Trois civilisations : conflits et échanges dans la Méditerranée médiévale Cours

Sommaire

IL'expansionnisme chrétien à l'ouest de la MéditerranéeAMusulmans et non-musulmans en Espagne au XIe siècleBLa Reconquista espagnoleIIL'expansionnisme chrétien à l'est de la MéditerranéeAL'appel à la guerre sainte d'Urbain IIBLa première croisadeCLa prise de Jérusalem par les croisésDLa reconquête de Jérusalem par les cavaliers musulmans de SaladinELa quatrième croisade et le pillage de ConstantinopleIIILa Méditerranée médiévale : un carrefour commercial et culturelALa Méditerranée médiévale : un carrefour commercial1Progrès de la navigation et croissance des échanges maritimes2Des pratiques commerciales innovantes3Le rôle des banques dans les échanges4Les cités italiennes médiévales : des carrefours commerciaux incontournablesBLa Méditerranée médiévale : un carrefour culturel1Tolède, un centre intellectuel majeur : renouveau intellectuel et artistique2La Sicile, un espace cosmopolite : le mélange des cultures et des styles3Les échanges en Méditerranée : une intégration et une tolérance à nuancer
  • Au Moyen Âge, la présence de trois civilisations concurrentes autour de la Méditerranée provoque des tensions. Les différences religieuses, la volonté de puissance et de conquêtes sont la cause des conflits entre l'Occident chrétien, l'Empire byzantin et le monde musulman.
  • Du XIe siècle au XIIIe siècle, l'espace méditerranéen est marqué par l'expansionnisme de l'Occident chrétien. À l'initiative du pape, des expéditions militaires dans le but de reconquérir la « Terre sainte » et Jérusalem aux musulmans sont organisées : ce sont les croisades.
  • Prônée par les chrétiens comme par les musulmans, l'idéologie de « la guerre sainte menée au nom de Dieu » fait des ravages en Méditerranée.

\textcolor{dodgerblue}{\Rightarrow}  Pourquoi la Méditerranée médiévale est-elle un espace conflictuel ?

I

L'expansionnisme chrétien à l'ouest de la Méditerranée

A

Musulmans et non-musulmans en Espagne au XIe siècle

Au XIe siècle, la péninsule ibérique est coupée en deux :

  • le Sud fait partie du monde musulman ;
  • le Nord appartient à l'Occident chrétien.

 

Conquise par les musulmans au VIIIe siècle, la moitié sud est gouvernée par les califes de la dynastie omeyyade puis de la dynastie almoravide. Dans cette Espagne musulmane baptisée « Al-Andalus », une brillante civilisation urbaine se développe. Les villes de Tolède, Grenade, Séville et la capitale Cordoue jouent le rôle de carrefours économiques et culturels. La construction de nombreuses mosquées est la marque la plus visible de l'islamisation d'Al-Andalus. Les musulmans tolèrent les communautés juives et chrétiennes en leur accordant le statut de dhimmis – « les protégés » en arabe. Concrètement, cela signifie que les non-musulmans sont considérés comme inférieurs mais ils sont autorisés à rester vivre en terre musulmane et à pratiquer librement leur religion dans les synagogues et les églises que les musulmans ne détruisent pas. Ce statut protecteur implique néanmoins deux contreparties puisque juifs et chrétiens doivent obéir aux musulmans et payer une taxe. La tolérance des musulmans à l'égard des peuples conquis n'est donc pas gratuite.

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Mosquée de Cordoue construite du VIIIe siècle au Xe siècle

 © Wikimedia Commons

« Il est interdit aux musulmans de saluer les juifs et les chrétiens avec la formule habituelle « la paix sur toi » car Satan s'est emparé d'eux et leur a fait oublier le nom de Dieu. Ils devront aussi porter un signe distinctif afin de les humilier. Il faut interdire la sonnerie des cloches qui ne peuvent sonner qu'en terre infidèle. On ne doit pas non plus leur vendre de livres scientifiques car ils les traduisent et se les attribuent alors qu'ils sont l'œuvre des musulmans. »

Abdun

XIIe siècle

Au XIIe siècle, le juriste musulman Abdun écrit les règles du souk − « le marché » en arabe − de la ville de Séville. Il explique la conduite à tenir envers les non-musulmans.

B

La Reconquista espagnole

Cet équilibre est rompu au début du XIe siècle pour deux raisons :

  • L'Espagne musulmane s'affaiblit. L'unité politique fait place à la division d'Al-Andalus en une multitude de petits émirats concurrents appelés les taifas.
  • Les royaumes chrétiens soutenus par le pape se coordonnent pour reconquérir : c'est la Reconquista.

 

Pour augmenter leur force de frappe, les souverains chrétiens recrutent des chevaliers dans tout l'Occident avec trois arguments :

  • devenir des soldats du Christ ;
  • obtenir le Salut en cas de décès ;
  • combattre les « Sarrasins » et s'accaparer des terres donc des richesses.

 

Pas à pas, pendant environ 150 ans, les chevaliers chrétiens font reculer vers le sud la frontière qui les sépare des musulmans. Les villes reconquises sont fortifiées et repeuplées par les chrétiens.

