, tous les remous de la misère humaine », il est capable « de reprendre son souffle et de continuer son train, ce pour quoi le bon Dieu vous avait mis sur la terre. ». Elle-même « continuait à faire ce pour quoi le bon Dieu l'avait créée, vivre » (II, 3).
D'ailleurs, lorsqu'elle fait le bilan de sa vie, lorsqu'elle « pense à la vie du nègre et à son mystère », Télumée ne renie pas les souffrances qui ont été les siennes, comme si elles faisaient partie intégrante de ce qu'elle est ; elles ont constitué un véritable parcours initiatique qui la mène à la sérénité finale.
J'ai cru dormir auprès d'un seul homme et il m'a vilipendée, j'ai cru le nègre Amboise immortel, j'ai cru à une enfant qui m'a quittée, et pourtant, sans trop savoir pourquoi, je ne considère rien de tout cela comme du temps perdu. Peut-être bien que toutes les souffrances, et même les piquants de la canne font partie du faste de l'homme (II, 15).
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Ce bilan individuel acquiert une valeur collective : on peut penser que « les piquants de la canne », dans la deuxième phrase, symbolisent la période de l'esclavage – souffrance surmontée qui participe à la valeur de l'homme noir.
Je vois que nous avons reçu comme don du ciel d'avoir eu la tête plongée, maintenue dans l'eau trouble du mépris, de la cruauté, de la mesquinerie et de la délation. Mais je vois aussi, je vois que nous ne nous y sommes pas noyés… nous avons lutté pour naître, et nous avons lutté pour renaître…
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Le « nègre » est fondamentalement l'homme de la renaissance.
Une forte affirmation identitaire
Au cours du récit, les identités des uns et des autres font l'objet de fortes revendications. Certains personnages prennent fermement leur place dans le monde et font valoir une identité résistante et combative. Habiter le monde, c'est y prendre sa place avec assurance.
On peut remarquer l'affirmation identitaire de Victoire : « je suis qui je suis, à ma hauteur exacte », elle porte son visage « haut levé » (I, 2).
Toussine était une femme qui vous aidait à ne pas baisser la tête devant la vie, et rares sont les personnes à posséder ce don. (I, 1)
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Télumée à son tour, comme les femmes de sa lignée, prend sa place dans le monde avec assurance et fermeté. La prophétie de man Cia le lui annonce : « tu seras sur terre comme une cathédrale » (II, 2), image par excellence de la force et de la solidité, que Télumée confirmera jusqu'au bout par sa capacité à reprendre goût à la vie.
L'image des coqs de combat illustre la combativité de la famille, son aptitude à se relever après les épreuves : « nous, les Lougandor […] nous sommes des coqs guinmes, des coqs de combat. Nous connaissons les arènes, la foule, la lutte, la mort. Nous connaissons la victoire et les yeux crevés. Tout cela ne nous a jamais empêchés de vivre, ne comptant ni sur le bonheur, ni sur le malheur pour exister » (II, 6) ; « Parfois je me voyais au centre de l'arène d'un pitt, en plein milieu du combat, sanglante, tantôt un coq et tantôt l'autre » (II, 13)
« Si tu enfourches un cheval, garde ses brides bien en main, afin qu'il ne te conduise pas », « derrière une peine il y a une autre peine, la misère est une vague sans fin, mais le cheval ne doit pas te conduire, c'est toi qui dois conduire le cheval » (II, 3)
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Toussine raconte à Télumée l'histoire de l'homme qui vivait à l'odeur, dont la morale invite à prendre sans cesse les rênes de sa propre vie.
Le cheval ne doit pas te conduire ma fille, c'est toi qui dois conduire le cheval, et ce sourire me donnait du cœur au ventre et je faisais mon ouvrage en chantant, et lorsque je chantais je coupais ma peine, je hachais ma peine, et ma peine tombait dans la chanson, et je conduisais mon cheval. (II, 4)
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Cette leçon guide Télumée au long de son histoire, l'invitant sans cesse à diriger sa destinée. Lorsqu'elle travaille chez les Desaragne, elle repense à l'enseignement de sa grand-mère.
L'identité de Télumée est plus précisément rendue par deux images : celle du verre en cristal, selon le nom que lui donne sa grand-mère, et celle du tambour à deux peaux, selon la recommandation de man Cia. Ces deux images peuvent s'interpréter de plusieurs façons. Elle semblent évoquer une forme de solidité et de résistance, suggérée par le cristal mais aussi par le tambour à deux peaux, car, lorsqu'elle est au service des Desaragne, les critiques des maîtres ne font que taper sur la première face, tandis que la seconde, l'authentique, reste bien protégée.
Me félicitant d'être sur terre une petite négresse irréductible, un vrai tambour à deux peaux, selon l'expression de man Cia, je lui abandonnais la première face afin qu'elle s'amuse, la patronne, qu'elle cogne dessus, et moi-même par en dessous je restais intacte, et plus intacte il n'y a pas. (II, 4)
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Par ailleurs le cristal comme le tambour évoquent le domaine musical, comme si Télumée était appelée à être une vraie caisse de résonnance : elle fait résonner la vie, qu'elle affirme malgré les moments difficiles, elle fait résonner tout un monde sur le point de disparaître, et elle fait résonner sa propre histoire et la vie de ses ancêtres par son récit.
