Candide, L'Eldorado (Chapitre 18) Exposé type bac

Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d'un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l'appartement de Sa Majesté, au milieu de deux files chacune de mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. "L'usage, dit le grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés." Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.

En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématique et de physique.

Après avoir parcouru, toute l'après-dînée, à peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre Sa Majesté, son valet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut Sa Majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui l'étonna le moins.

Voltaire

Candide

1759

I

Un pays merveilleux

A

Les richesses

  • Ce monde dans lequel arrivent les personnages semble tout d'abord très éloigné de tout pays connu. Cette impression est créée par les éléments exotiques mis en avant : "robes d'un tissu de duvet de colibri", "L'usage, dit le grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés".
  • De plus, ce pays est caractérisé par sa richesse mise en exergue à travers les nombreux pluriels, superlatifs ainsi que les hyperboles : "Vingt belles filles", "deux files chacune de mille musiciens".
  • On trouve également une énumération insistant sur le luxe de la ville : "les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d'une espèce de pierreries".
  • Cette ville semble gigantesque dans ses dimensions par le nombre de ses édifices ainsi que par les chiffres énoncés : "mille musiciens", "mille colonnes", "galerie de deux mille pas".
B

La perfection

  • En plus de ce gigantisme, la ville semble avoir atteint un état de perfection absolue, c'est pour cela qu'elle peut être qualifiée d'utopie : "monde parfait qui n'existe pas".
  • Cette perfection est présente à travers les superlatifs : "le plus de plaisir", "meilleure chère", "plus d'esprit".
  • On relève également les hyperboles suivantes : "toute la grâce imaginable", "les édifices publics élevés jusqu'aux nues".
  • Cette ville est merveilleuse car tous les aspects qui la composent se complètent parfaitement et de manière harmonieuse. Elle est belle esthétiquement, les habitants sont courtois et accueillants tout comme le roi qui se laisse embrasser sur les deux joues. Les besoins naturels et intellectuels semblent réunis afin de permettre l'épanouissement de ses habitants.
  • Par ailleurs, les valeurs de cette cité idéale sont elles aussi très modernes et basées avant tout sur l'égalité. Ainsi, Candide est accueilli par "vingt belles filles" mais qui ne sont pas seulement là pour "décorer" car elles font partie de la "garde".
  • Cette dernière est d'ailleurs composée de "grands officiers" et de "grandes officières". Cet état d'égalité supprime les injustices et les frustrations, ce qui anéantit le mal. Il n'y a pas de prison dans la cité, ni de cour de justice, ni de parlement.
II

Le regard naïf de Candide

  • Cependant, si cette cité est parfaite et constitue une utopie, c'est surtout pour permettre à Voltaire, à travers le biais d'une argumentation indirecte, de critiquer sa propre société. Cela est rendu possible tout d'abord par le regard naïf que porte Candide sur la ville qu'il découvre.
  • Cette naïveté éveille l'esprit critique du lecteur, il ne doit pas réagir comme Candide et admirer bêtement tout le faste qui lui est mis sous les yeux.
  • Tout d'abord, les deux arrivants sont surpris quant au protocole à respecter face au roi. Celui-ci tranche fortement avec l'étiquette de la cour française, rigide et organisée au millimètre afin de faire en sorte que chacun s'exécute sans n'avoir jamais à se demander ce qu'il doit faire. Ici, il est indiqué : "L'usage, dit le grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté". Ils vont donc plus loin que le protocole ne les y autorise en adoptant une attitude enfantine.
  • Ensuite, l'attitude naïve de Candide se poursuit à travers ses questions naïves posées à propos de la cour de justice, du parlement, et de la prison. Il croit sur parole les affirmations qui lui sont faites et manque de discernement : "de tout ce qui étonnait Candide, ce n'est pas ce qui l'étonnait le moins". Candide semble incapable de prendre du recul et d'adopter un regard critique face à toutes ces merveilles. Il reste comme pétrifié face à tant de faste et de beauté.
  • Candide idéalise cet Eldorado mais de nombreux détails trop excessifs doivent attirer l'attention du lecteur invité à adopter un regard plus critique. L'allusion aux fontaines est frappante : "les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places". De même que les musiciens sont fort nombreux, les colonnes vont toujours par mille. Trop de faste et de merveilles peuvent cacher un décor beaucoup moins reluisant.
III

La culture et l'esprit

  • Ainsi, se dégage en creux une critique de la société du XVIIIe siècle. Tout d'abord, de nombreux éléments renvoient à la culture et aux valeurs qui semblent très respectueuses et éloignées de celles de la France à l'époque. En effet, les philosophes des Lumières se battent pour l'éducation, le développement de la raison et du libre-arbitre afin de lutter contre le fanatisme et l'obscurantisme. Les hommes doivent pouvoir se faire leur propre opinion et ne pas croire bêtement tout ce que l'on veut bien leur montrer. Les habitants semblent ici cultivés car la culture est rendue accessible grâce au "palais des sciences" ou aux "instruments de mathématique et de physique". C'est ce que souhaitent mettent en place les philosophes à travers le projet de l'Encyclopédie.
  • La ville est donc organisée de manière harmonieuse, il ne semble pas y avoir de quartiers privilégiés ou d'autres laissés à l'abandon : "les édifices publics" sont très hauts donc très importants, il y a des "marchés ornés", des "grandes places", de nombreux éléments décorent la ville. "Les fontaines" déversent des flots goûteux, il flotte dans l'air des effluves agréables, "odeurs semblables à celle de gérofle et de la cannelle".
  • En comparaison, Paris est loin de ce modèle, la ville est crasseuse, laide et composée de nombreux quartiers laissés à l'abandon dans lesquels les miséreux meurent de faim.
IV

Le pouvoir et la hiérarchie sociale

  • Les philosophes des Lumières s'opposent au système monarchique français auquel ils préfèrent la monarchie constitutionnelle anglaise. Ils rêvent d'un monarque éclairé qui n'écraserait pas son peuple. Ainsi, les mentions satiriques faites à l'égard du protocole sont critiques : "Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie." Au contraire, le roi de l'Eldorado est à l'écoute de ses sujets et il apparaît humble et abordable, il les reçut avec "toute la grâce imaginable".
  • De même, l'organisation de la société ne semble pas être empreinte d'injustice comme c'est le cas en France à l'époque. Tout le monde coopère dans une parfaite égalité sociale et les femmes occupent les mêmes fonctions que les hommes.
  • L'auteur propose à travers ce texte satirique une violente critique des comportements des courtisans asservis à leur roi et prêts à tout pour le satisfaire. Ce dernier se comporte en véritable tyran, ne faisant rien pour aider son peuple ou le sortir de la misère.

En quoi ce texte est-il utopique ?

I. Une ville magnifique
II. Un ville très riche
III. Une vie en société parfaite

Quelles sont les fonctions de cette utopie ?

I. Proposer un meilleur modèle sociétal
II. Critiquer la société française de l'époque
III. Critiquer le comportement de Candide

En quoi ce texte illustre-t-il les pensées des Lumières ?

I. L'instruction du peuple et le regard critique
II. Une société plus juste
III. Une monarchie éclairée

Étudier la construction du texte.

I. Une description méliorative
II. Des habitants heureux et ouverts
III. Une société idéale et critique