En 1212, la victoire des chrétiens à la bataille de Las Navas de Tolosa accélère la reconquête. Les musulmans se replient à l'extrémité sud de la péninsule où ils parviennent à conserver le royaume de Grenade qui n'est reconquis par les chrétiens qu'en 1492.

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Un chevalier chrétien de la Reconquista

By Kordas © Wikimedia Commons

« Nous devons revêtir les armes de lumière et, comme l'ont fait les chevaliers du Christ à Jérusalem au prix de beaucoup de sang répandu, faisons-nous à notre tour chevaliers du Christ. Combattons nos ennemis pour ouvrir un chemin au travers de l'Espagne jusqu'au Sépulcre du Seigneur. À chacun de ceux qui participe à cette expédition, nous accordons l'absolution de tous les péchés commis sous l'influence du diable depuis le baptême. Au nom du seigneur, nous accordons la même absolution à ceux qui enverraient à leur place un cavalier ou un piéton équipé selon leurs moyens. »

Diego Gelmirez

1125

En 1125, Diego Gelmirez, l'archevêque de la ville de Saint-Jacques-de-Compostelle, un lieu de pèlerinage majeur des chrétiens, lance un appel à la croisade.

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L'archevêque de Compostelle bénit les chevaliers qui s'engagent dans la Reconquista

 Domaine public, © Wikimedia Commons

« Les musulmans andalous étant dans l'impossibilité de réaliser le pèlerinage obligatoire à La Mecque, ils doivent le remplacer par le djihad, la guerre sainte pour défendre le territoire de l'islam, dont les vertus sont énumérées dans le Coran. »

Abû Walîd ibn Rushd

XIIe siècle

Au début du XIIe siècle, le juge des affaires religieuses de Cordoue Abû Walîd ibn Rushd rédige cet avis juridique appelé une « fatwa ».

II

L'expansionnisme chrétien à l'est de la Méditerranée

A

L'appel à la guerre sainte d'Urbain II

Au XIe siècle, l'Église s'affirme comme une puissance politique. La stratégie des papes consiste à devenir l'arbitre du système féodal. L'Église impose des règles morales pacifiques aux seigneurs chevaliers :

  • Elle leur interdit de combattre du jeudi au samedi ainsi qu'à certaines périodes comme à Noël et à Pâques au nom de « la paix et la trêve de Dieu ».
  • Elle prive du Salut les chevaliers qui n'obéissent pas en les sanctionnant d'excommunication.

 

Au milieu du XIe siècle, la partie orientale de l'Empire byzantin est envahie par les Turcs musulmans qui menacent Constantinople. Ils ont aussi pris le contrôle de Jérusalem et empêchent l'accès des pèlerins chrétiens aux lieux saints à partir de 1078.

Le 27 novembre 1095, à l'occasion du concile de Clermont, le pape d'origine française Urbain II réclame l'organisation d'une « guerre sainte » contre les musulmans pour reconquérir les lieux saints dont Jérusalem. Ce discours marque le début d'un processus d'expansion de l'Occident chrétien dans la partie orientale du Bassin méditerranéen.

« Je vous avertis : il est urgent que vous vous hâtiez d'aller secourir vos frères d'Orient car ils ont besoin d'aide. Les Turcs et les Arabes se sont précipités sur eux et ils ont déjà envahi l'Empire byzantin jusqu'au détroit du Bosphore. Ils étendent leurs conquêtes en tuant un grand nombre de chrétiens, en saccageant les églises et en ravageant les terres chrétiennes. Vous devez donc demander aux seigneurs francs d'aller rapidement secourir les chrétiens d'Orient. Que tous ceux qui partent faire cette guerre sainte sachent que, s'ils perdent la vie au cours du voyage sur terre ou sur mer, ou en combattant les païens, tous leurs péchés seront remis à l'instant. »

Foucher de Chartres

XIIe siècle

Au XIIe siècle, le chroniqueur français Foucher de Chartres rapporte le discours du pape Urbain II aux évêques réunis au concile de Clermont en 1095.

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Urbain II

B

La première croisade

Dès le mois d'août 1096, environ 150 000 professionnels de la guerre s'engagent devant l'Église par un vœu irréversible et cousent une croix chrétienne sur leur tunique au niveau du cœur ou sur l'épaule. Encadrés par des seigneurs renommés comme Godefroi de Bouillon et Raymond de Toulouse, les « croisés » se lancent dans ce qu'ils appellent alors « le pèlerinage de la croix » ou « le voyage de Jérusalem » puisque le terme de « croisade » n'est utilisé qu'à partir du XIVe siècle.

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Godefroy de Bouillon

Cette première croisade se fait par voie terrestre et les 4 300 km qui séparent Paris de Jérusalem sont parcourus à pieds ou à cheval. Les combats de reconquête contre les « infidèles » Turcs commencent à l'est de l'Empire byzantin au mois de mai 1097, peu après la traversée de Constantinople.

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Des croisés

Domaine public, © Wikimedia Commons

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Jérusalem aujourd'hui

© Pixabay

« Jérusalem est la la ville trois fois sainte ». Les juifs l'appellent Yerushalayim, les chrétiens Jérusalem et les musulmans Al-Quds. Le surnom de « ville trois fois sainte » reflète l'importance de Jérusalem pour les trois religions : une ville sacrée, une capitale religieuse, un symbole. Les croyances et les trajectoires historiques des trois monothéismes se croisent à Jérusalem, faisant de cette cité un lieu partagé mais aussi disputé.

