Des métropoles inégales et en mutationCours

\boldsymbol{\textcolor{dodgerblue}{\Rightarrow}}  Comment la mise en concurrence des métropoles et leurs transformations contribuent-elles au renforcement des inégalités au sein de ces villes ?

I

Des métropoles en concurrence 

A

Une hiérarchie à l'échelle mondiale entre les métropoles

Attractives par leurs fonctions, les villes mondiales sont connectées aux grands réseaux mondiaux de transport et de communication. Elles forment ce que le géographe Olivier Dollfus a appelé l'Archipel mégalopolitain mondial (AMM), « l'ensemble des villes qui contribuent à la direction du monde ». Elles polarisent des flux variés de capitaux, d'informations, de marchandises et d'hommes, les rendant souvent cosmopolites. Sur la planète, on compte une trentaine de métropoles d'envergure mondiale, mais toutes n'ont pas le même rayonnement. Leur hiérarchie est difficile à établir car le classement peut varier selon les sources et les critères utilisés.

Archipel mégalopolitain mondial

L'expression « Archipel mégalopolitain mondial » désigne le réseau formé à l'échelle mondiale par les grandes métropoles qui entretiennent des liens économiques et des flux humains, financiers, commerciaux et d'informations.

Globalement, on peut distinguer trois types de villes-mondes :

  • On trouve des « villes globales », selon l'expression de la sociologue américaine Saskia Sassen : New York, Londres, Paris et Tokyo. Ces villes dont les fonctions sont les plus complètes, dans tous les domaines, sont les premières places financières et leur rayonnement politique et culturel est vraiment mondial. 
Tokyo, centre des finances  

Tokyo, centre des finances  

© Wikimedia Commons 

  • On trouve des « villes mondiales ». Leur rayonnement est planétaire, leurs fonctions de haut niveau sont souvent plus spécialisées dans un domaine. Washington concentre plutôt des fonctions politiques et diplomatiques. De même, Dubaï s'est spécialisée dans le commerce, la finance, le tourisme.
Washington, centre politique et diplomatique 

Washington, centre politique et diplomatique 

© Pixabay

  • On trouve des métropoles-relais. Connectées au réseau urbain mondial, elles possèdent des fonctions internationales mais elles sont spécialisées. Leur rayonnement est surtout régional, souvent à l'échelle d'un sous-continent.
Mexico city

Mexico city

© Alejandro Islas Photograph AC

B

Des métropoles en compétition

La compétition entre les métropoles est lisible dans leur architecture de verre et d'acier. Les quartiers d'affaires sont emblématiques de la rivalité entre les villes mondiales. Cela se traduit par une course au gigantisme : les quartiers d'affaires se densifient, les gratte-ciels se multiplient, des tours de plus en plus hautes sont érigées. Les trois immeubles les plus hauts sont localisés dans des métropoles émergentes : le Burj Khalifa à Dubai mesure 828 mètres, la Shanghai Tower 632 mètres et l'horloge royale de La Mecque en Arabie saoudite mesure 601 mètres. Beaucoup de villes souhaitent conserver certaines traces de leur patrimoine, mais la diffusion du modèle américain du CBD contribue à une certaine homogénéisation des paysages métropolitains. Les skylines ont pour ambition d'incarner la puissance et la modernité des métropoles et de forger leur identité visuelle.

La Shangai Tower

La Shangai Tower

© Wikimedia Commons

Central Business District 

Central Business District est un terme anglo-saxon pour désigner le quartier des affaires d'une métropole, où se concentrent les fonctions économiques et financières de commandement : sièges sociaux, bourse, services de haut-niveau… Visuellement, le quartier des affaires est reconnaissable à ses gratte-ciels.

Skyline

Skyline fait référence à la « ligne urbaine », c'est-à-dire la silhouette formée par l'alignement de gratte-ciels d'un quartier des affaires d'une ville. Cette silhouette incarne l'identité visuelle et contribue au rayonnement de la métropole dans le monde.

Les métropoles cherchent à s'intégrer toujours davantage dans la mondialisation en cherchant à capter toujours plus de flux d'échanges. Elles développent ou renforcent leurs hubs qui leur permettent de redistribuer les flux mondiaux à toutes les échelles en favorisant la multimodalité. 

