Terminale ES 2016-2017
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Terminale ES 2016-2017

L'art et la technique

I

L'art et la technique, une indifférenciation ?

A

Une indistinction étymologique et historique

La différence n'est pas toujours évidente entre l'art et la technique. Étymologiquement, ces deux mots ont d'ailleurs la même origine : technê, en grec, qui donnera ars en latin. Les termes de technê et d'ars renvoient tous les deux à un savoir-faire. Ainsi, l'art désignait au départ toute activité de production humaine, par opposition aux productions naturelles.

Ce n'est que par la suite qu'est apparue une distinction entre d'un côté la production technique, et de l'autre côté l'art compris comme beaux-arts. Aujourd'hui, la distinction entre l'art et la technique semble aller de soi : on dira ainsi du garagiste qu'il est technicien tandis que le sculpteur ou le peintre est un artiste. En effet, le type d'activité qu'ils mettent en œuvre n'est pas le même : le technicien cherche à produire ou à réparer un objet, l'artiste à créer. Cette division implique en outre une certaine hiérarchie : savants et artistes peuvent être considérés comme des génies, mettant en œuvre création et invention, ce qui n'est pas le cas pour les techniciens.
Il faudra donc interroger cette supposée supériorité de l'art sur la technique, qui suppose que l'art nécessite à la fois de la technique et quelque chose de plus, de l'ordre du génie.

B

La technique : activité proprement humaine

1

La technique

La technique peut être définie comme l'ensemble des moyens permettant d'obtenir efficacement des résultats déterminés. Ces moyens sont de deux ordres :

  • Soit matériels : les outils
  • Soit intellectuels : la connaissance des procédés opératoires

La technique constitue donc une forme de savoir (les instructions, la connaissance des procédés opératoires) et une forme de faire (la production à proprement parler). En outre, ce savoir-faire rend possible la mise au point de moyens de production efficaces, qui assurent à l'Homme d'arriver à ses fins.

Un autre élément déterminant de la technique est le fait qu'elle se transmette et évolue par accumulation. Cette transmission de la technique permet de différencier l'activité technique humaine de l'activité technique animale. Par exemple, même si certaines espèces de singes ont recours à des formes d'outils techniques, notamment en utilisant des pierres pour casser des noix, jamais ces singes ne se servent d'un outil pour en créer un autre.

La création de nouveaux usages pour un même outil, l'évolution par accumulation et transmission des techniques et la fabrication de nouveaux outils à partir d'autres outils constituent les spécificités de la technique comme activité proprement humaine.

2

L'objet technique

Il est possible de préciser la particularité de l'objet technique par rapport aux objets du monde en relevant la notion de production propre à l'activité technique. L'Homme se caractérise comme étant l'animal qui, usant de sa main et de sa raison, est capable de production, c'est-à-dire de créer des objets qui n'existent pas à l'état naturel. C'est pourquoi Aristote dit que la main est le premier outil de l'Homme.

La main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu de tous les autres. […] Car la main devient griffe, serre, corne, ou lance ou épée ou tout autre arme ou outil. Elle peut être tout cela parce qu'elle est capable de tout saisir et de tout tenir.

Aristote

Les Parties des animaux

IVe siècle avant J.-C.

La main n'est pas un outil comme les autres : c'est en un sens l'outil des outils, car elle est ce qui permet à l'Homme de manier d'autres outils. C'est la main qui rend l'usage d'outils possible.

La main est donc le premier outil de l'Homme, et couplée à l'intelligence proprement humaine, elle est ce qui rend possible la technique. La technique se distingue ainsi de l'action comme activité de production, il y a un objet technique. Elle se distingue aussi de la production naturelle car l'objet produit l'est artificiellement.

3

La technique : manifestation de l'intelligence humaine

Ainsi, l'outil peut être vu comme un prolongement du corps de l'Homme. Cependant, n'est-il pas aussi un prolongement de la pensée, une concrétisation de la réflexion humaine ?

Il est en effet courant de penser que l'Homo sapiens (homme savant) est avant tout un Homo faber, un être capable de fabriquer des outils. C'est l'idée du philosophe Henri Bergson.

En définitive, l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer les objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en varier indéfiniment la fabrication.

Bergson

L'Évolution créatrice

1907

Pour Bergson, la capacité de fabriquer indéfiniment de nouveaux outils, ainsi que la capacité de varier l'usage possible de chaque outil déjà créé, est la marque de l'intelligence proprement humaine.

L'ethnologue André Leroi-Gourhan montre aussi que l'utilisation de l'outil distingue l'Homme des autres vivants. Selon lui, le premier grand tournant de l'histoire de l'humanité est le passage à la station verticale (Le Geste et la parole, 1964). En effet, en se dressant debout, l'Homme a pu libérer ses mains, lui permettant alors de se saisir d'outils et de travailler. Si l'outil est propre à l'Homme, c'est parce qu'il nécessite une anticipation mentale sur son usage. L'outil et la technique semblent donc être les fruits de la réflexion et de l'intelligence proprement humaines.