  • Les juifs en font la capitale du royaume d'Israël au premier millénaire avant J.-C. et le roi Salomon y aurait fait construire le temple que les Romains détruisent au Ier siècle. Aujourd'hui, Jérusalem est le premier lieu saint des juifs qui viennent prier devant les vestiges du temple : le Mur des lamentations.
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Le Mur des lamentations

Jean & Nathalie − Jerusalem: Western Wall, © Wikimedia Commons

  • Le christianisme est né dans la région de Jérusalem au Ier siècle. Les chrétiens viennent en pèlerinage au Saint-Sépulcre, une église construite où, selon la Bible, le corps du Christ aurait été déposé après sa crucifixion.
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L'église du Saint-Sépulcre

© Wikimedia Commons

  • L'islam est né au VIe siècle en Arabie. Selon le Coran, c'est d'un rocher de Jérusalem que le prophète Mohammed serait monté au ciel pour discuter avec Allah. Construite sur ce rocher, la mosquée Al-Aqsa est le 3e lieu saint de l'islam après La Mecque et Médine.
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La mosquée Al-Aqsa

© Pixabay

Au Moyen Âge, Jérusalem devient le principal enjeu de la « guerre sainte » que se livrent les chrétiens et les musulmans. Les croisades chrétiennes et le djihad musulman creusent davantage le fossé d'intolérance et de haine entre les trois religions. La question du partage de Jérusalem est au cœur du conflit entre l'État juif d'Israël, créé en 1948, et l'autorité palestinienne musulmane. Aujourd'hui, dans le centre historique de Jérusalem, chaque religion a son quartier.

C

La prise de Jérusalem par les croisés

Le 5 juin 1099, environ 14 000 croisés entament le siège de « la ville sainte » défendue par environ 1 400 soldats musulmans. Le 15 juillet 1099, la première croisade atteint son but puisque Jérusalem est prise.

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La prise de Jérusalem par les croisés le 15 juillet 1099

 Domaine public, © Wikimedia Commons

« À peine les nôtres eurent-ils occupé les murs et les tours de la ville, qu'ils purent voir des choses terribles. Certains musulmans étaient décapités, d'autres tombaient des murs criblés de flèches ; beaucoup d'autres enfin brûlaient dans les flammes. À travers les rues et les places, on voyait des têtes amoncelées, des mains et des pieds coupés ; hommes et chevaux couraient parmi les cadavres. Mais cela n'était rien encore car dans le Temple de Salomon, là où les musulmans pratiquaient leur culte, on avançait avec du sang jusqu'à la hauteur des genoux et des mors des chevaux. Et c'était par juste jugement divin que ce lieu, qui avait supporté si longtemps les injures contre Dieu, recevait leur sang. Après la prise de la ville, il était beau de voir les pèlerins devant le Sépulcre du Seigneur manifester leur joie en chantant à Dieu. »

Raymond d'Aguilers

Au Moyen Âge, les manuscrits qui racontent l'histoire au jour le jour sont des Chroniques.

Le prêtre Raymond d'Aguilers témoigne de ce qu'il a vu au cours de la prise de Jérusalem par les croisés en 1099. À l'évidence, il exagère son récit pour affirmer la supériorité des chrétiens sur les musulmans.

Au début du XIIe siècle, Jérusalem est aux mains des chrétiens. Cependant, les croisés ne se contentent pas de reconquérir la « Terre sainte ». Ils s'y installent durablement en prenant le contrôle d'une bande de territoire qui s'étire du fleuve Euphrate au nord jusqu'à la mer Rouge au sud. La réorganisation de cet espace par les croisés donne naissance aux États latins d'Orient. Concrètement, quatre nouveaux États dirigés par des seigneurs de l'Occident chrétiens sont fondés :

  • le comté d'Édesse ;
  • la principauté d'Antioche ;
  • le comté de Tripoli ;
  • le royaume de Jérusalem.

 

L'Église y déploie ses puissants ordres religieux et militaires composés de prêtres-chevaliers appelés les Hospitaliers et les Templiers qui sont chargés de les administrer et de les défendre. Les États latins d'Orient ont l'avantage commercial d'être situés sur littoral, leur principal inconvénient est d'être cernés par les musulmans. Pour protéger leurs frontières des incursions musulmanes, les croisés construisent une dizaine de forteresses monumentales à l'image du Krak des Chevaliers, édifié à 650 mètres d'altitude entre 1142 et 1271 pour défendre le comté de Tripoli.

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Fort du Krak des Chevaliers

 © Wikimedia Commons / By Bernard Gagnon

La première croisade renforce la domination commerciale des villes italiennes comme Gênes, Pise et surtout Venise. Grâce à leur flotte marchande, leurs innovations financières comme la banque et le chèque, et une myriade de comptoirs commerciaux installés dans les États latins d'Orient, ces cités italiennes maîtrisent le commerce entre l'Orient et l'Occident.