Les aéroports de Londres, Paris et Francfort sont en compétition pour capter davantage de flux de passagers et de fret.

L'aéroport de Londres  

L'aéroport de Londres  

© Wikimedia Commons

Hub

Hub est synonyme de carrefour de communication. Un hub désigne un point ou un nœud dans un réseau d'échanges où se concentrent des flux de passagers et/ou de marchandises et/ou d'informations qui sont redistribués aux échelles mondiale et régionale. Les principaux aéroports, ports et data centers sont des hubs mondiaux.

Multimodalité

Une multimodalité est une infrastructure permettant de faciliter le passage d'un mode de transport à un autre : aérien, routier, ferroviaire, portuaire.

Depuis quelques années, dans un contexte de prise de conscience des enjeux environnementaux, de plus en plus de métropoles veulent se donner l'image de villes durables. Elles investissent dans la construction d'écoquartiers et développent le concept des smart cities qui consiste à améliorer la qualité de vie des citadins en s'appuyant sur les nouvelles technologies.

Smart city

On parle de smart city, littéralement une « ville intelligente », lorsque l'innovation et les nouvelles technologies servent à améliorer les services urbains offerts aux citadins, souvent dans un respect de l'environnement. Cela concerne des domaines variés tels que les transports, l'énergie, les déchets, etc.

La smart city de Malte  
La smart city de Malte  

© Wikimedia Commons

II

Des métropoles en recomposition

A

Densification et étalement urbain

La métropolisation, avec la croissance des activités et des populations, pose la question de l'espace urbain qui devient rare et cher. Avec le renforcement des activités de haut niveau (sièges sociaux, services aux entreprises, finance) les quartiers centraux se densifient. Pour faire face à l'augmentation du prix de l'immobilier, la verticalité augmente notamment dans les centres d'affaires.

Sous l'effet de la pression urbaine, la ville s'étale au détriment des espaces ruraux.

L'étalement urbain  

L'étalement urbain  

La surface urbanisée de Shanghai a été multipliée par 4 depuis 2000. 

Avec le renforcement des activités de haut niveau (sièges sociaux, services aux entreprises, finance) dans les villes-centres, de plus en plus d'activités secondaires (commerces, industries) consommatrices d'espaces sont repoussées vers les espaces périphériques. L'augmentation des prix de l'immobilier conduit les populations à vivre toujours plus loin en banlieue. 

Avec l'étalement, les mobilités intra-urbaines augmentent, ce qui suppose un renforcement des réseaux de transport : axes routiers et voies ferrées.

Banlieue

Une banlieue est un ensemble des communes situées en périphérie d'une ville-centre qui ont une continuité de bâti avec elle. Le centre et la banlieue forment une agglomération.

Cet étalement se traduit par une spécialisation plus importante des espaces. On trouve :

  • des espaces « dortoirs » dont la fonction est surtout résidentielle (cités, lotissements pavillonnaires) ;
  • des espaces dédiés aux loisirs et au commerce (zones commerciales) ; 
  • des espaces industriels, etc.
B

Des métropoles devenues polycentriques

En Amérique du Nord, puis dans d'autres métropoles, les villes deviennent de plus en plus polycentriques avec l'apparition de nouveaux centres en périphérie. Il s'agit de répondre à plusieurs problèmes : 

  • la hausse du prix de l'immobilier dans les villes-centres ; 
  • les problèmes de congestion urbaine (embouteillages) liés aux déplacements allongés par l'étalement urbain. 

 

En Amérique du Nord, émergent des edge cities, c'est-à-dire de nouveaux noyaux urbains qui concentrent entreprises tertiaires ou industrielles, services, centres commerciaux, équipements de loisirs et qui sont parfaitement desservis en matière de transport grâce à des échangeurs autoroutiers et des gares. L'idée est d'éviter qu'une partie de la population vivant en périphérie ne se déplace quotidiennement dans la ville-centre.

Afin de favoriser les synergies, des activités d'un même secteur se regroupent parfois dans des pôles de compétitivité, souvent tournées vers l'innovation et les hautes technologies, appelés clusters.