Une parole au service de la mémoire
La transmission
La transmission est un enjeu majeur du roman, enjeu qui se déploie à plusieurs niveaux : transmission entre les personnages, transmission de la narratrice, transmission de l'autrice.
C'est d'abord l'histoire familiale qui est transmise par le récit qu'en font les femmes. La jeunesse de Toussine a été racontée à Télumée par sa mère Victoire, d'une façon qui transforme l'histoire réelle en légende.
Dans mon enfance, ma mère Victoire me parlait souvent de mon aïeule, la négresse Toussine. […] Ma mère la vénérait tant que j'en étais venue à considérer Toussine, ma grand-mère, comme un être mythique, habitant ailleurs que sur terre, si bien que toute vivante elle était entrée, pour moi, dans la légende. (I, 1)
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Ce sont aussi les contes et l'histoire d'un peuple qui se transmettent de génération en génération. Les femmes racontent aux enfants aussi bien les contes que les récits du passé, Toussine à Télumée comme plus tard Télumée à Sonore.
Je lui racontais des contes anciens, Zemba, l'oiseau et son chant, l'homme qui vivait à l'odeur, cent autres, et puis toutes ces histoires d'esclavage, de bataille sans espoir, et les victoires perdues de notre mulâtresse Solitude, que m'avait dites grand-mère, autrefois. (II, 14)
Simone Schwarz-Brat
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Ces récits sont le moment de la transmission à la fois de l'histoire et de la légende, de la mémoire collective, de l'héritage culturel.
Les femmes pratiquent la transmission des savoirs, des connaissances des plantes, notamment de man Cia à Télumée.
C'est plus généralement, la transmission d'une sagesse, d'un enseignement sur la vie, qui se fait de Toussine à Télumée, à travers les contes ou à travers les adages et les vérités générales qu'elle multiplie (nombreux exemples dans les prises de parole de Toussine, ou dicton des premières lignes de II, 9).
Dans sa globalité, le roman de Simone Schwarz-Bart est une transmission, notamment de la culture guadeloupéenne. Il nous renseigne sur tout un mode de vie, sur les fêtes traditionnelles (comme le mariage de Toussine et Jérémie, ou l'union de Télumée et Elie), sur l'alimentation, sur les végétaux typiques (corossol, boucoussous, flamboyant, etc.). Tout un univers culturel apparaît à travers les cérémonies funéraires (après la mort de Toussine par exemple) et l'importance des croyances, comme la communication avec les morts ou la présence du merveilleux (qu'on retrouve dans les mutations de man Cia en oiseau dans le récit du père Abel, en chien à la fin de sa vie, mais aussi dans les références aux esprits, tel Elie poursuivi par un mauvais esprit).
C'est aussi le souvenir d'une histoire sociale qui est transmis, à travers les difficultés de ce petit peuple de lavandières, de pêcheurs, de scieurs, de coupeurs de canne, de rempailleurs, etc., et tout particulièrement à travers l'histoire terrible de la « Grève à la mort » (II, 13) qui est probablement une allusion au mouvement de grève historique de 1971.
J'ignore ce que ce roman a encore à transmettre à la jeune génération qui le lira. C'est à elle qu'il revient de me le dire. Si, à travers une réalité passagère, datée ou non datée, j'ai pu montrer quelques aspects permanents de la réalité antillaise, et peut-être aussi de la réalité humaine tout court, j'aurai alors rempli ma mission.
Simone Schwarz-Bart
Décembre 2025
Une parole créole
Pour cette transmission, Simone Swcharz-Bart trouve une langue à part entière, une langue qui ressemble à celle des conteuses créoles. Si le texte est en français, il est tout imprégné de la langue antillaise.
On relèvera les nombreuses vérités générales, véritables maximes antillaises reposant sur la réalité des lieux : soleil, vent, rivière, etc.
- « La feuille tombée dans la mare ne pourrit pas le jour même de sa chute » (I, 1).
- « Toutes les rivières, même les plus éclatantes, celles qui prennent le soleil dans leur courant, toutes les rivières descendent dans la mer et se noient » (II, 4).
- « Le couteau seul sait ce qui se passe dans le cœur du giraumon » (II, 6 : le giraumon est une courge typique des Antilles).
Le créole fait irruption dans le texte, parfois directement, avec de nombreux chants (I, 1 ; II, 1, 3, 7, 10, 13).
Le créole apparaît aussi indirectement, avec des tournures créoles qui affleurent dans la langue française :
- absence des articles : « il y avait viande cochon, viande mouton, viande bœuf… » (II, 1) ; « Je ne vois en ces années que contentement, bonnes paroles et prévenances » (II, 13).
- tournures créoles ou orales :
- « rien même, Amboise, c'est s'enfuir que je la vois, s'enfuir, c'est tout » (II, 12).
- « où là ça ? » (II, 9).