D

La reconquête de Jérusalem par les cavaliers musulmans de Saladin

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Bernard de Clairvaux

En 1144, les Turcs musulmans parviennent à reconquérir le comté d'Édesse au nord. À la demande du pape, le moine Bernard de Clairvaux parcourt l'Occident chrétien pour prêcher l'organisation d'une nouvelle croisade dite « de secours ». Avec les mêmes arguments religieux que pour la première croisade, il parvient à convaincre le roi de France et l'empereur d'Allemagne d'y participer. Cette deuxième croisade, menée entre 1146 et 1148, est un échec et les États latins d'Orient se réduisent sous la pression musulmane.

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Bernard de Clairvaux prêche la croisade à Vézelay en 1146

Par Émile Signol — Émile Signol, Domaine public, © Wikimedia Commons

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Saladin

En 1169, un officier, Saladin, prend le pouvoir au Caire et devient le sultan d'Égypte. Il appelle les musulmans à s'unir pour étendre l'empire − le Dar al-Islam en arabe. En s'appuyant sur le Coran, il milite pour une guerre sainte contre les chrétiens « infidèles » − le djihad en arabe − et promet le Paradis aux participants. Les cavaliers musulmans commencent la reconquête de la Palestine en 1171. En 1187, ils remportent la victoire d'Hattin et Saladin prend le contrôle de Jérusalem.

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Les cavaliers musulmans de Saladin. Statue de Saladin réalisée à Damas en 1993.

 Domaine public, © Wikimedia Commons / © Flickr

« Quand Jérusalem fut purifiée de l'ordure des Francs immondes et quitta ses habits d'esclaves pour retrouver son honneur, les chrétiens, après avoir payé la somme convenue, supplièrent qu'on leur permette de rester sans être molestés. Ils furent occupés comme serviteurs et employés à des tâches viles. »

Saladin

« Quand les Francs virent la vigueur de l'attaque musulmane, ils décidèrent de remettre Jérusalem à Saladin. Le sultan accorda la vie sauve aux Francs, étant entendu que chaque homme devait payer 10 dinars dans les quarante jours au risque d'être réduit en esclavage. La ville se rendit le 2 octobre 1187. Aussitôt, des musulmans grimpèrent sur la coupole de la mosquée du Rocher, pour arracher la grande croix dorée que les infidèles y avaient placée pendant leur occupation. »

Ibn al-Athir

XIIIe siècle

Au XIIIe siècle, l'historien musulman Ibn al-Athir raconte la reprise de Jérusalem par Saladin.

Les États latins d'Orient se réduisent, les chrétiens se replient dans quelques villes littorales comme Antioche, Tripoli et Tyr.

Entre 1189 et 1192, une troisième croisade, par voie maritime, est organisée. Malgré la participation de Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion, les puissants rois de France et d'Angleterre, cette croisade est un échec : les croisés reconquièrent la ville d'Acre aux musulmans et les Anglais prennent l'île de Chypre aux Byzantins, mais Jérusalem reste sous le contrôle de Saladin.

E

La quatrième croisade et le pillage de Constantinople

En 1204, la quatrième croisade se termine par le pillage de Constantinople, la capitale des chrétiens d'Orient. Cet événement est historique pour plusieurs raisons :

  • Plus d'un siècle après la première croisade, les participants sont davantage motivés par l'appât du gain que par l'idéal religieux.
  • La papauté perd le contrôle des croisades : le pape Innocent III est à l'initiative de cette croisade en 1198, elle est cependant détournée de son but sous l'influence de la cité de Venise.

 

En 1202, l'armée des croisés se regroupe dans le but d'utiliser les navires vénitiens pour rejoindre plus rapidement la Terre sainte. Ne parvenant pas à réunir la somme réclamée, les croisés négocient avec le doge de Venise, Enrico Dandolo. En échange du transport, les croisés conquièrent la ville portuaire de Zara dont les Vénitiens avaient été expulsés par l'empereur byzantin. Dans leur élan, ils font le siège de Constantinople qui est mise à sac le 8 avril 1204. Malgré l'excommunication de tous les croisés par le pape, la rupture est définitive entre les chrétiens orthodoxes et catholiques.

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La prise de Constantinople par les croisés en 1204

Domaine public, © Wikimedia Commons

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Le quadrige du musée de la basilique Saint-Marc de Venise et le quadrige sur l'arc de triomphe du Carrousel du Louvre à Paris

© Wikimedia Commons 

© Flickr

Selon les chroniqueurs médiévaux, les participants à la quatrième croisade de 1204 sont éblouis par les richesses de Constantinople, la capitale de l'Empire byzantin qu'ils pillent pendant 3 jours. Dans l'hippodrome de Constantinople, les croisés volent une sculpture monumentale en cuivre. Il s'agit d'un quadrige, c'est-à-dire quatre chevaux de taille réelle marchant au pas les uns à côté des autres.

À la demande du doge, les chevaux, de 900 kg chacun, sont ramenés à Venise en 1254. Ils sont placés sur la façade de la basilique Saint-Marc, au-dessus du portail, comme un trophée. 