Edge city

Une edge city désigne littéralement une « ville lisière », c'est-à-dire un noyau urbain récent, situé en périphérie qui concentre des activités tertiaires (bureaux, zones commerciales) et industrielles et des équipements (loisirs), parfaitement relié au reste de la métropole par des voies de communication.

Synergie

On parle de synergie lorsque différents acteurs (entreprises, institutions) ou territoires interagissent en se complétant afin d'accroître leur potentiel et d'être compétitifs.

Depuis 2006, le plateau de Paris-Saclay, situé à 20 km au sud de la capitale a pour ambition de devenir un pôle d'excellence scientifique et technique d'envergure mondiale à l'image de la Silicon Valley en Californie. 

Le centre de R&D de Thales à Palaiseau, sur le campus de l'École polytechnique (Paris-Saclay).
Le centre de R&D de Thales à Palaiseau, sur le campus de l'École polytechnique (Paris-Saclay).

© Wikimedia Commons

Dans d'autres pays, la création de villes-nouvelles est favorisée pour déconcentrer les activités des centre-ville saturés. Il s'agit de créer ex nihilo de nouveaux noyaux urbains.

Cette politique a été expérimentée en France en région parisienne dans les années 1960 (Marne-la-Vallée, Évry, Sénart). 

L'Égypte a entamé la construction d'une ville nouvelle en plein désert, à 45 km à l'est du Caire.

Lorsque l'étalement urbain devient important, plusieurs métropoles peuvent former une région métropolitaine, selon une organisation polycentrique : on parle de conurbation. 

La région métropolitaine de Shanghai comprend les villes de Shanghai, Suzhou, Wuxi, Nantong, Ningbo, Jiaxing, Zhoushan et Huzhou : c'est une des plus dynamiques de Chine.

À l'échelle régionale, certaines conurbations forment des mégalopoles, de vastes régions urbaines s'étendant sur des centaines de kilomètres et composées de plusieurs pôles urbains. Par convention, on en compte trois actuellement dans le monde :

  • La Mégalopolis nord-américaine, appelée « BoWash » car elle s'étend de Boston à Washington (800 km), compte près de 60 millions d'habitants. 
  • La mégalopole japonaise est la plus vaste (1 300 km) comprend les métropoles de Tokyo, Nagoya, Osaka, Kobe, Kyoto : elle compte 105 millions d'habitants.
  • La mégalopole européenne s'étend de Londres à Milan : elle compte environ 70 millions d'habitants.
III

Des métropoles qui se fragmentent

A

Le creusement des inégalités dans les métropoles

Avec la métropolisation, on observe un renforcement des inégalités au sein des populations urbaines. Au niveau socio-économique, ce sont dans les métropoles que les écarts de revenus sont les plus criants. Pékin est la ville qui compte le plus de milliardaires (94) au monde, devant New York (86 milliardaires) et Hong-Kong (72 milliardaires). Les inégalités socio-économiques se manifestent dans l'accès au logement, dont les prix augmentent sous l'effet de la pression immobilière, dans l'accès aux transports et aux services publics, moins présents dans certains quartiers défavorisés. 

Aux inégalités économiques, s'ajoute un phénomène de ségrégation ethnique observable dans de nombreuses métropoles : des communautés regroupées dans certains quartiers centraux ou périphériques au risque d'être ghettoïsées comme dans les townships d'Afrique du Sud ou certains ghettos des métropoles nord-américaines à l'image de West Baltimore. Toutes ces inégalités s'inscrivent dans les différents espaces de la ville.

Les centres se recomposent socialement sous l'effet des politiques de rénovation urbaine. Les quartiers rénovés, en attirant des populations plus aisées connaissent un phénomène de gentrification comme la partie sud d'Harlem à New York ou à East End à Londres, obligeant les populations plus modestes à quitter leur quartier. 

Mais même dans les métropoles les plus riches, des ilots de pauvreté subsistent dans les centres. Dans les quartiers de Morrisania et Crotona dans la partie sud du Bronx, près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Rénovation urbaine 

La rénovation urbaine est une opération d'aménagement qui vise à améliorer l'espace urbain : création de logement, réorganisation de la voirie, développement d'activités… Elle se traduit soit par la démolition puis la reconstruction totale d'un quartier soit par la réhabilitation d'un quartier sans le détruire souvent dans le but de conserver des traces du patrimoine. La rénovation urbaine vise souvent les quartiers d'habitats dégradés, les friches industrielles.