- « dévorée par les poux de bois, les termites, quoi… » (II, 11).
- vocabulaire antillais : le morne qui désigne une petite montagne aux Antilles, l'acomat, « douciner » (= caresser, II, 15) , la « Guiablesse » (personnage légendaire de l'imaginaire antillais), « causement » (conversation en créole, II, 12), « dérespecter » (II, 12).
Le texte est aussi imprégné d'une oralité qui rappelle celle des contes transmis par les personnages. La société antillaise rurale est marquée par la transmission orale.
Chez les Antillais, peuple d'origine africaine, la fonction de la mémoire est liée à l'oralité (…) cette « parole de nuit » a fourni la bas de la désaliénation de l'esclavage ; elle a permis à l'Antillais de résister au système d'assimilation mis en place par le colonialisme.
Édouard Glissant
Littérature antillaise
Cette mémoire orale consolide la transmission des valeurs, tisse les liens entre les générations depuis Minerve jusqu'à Télumée.
Tous les jeudis, Toussine devient conteuse pour Télumée et Elie, rituel où elle propose cinq contes dont le dernier est « le conte de l'homme sui voulait vivre à l'odeur ». La fonction du conte est remplie : former de futurs adultes prêts à affronter le monde par la mise en garde de ses dangers.
On note en particulier la grande souplesse du récit, avec l'incorporation de certains dialogues dans la narration, où le discours direct intervient sans transition et sans marquage typologique (guillemets et tirets).
Comme ses amis le pressaient, Jérémie avoua… la seule Guiablesse que j'ai rencontrée, ce jour-là, dit-il, s'appelle la Toussine, la Toussine à Xango. Alors ils lui dirent en riant sous cape… nous comprenons mieux maintenant, et la chose est bien plus simple qu'il n'y paraît, car, si tu veux notre avis, à notre connaissance, il n'y a nulle fille de prince à L'Abandonnée. (I, 1)
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Il plongea une main dans l'eau claire, et la laissant filer dans le courant, dit rêveusement… tu as raison, gambade et bondis loin de moi, loin de mes reins, qu'ai-je à t'offrir et à quoi me sert de te voir comme une princesse, une fée : un jour notre table sera mise… (II, 4)
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972
Le texte a parfois un rythme particulier qui semble destiné à faire entendre une autre culture. Le récit de la cérémonie avant l'union de Télumée et d'Amboise semble ainsi nous faire entendre le tambour de ce dernier, avec des phrases très longues qui multiplient les juxtapositions et les accumulations (II, 13).
Le motif du tissage
Ce motif du tissage et du fil revient à plusieurs reprises dans le texte.
La vie est décrite par l'image d'un tissu déchiré :
- chez Germain : « la vie est déchirée, de partout déchirée, et le tissu ne se recoud pas » (I, 2).
- Mme Brindosier clame que « la vie était un vêtement déchiré, une loque impossible à recoudre » (II, 1).
Le passé douloureux de cette population et son présent hasardeux, soumis aux caprices de la nature et aux caprices des hommes, semblent avoir déchiré la trame de son histoire et de son existence. Mais parallèlement à cette histoire « trouée », les personnages ne cessent de fabriquer du fil et du lien.
Télumée est sensible au lien qui existe entre les habitants, lorsqu'elle se met à l'ombre de son prunier de Chine : « il me semblait alors sentir quelque chose de subtil, de nouveau qui se tissait autour de moi ». Sa grand-mère lui dessine un complexe réseau qui relie toutes les cases, et jusqu'à son ancienne habitation où elle vivait avec Jérémie (II, 7). Les êtres vivants restent ainsi unis et liés, case après case et génération après génération, par leur histoire commune et leur solidarité.
Les villageois tentent d'ailleurs d'arracher Télumée à son chagrin, passant devant sa case pour lui prouver « qu'il ne pouvait y avoir de coupure dans la trame » ; en entendant l'une des femmes, Télumée « a l'étrange sentiment qu'elle lui lançait un fil dans l'air, un fil très léger en direction de ma case » (II, 9).
Toussine est à la fois romancière, maîtresse du narratif, et poète, capable de faire de la musique avec les mots. L'image finale du livre nous invite à lire ici, peut-être, le pouvoir de la littérature, avec laquelle aussi, « on empêche un homme de se briser ». Puisque le texte, étymologiquement, est un « tissu », quand la vie est une trame décousue, peut-être l'entreprise littéraire de Simone Schwarz-Bart, à travers le processus de narration et de remémoration, peut-il se lire comme une tentative pour, en tissant les histoires et les mémoires, raccommoder les déchirures et surmonter un héritage douloureux.
Elle sentait ses mots, ses phrases, possédait l'art de les arranger en images et en sons, en musique pure, en exaltation. Elle savait parler, elle aimait parler pour ses deux enfants, Elie et moi… avec une parole, on empêche un homme de se briser, ainsi s'exprimait-elle. Les contes étaient disposés en elle comme les pages d'un livre. (II, 3)
Simone Schwarz-Bart
Pluie et vent sur Télumée Miracle
1972