En 1797, la République française conquiert Venise et le général Napoléon Bonaparte emporte les chevaux de la basilique qui sont installés à Paris, d'abord au palais des Tuileries puis au sommet de l'arc de triomphe du Carrousel du Louvre. En 1815, après la défaite de l'empereur Napoléon Ier à Waterloo, les Autrichiens rendent le quadrige à Venise. Une copie réalisée par le sculpteur François-Joseph Bosio remplace les originaux sur l'arc de triomphe du Carrousel. Aujourd'hui, les chevaux de la façade de la basilique Saint-Marc sont aussi des copies puisque les originaux sont conservés dans le musée de la basilique.

III

La Méditerranée médiévale : un carrefour commercial et culturel

A

La Méditerranée médiévale : un carrefour commercial

À partir du XIe siècle, les échanges s'intensifient et la Méditerranée retrouve son rôle de carrefour économique entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Malgré les conflits entre chrétiens et musulmans dans le contexte des croisades, les échanges commerciaux prospèrent le long d'un axe est-ouest. En provenance d'Orient, des Indes, de Chine, et d'Afrique, les produits de luxe comme les épices, la soie, les parfums, les colorants (la garance ou l'indigo et l'alun indispensable pour fixer les teintures), le sucre, les pierres précieuses, l'or ainsi que les esclaves sont transportés par les navires et les caravanes des marchands arabes jusque dans les ports méditerranéens. Ils sont achetés très cher pour être consommé en Occident. 

En provenance d'Occident, d'Europe de l'Ouest, des matières premières comme le tissu, les cuirs, le bois, les minerais comme l'étain et le fer ainsi que les surplus de l'artisanat et de l'agriculture (les céréales, le sel et le vin) sont transportés par terre et par mer vers l'Orient.

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Progrès de la navigation et croissance des échanges maritimes

La croissance des échanges maritimes en Méditerranée à partir du XIe siècle est en partie liée à des progrès techniques. Le commerce prend un essor supplémentaire grâce aux progrès de la navigation. Concrètement, les commerçants bénéficient de navires plus rapides, plus maniables et plus rentables car leur tonnage augmente. Utilisés de façon indifférenciée pour le commerce ou la guerre, trois types de navires sillonnent la Méditerranée :

  • La cogue peut embarquer plus de 500 tonnes de marchandises avec sa coque lisse de 20 mètres de long et son mât à voile carrée. 
  • La galère mesure plus de 50 mètres et dispose de rames et de 2 mâts à voiles triangulaires pour naviguer contre le vent. 
  • La nef, qui a une coque arrondie, des voiles carrées, un gouvernail d'étambot et des châteaux avant et arrière, est même capable de s'aventurer en haute mer. 

 

La navigation gagne en précision grâce à des cartes nautiques appelées des « portulans » qui, grâce aux géographes arabes comme Al-Idrisi, représentent mieux le tracé des côtes et la localisation des ports. En mer, sans repères, les marins du Moyen Âge maintiennent mieux le cap grâce à l'astrolabe inventé par les Arabes. À la fin du XIIe siècle, ils utilisent également la boussole, mise au point en Chine et transmise en Méditerranée par les Arabes. 

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Portulan réalisé par Al-Idrisi

© Wikimedia Commons

2

Des pratiques commerciales innovantes

Les échanges profitent de pratiques commerciales innovantes initiées par les marchands arabes et perfectionnées par les Italiens. L'augmentation des quantités échangées et des sommes en jeux rend nécessaire le partage des risques. Les marchands vénitiens inventent une forme d'association commerciale qui prend le nom de colleganza ou commenda. Concrètement, deux marchands s'associent par un contrat écrit qui précise leurs engagements réciproques :

  • L'un prend en charge le voyage maritime, l'achat et la vente des marchandises, avec toutes les contraintes et les risques que cela comporte, notamment la piraterie. 
  • L'autre reste à terre et joue le rôle d'investisseur en finançant les dépenses liées au voyage. 

 

Le contrat rempli, les « collègues » associés se partagent les bénéfices commerciaux à parts plus ou moins égales. 

Pour optimiser leur activité, les commerçants se font comptables et perfectionnent leurs méthodes de calcul. Ils bénéficient des progrès de l'arithmétique et de l'algèbre d'origine arabe. Ils diffusent l'utilisation du zéro, repris des Indiens par les Arabes qui le transmettent aux Européens au Xe siècle.

Le mot « chiffre » vient du terme arabe sifr qui signifie « zéro ». 

Au XIIIe siècle, le mathématicien Léonard de Pise, surnommé « Fibonacci », met à la disposition des commerçants des techniques de comptabilité efficaces dans son Livre de l'abaque. Les profits augmentent, de nouveaux outils monétaires apparaissent. 

Pour ne plus avoir à transporter d'importantes quantités de pièces à travers la Méditerranée, les marchands utilisent la lettre de change. Elle permet à celui qui la détient d'échanger un morceau de papier indiquant une somme virtuelle avec de la monnaie réelle

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Le rôle des banques dans les échanges

Pour financer l'activité commerciale, les banques, dont la première ouvre à Venise en 1151, deviennent un acteur majeur. Les premiers banquiers sont les changeurs qui, sur un banc en bois appelé banca, permettent aux marchands de « changer » leurs monnaies étrangères. 