Gentrification

La gentrification est l'appropriation progressive de quartiers populaires par des couches sociales plus aisées, entraînant une hausse du prix des loyers, obligeant les populations modestes à s'installer en périphérie.

Les inégalités territoriales sont observables dans les banlieues avec des écarts de revenus importants entre des banlieues résidentielles aisées et des quartiers défavorisés, mal équipés et mal desservis, où l'insécurité et le chômage sont élevés. De plus en plus, on observe une privatisation de certains espaces au profit des plus fortunés avec la multiplication des quartiers fermés sur le modèle des gated communities américains.

B

Des situations et des réponses différenciées selon le niveau de développement

Les inégalités sont plus frappantes dans les métropoles émergentes des pays du Sud. Avec la croissance démographique et l'exode rural, les populations vivant dans les bidonvilles augmentent en valeur absolue : 881 millions en 2014. Dans certaines métropoles, les bidonvilles peuvent représenter une part importante de la population. 

Bidonville

Dans une ville, un bidonville est un quartier pauvre construit souvent de manière illégale et anarchique par les habitants eux-mêmes, en partie grâce à des matériaux de récupération. On parle aussi de quartier informel, de slums en Inde, de favelas au Brésil.

À Mumbai, 4 habitants sur 10 vivent dans un slum, dont celui de Dharavi, qui s'étend sur plus de 200 hectares au cœur de la métropole indienne. 

Le slum de Dharavi 
Le slum de Dharavi 

© Wikimedia Commons 

En Afrique, près de 60 % des urbains vivent dans un bidonville. Les populations qui y vivent dans l'insalubrité et l'insécurité sont exposées aux risques d'inondation et d'épidémie.

Les réponses aux problèmes de la pauvreté dans les métropoles sont variables selon les lieux. Dans de nombreux cas, les autorités mènent des opérations de déguerpissement afin de détruire les quartiers informels. Parfois, elles proposent des solutions de relogement mais souvent très éloignées du centre.

Le quartier de San Buenaventura a été construit pour accueillir les populations défavorisées dans des logements sociaux modernes et donc réduire l'emprise des bidonvilles. Cependant, il est situé à 40 km du centre de Mexico.

Parfois, faute de moyens suffisants ou en raison des résistances des populations, les autorités légalisent de fait les quartiers informels et les équipent d'infrastructures permettant d'améliorer le sort des populations et leur permettre d'accéder à l'eau, à l'énergie. Cependant, lorsque ces services sont délégués à des entreprises privées, leurs coûts augmentent et restent difficiles d'accès pour les plus démunis.

À Mumbai, plusieurs projets de réhabilitation du bidonville de Dharavi ont échoué du fait de la résistance des habitants qui craignent que les promoteurs fassent monter les prix de l'immobilier et obligent les plus pauvres à quitter leur quartier.

Dans les métropoles du Nord, les problèmes sont moins aigus, mais la hausse de la précarité et le mal-logement sont des défis importants. En incitant à la construction de logements sociaux, y compris dans les centres, les municipalités cherchent à conserver une mixité sociale.

  • La mondialisation entraîne une hiérarchisation des métropoles en fonction de leur rayonnement et de leur puissance. On distingue les villes globales, les villes mondiales et les métropoles-relais (ou émergentes).
  • À l'échelle mondiale, les métropoles se livrent une compétition afin d'attirer les investissements et les activités, d'accroître leur rôle dans les échanges mondiaux et de devenir les villes durables de demain.
  • Sous l'effet de la métropolisation, les espaces des villes tendent à se spécialiser et les métropoles s'étalent sur de vastes étendues. Elles sont de plus en plus marquées par le polycentrisme.
  • Si la métropolisation accroît les richesses de la ville, elle renforce les inégalités, car une partie de la population reste à l'écart de la croissance. Cela se traduit par une recomposition sociale des espaces de la ville, avec des nuances selon leur niveau de développement.