Les banquiers diversifient leur offre en proposant aux marchands de conserver leur argent sur un « compte en banque » et de financer leur activité par des « lettres de crédits ». Alors qu'elle est interdite par l'Église chrétienne et l'islam, la pratique du prêt à intérêt se développe et l'état d'esprit capitaliste se diffuse chez les marchands bourgeois urbains

L'intensité du commerce reflète la vitalité des relations économiques qu'entretiennent chrétiens et musulmans dans le Bassin méditerranéen. La diffusion en Europe de termes économiques d'origine arabe comme « chèque », « magasin » et « douane » en est une preuve supplémentaire.

4

Les cités italiennes médiévales : des carrefours commerciaux incontournables

Du XIIe au XVe siècle, le commerce méditerranéen est dominé par l'Italie. Grâce à sa position avantageuse, la péninsule joue le rôle de plaque tournante des flux commerciaux entre l'Occident et l'Orient. Les cités rivales du Nord de l'Italie comme Gênes, Pise et Venise ont une puissance économique qui repose sur un réseau commercial très étendu

Les marchands italiens disposent d'une flotte importante et deviennent incontournables. Grâce aux avantages que leur accordent les rois et les empereurs comme les califes, ils s'implantent sur les rives byzantines et musulmanes de la Méditerranée. Ils sont souvent exemptés du paiement des taxes de douanes. Ces avantages cumulés leur permettent d'être plus compétitifs, de générer toujours plus de profits et donc de maîtriser le commerce méditerranéen. 

Les Italiens disposent de comptoirs dans la plupart des grandes villes portuaires. Dans les villes musulmanes, des quartiers entiers organisés sur le modèle des caravansérails arabes avec des quais, des entrepôts et des logements leur sont même réservés.     

Parmi les cités marchandes italiennes médiévales, le cas de Venise est exceptionnel. Surnommée « la Sérénissime », la république de Venise est gouvernée par un doge élu à vie par les grands marchands. Composée de plusieurs îles à l'abri d'une lagune de la mer Adriatique, cette petite cité est à la tête d'un empire commercial d'une puissance inégalée en Méditerranée du XIe au XVe siècle

Les navires vénitiens sillonnent la Méditerranée en convois protégés des pirates par une escadre. Les marchands vénitiens accostent dans leurs nombreux comptoirs de l'Empire byzantin et du monde musulman comme Constantinople et Alexandrie. La monnaie vénitienne, le « ducat », devient progressivement la monnaie de référence du commerce en Méditerranée. Organisée par et pour le commerce, la cité de Venise étale sa richesse sur les façades des nombreux palais-entrepôts construits le long du grand canal ainsi que sur la place Saint-Marc où se trouvent le luxueux palais des Doges et la basilique décorée de mosaïques. 

Venise cherche à accroître son influence politique en devenant une thalassocratie − du grec thalassa, « la mer » et kratos, « le pouvoir ». La cité s'équipe d'un « arsenal », c'est-à-dire un port militaire, au début du XIIe siècle. 

Dans le contexte des croisades, Venise met sa flotte au service des chevaliers en route vers la Terre sainte : 

  • En 1124, les Vénitiens aident les Francs du royaume de Jérusalem à prendre le port de Tyr aux musulmans et y obtiennent en contrepartie des avantages commerciaux. 
  • En 1171, les intérêts commerciaux des marchands vénitiens sont fragilisés lorsque l'empereur byzantin les expulse. En représailles, le doge de Venise Enrico Dandolo, négocie le transport des chevaliers de la IVe croisade en Terre sainte contre la reconquête des possessions byzantines perdues
  • En 1204, l'expédition dégénère et les croisés pillent Constantinople. Une grande partie des richesses pillées est ramenée à Venise, comme les chevaux de bronze de la basilique Saint-Marc. 

 

« La Sérénissime » prend le contrôle d'un quart de l'Empire byzantin. La guerre n'empêche donc pas le commerce dans le Bassin méditerranéen médiéval.

B

La Méditerranée médiévale : un carrefour culturel

Leurs régimes politiques, leurs organisations sociales, leurs langues, leurs croyances,  leurs manières de penser et de vivre : tout ou presque sépare l'Occident chrétien, l'Empire byzantin et le monde musulman. La confrontation des impérialismes chrétien et musulman font de la Méditerranée une mer qui sépare plus qu'elle ne rassemble

Entre les XIe et XVe siècles, le Bassin méditerranéen est pourtant un espace d'échanges culturels. Dans les zones où elles entrent en contact, les trois civilisations s'influencent, s'enrichissent mutuellement et parfois même se mélangent. C'est particulièrement le cas en Espagne et en Sicile

1

Tolède, un centre intellectuel majeur : renouveau intellectuel et artistique

Dans quelques villes d'Espagne, la cohabitation entre les différentes civilisations permet un enrichissement culturel mutuel. C'est le cas à Tolède, au centre de la péninsule. Reprise aux musulmans en 1085 par le roi de Castille Alphonse VI, Tolède est peuplée de chrétiens, de musulmans et de juifs. Elle devient un centre intellectuel majeur

Les savants occidentaux y redécouvrent les savoirs de l'Antiquité gréco-romaine traduits en arabe et conservés dans les bibliothèques musulmanes. En se spécialisant dans la traduction et le recopiage des manuscrits antiques, Tolède attire des savants venus de toute l'Europe. Le savant italien Gérard de Crémone s'y installe vers 1150. 

Après y avoir appris l'arabe pendant sept ans, il se lance dans la traduction en latin des traités médiévaux d'algèbre d'Al-Khwarizmi, d'astronomie d'Al-Farghani, de médecine d'Avicennede chirurgie d'Al-Zahrawi et de philosophie d'Averroès. Il traduit aussi les traités antiques de géométrie d'Euclide, de géographie de Ptolémée, de médecine de Galien, de physique d'Archimède ou encore de philosophie d'Aristote

Après y avoir appris l'arabe pendant sept ans, il se lance dans la traduction en latin des traités médiévaux d'algèbre d'Al-Khwarizmi, d'astronomie d'Al-Farghani, de médecine d'Avicennede chirurgie d'Al-Zahrawi et de philosophie d'Averroès. Il traduit aussi les traités antiques de géométrie d'Euclide, de géographie de Ptolémée, de médecine de Galien, de physique d'Archimède ou encore de philosophie d'Aristote

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Averroès 

Grâce au papier, invention chinoise introduite en Europe par les arabes au Xe siècle qui remplace progressivement le parchemin et le vélin, les manuscrits traduits se diffusent en Europe : un renouveau intellectuel a lieu en Occident à partir du XIIIe siècle. Il est impulsé par quelques savants qui rejettent les traditions et revendiquent une nouvelle approche de la connaissance fondée sur la curiosité, le raisonnement et l'esprit critique. Ils enseignent dans les universités de Paris (qui comptent environ 4 000 étudiants au XIIIe siècle), Chartres, Montpellier, Oxford, Bologne ou Salamanque. À l'époque médiévale, le savoir n'est accessible qu'à une très faible minorité alphabétisée. De plus, la culture occidentale reste verrouillée, contrôlée par l'Église pour qui croire, c'est-à-dire se soumettre aux croyances religieuses sans réfléchir, est une qualité tandis que savoir, c'est-à-dire douter, questionner et chercher à comprendre par soi-même, est un défaut. 

Dans le domaine artistique, la cohabitation entre chrétiens et musulmans en Espagne donne naissance à un art qualifié d'art mudéjar ou « hispano-mauresque ». Cet art témoigne du processus de syncrétisme qui se développe dans les villes médiévales espagnoles. Les techniques artistiques occidentales et orientales se mélangent pour donner un art inédit. On peut y observer la fusion de techniques typiquement occidentales comme les colonnes, avec des techniques typiquement musulmanes comme les plafonds à caissons finement ciselés dans le bois, les arabesques, la marqueterie et les arcs outrepassés.

Le clocher-minaret de l'église de Teruel, le palais de Saragosse, la synagogue Santa Maria La Blanca de Tolède.

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La Sicile, un espace cosmopolite : le mélange des cultures et des styles

Intégrée à l'Empire byzantin au VIe siècle puis conquise par les musulmans au IXe siècle, la Sicile passe aux mains des mercenaires normands recrutés par le pape à partir du XIe siècle. En 1130, Roger de Hauteville devient roi du royaume normand de Sicile avec Palerme pour capitale. Englobant la moitié sud de l'Italie, l'île de la Sicile, l'île de Malte et une partie du littoral tunisien, ce royaume présente deux particularités :

  • Sa localisation avantageuse : Sa position entre l'Orient et l'Occident, à la croisée des trois civilisations, en fait un point de passage privilégié par les convois maritimes qui traversent la Méditerranée. 
  • La variété de son peuplement : Dès leur arrivée, les rois normands pratiquent une politique d'inclusion et de tolérance en permettant aux chrétiens orthodoxes byzantins, aux arabes musulmans ainsi qu'aux juifs de rester vivre en Sicile. Palerme est une cité mosaïque, c'est-à-dire une ville cosmopolite incluant des quartiers normands avec leurs églises latines, des quartiers byzantins avec leurs églises orthodoxes, des quartiers juifs avec leurs synagogues et des quartiers musulmans avec leurs mosquées. 

 

Le mélange des cultures s'observe dans le gouvernement quotidien du royaume. Sous le règne de Roger II, entre 1130 et 1154, les différentes communautés mettent leurs talents au service du royaume : les fonctionnaires byzantins et musulmans gèrent l'administration et les impôts. Les actes administratifs sont systématiquement rédigés en latin, en arabe et en grec

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Roger II

À la cour des rois normands, les styles se mélangent. Les latins s'habillent et vivent à l'orientale en fréquentant les hammams. Roger II parle l'arabe et se fait représenter vêtu comme un empereur byzantin sur les mosaïques.

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Carte du monde commandée en 1154 par le roi normand de Sicile Roger II au géographe arabe Al-Idrisi

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Au niveau artistique, le syncrétisme sicilien est particulièrement visible dans l'architecture des édifices de Palerme que les musulmans surnomment « la Médine de Sicile ». Édifiée par le roi Guillaume II au XIIe siècle, la cathédrale de Monreale reflète le style « arabo-normand ». Sur les murs intérieurs, les inscriptions grecques et latines côtoient la calligraphie arabe.

L'édifice emprunte :

  • au style normand le plan en croix et les ogives qui soutiennent les voûtes ; 
  • au style arabe les subtiles décorations en arabesque ;
  • au style byzantin les coupoles recouvertes de mosaïques en tesselles de verre doré. 

 

L'Espagne et la Sicile sont des carrefours culturels, mais il ne faut pas idéaliser les relations que les différentes communautés y entretiennent. Derrière l'image de sociétés multiculturelles, la réalité est plus complexe. Dans les villes, catholiques, orthodoxes, musulmans et juifs se mélangent peu puisqu'ils restent dans leurs quartiers respectifs. Ainsi, on doit davantage parler de communautarisme que de mixité.

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Les échanges en Méditerranée : une intégration et une tolérance à nuancer

La tolérance dont les gouvernants font preuve à l'égard des autres religions est elle aussi à relativiser. En Sicile, orthodoxes et musulmans ne sont autorisés à pratiquer leur culte que s'ils se soumettent et mettent leurs compétences au service des Normands. L'intégration des minorités est donc aussi une stratégie politique puisqu'il est plus facile pour les rois de gouverner avec elles que contre elles. De plus, à certaines périodes, les musulmans de Sicile sont victimes de persécutions. C'est le cas en 1161 puis en 1190 lors des pogroms, c'est-à-dire des massacres organisés ou tolérés par le pouvoir

En Espagne, l'intérêt que portent les savants occidentaux à la culture musulmane peut aussi être malveillant. En 1141, l'abbé Pierre le Vénérable fait le voyage de l'abbaye de Cluny, l'une des plus réputées d'Occident, jusqu'à Tolède pour traduire le Coran en latin. Il y parvient grâce à quatre traducteurs dont un musulman et, en 1156, il publie un livre intitulé Contre la secte des Sarrazins dans lequel il dénonce ce qu'il appelle « les erreurs de l'hérésie mahométane ». 

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Pierre le Vénérable

Chercher à connaître la culture de l'autre peut donc aussi être un prétexte pour mieux la dénigrer, l'insulter et la combattre. À partir du XIIe siècle et l'arrivée au pouvoir de la dynastie des Almohades, la cohabitation entre chrétiens et musulmans se complique. Dans la partie musulmane de l'Espagne, les Mozarabes sont forcés de renier le christianisme et de se convertir à l'islam au risque d'être expulsés. 

Les Mudéjars sont expulsés des villes reconquises par les chrétiens de façon plus systématique. C'est donc finalement l'intolérance et la discrimination religieuses qui l'emportent dans le Bassin méditerranéen médiéval.

  • La reconquête de l'Espagne musulmane par les royaumes chrétiens s'est faite par étapes pendant environ deux siècles. La Reconquista reflète l'impact de l'idéologie de « la guerre sainte » qui permet à l'Occident chrétien d'étendre sa zone d'influence dans la partie occidentale du Bassin méditerranéen. L'héritage de la civilisation musulmane marque durablement la moitié sud de la péninsule ibérique.
  • Aux XIe et XIIe siècles, les croisades permettent l'expansion de l'Occident chrétien dans la partie orientale du Bassin méditerranéen. D'abord motivées par l'idéologie de « la guerre sainte », les croisades sont détournées par l'enjeu économique. Sous la pression du « djihad » musulman, les États latins d'Orient disparaissent à la fin du XIIe siècle lorsque Saladin reconquiert Jérusalem. Les croisades détériorent encore davantage les relations entre les chrétiens et les musulmans et scellent la rupture entre les chrétiens orthodoxes et catholiques.
  • Entre les XIe et XIVe siècles, les divergences religieuses et l'expansionnisme génèrent des guerres entre l'Occident chrétien, le monde musulman et l'Empire byzantin. Mais les échanges commerciaux et culturels en font aussi un carrefour entre l'Occident et l'Orient. À partir du XIe siècle, le commerce méditerranéen est redynamisé par des progrès maritimes et des innovations économiques. Bien qu'inégaux, les échanges de marchandises mettent en contact les différentes civilisations. Ils consacrent la domination des cités italiennes qui sont à la tête d'empires commerciaux à l'image de Venise.  
  • La Méditerranée médiévale est aussi un carrefour culturel. Lorsque le contexte le permet, la cohabitation entre chrétiens, musulmans et juifs entraîne un enrichissement culturel plus ou moins mutuel. Ainsi, dans les villes d'Espagne et de Sicile, les intellectuels occidentaux redécouvrent les savoirs antiques et se nourrissent des connaissances arabes. Dans le domaine artistique, le syncrétisme donne naissance à des constructions qui mélangent les styles. 
  • Néanmoins, dans ces espaces qui jouent le rôle d'interfaces entre les trois civilisations, le métissage culturel reste limité par les clivages religieux. Si les différentes cultures s'y côtoient mieux, ce n'est pas pour autant qu'elles se comprennent ou se tolèrent davantage. Le communautarisme religieux, la méfiance voire la défiance entre les trois civilisations restent très marqués dans le Bassin méditerranéen médiéval.