C

Comment différencier l'art de la technique ?

1

La différence entre production et création

L'art et la technique ne se distinguent clairement qu'à partir de la révolution scientifique entamée par les découvertes de Galilée. Si l'art s'approprie les applications rendues possibles par les découvertes scientifiques (notamment les lois physiques et mathématiques), il se distingue par sa finalité. La production technique vise ainsi de plus en plus la réalisation en plusieurs exemplaires d'un même type d'objet, tandis que l'œuvre d'art tend à devenir une production unique, originale, issue de l'imagination créatrice de l'artiste. Ainsi, le savoir-faire, l'habileté jouent un rôle différent :

  • Dans la technique, le savoir-faire permet la répétition d'un modèle grâce à l'application mécanique de règles de production définies.
  • Dans la création artistique, le savoir faire technique est le plus souvent nécessaire, mais il n'est pas suffisant. L'artiste est aussi celui qui met en œuvre son génie, qui possède un don.
2

Une différence de finalité

Il est ainsi possible de distinguer l'art de la technique en fonction de la finalité de chacun.

Le produit technique vise une utilisation de l'objet lui-même en vue d'une fin autre. En outre, l'objet technique s'inscrit dans l'espace ordinaire du quotidien : il est destiné à être remplacé dès lors qu'il ne remplit plus adéquatement la fin pour laquelle il a été pensé. À l'inverse, l'œuvre d'art est à elle-même sa propre fin. Destinée à la contemplation, l'œuvre d'art doit durer et s'inscrit dans un espace qui lui est propre (le socle de la statue, le cadre de la peinture, la scène, le musée) et qui est distinct de l'espace du quotidien.

On peut résumer ces deux finalités de la façon suivante :

  • Une finalité externe : la finalité des objets techniques est dans leur utilité, leur usage. Les objets techniques sont des moyens en vue d'une fin qui leur est extérieure.
  • Une finalité interne : la finalité de l'œuvre d'art n'est autre qu'elle-même. L'œuvre d'art est en elle-même une fin, et non un moyen en vue d'autre chose.

Cette différence de finalité s'illustre dans le rapport au temps de l'œuvre d'art et de l'objet technique. En effet, autant il y a une permanence des œuvres d'art, autant les techniques ont un caractère éphémère : une fois qu'une technique est tombée en désuétude, il est impossible de lui rendre vie, si ce n'est au titre du folklore. À l'inverse l'œuvre d'art a quelque chose d'éternel : ainsi continue-t-on à admirer les peintures rupestres. Hannah Arendt met cette distinction en évidence dans La Crise de la culture.

[À] proprement parler, [les œuvres d'art] ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. Non seulement elles ne sont pas consommées comme des biens de consommation, ni usées comme des objets d'usage: mais elles sont délibérément écartées des procès de consommation et d'utilisation, et isolées loin de la sphère des nécessités de la vie humaine.

Hannah Arendt

La Crise de la culture

1961

Dans cette citation, Hannah Arendt met en évidence le fait que les objets techniques seraient plus éphémères que les œuvres d'art.

Les œuvres d'art, contrairement aux objets techniques, ne s'inscrivent donc pas dans la vie ordinaire : elles n'ont aucune fonction dans la société (ce qui les soustrait à la consommation et à l'usure). Les œuvres d'art existent pour le monde, c'est-à-dire qu'elles sont destinées à survivre aux générations.

II

L'art se distingue-t-il radicalement de la technique ?

A

Comment définir l'art ?

Généralement, on désigne par la notion d'art les "beaux-arts", c'est-à-dire l'ensemble des activités tournées vers la production d'œuvres qui ont pour fonction de susciter une émotion liée à la beauté et à la contemplation.

Pourtant, parler de l'art en général semble problématique : de fait, il existe une pluralité d'arts (la peinture, la sculpture, la danse, le théâtre, la littérature, le cinéma, la musique).

L'emploi du singulier rend peut-être compte de deux choses :

  • De l'idée qu'il y aurait une singularité propre à l'expérience de l'œuvre d'art.
  • Qu'il serait possible de mettre en évidence quelque chose de commun à toutes les œuvres d'art.

Il faudra donc s'interroger sur ce qui permet de parler d'art au singulier : est-ce le génie propre de l'artiste, la beauté de l'œuvre d'art ou bien le sentiment éprouvé par le spectateur face à une œuvre ?

C'est en s'interrogeant sur le statut de l'art qu'Hegel met en évidence que la spécificité d'une œuvre d'art tient au fait qu'elle rend sensible une idée. En effet, selon lui, l'œuvre d'art doit être comprise comme la traduction, dans la matière, d'une idée spirituelle, donc non matérielle. En ce sens, l'art ne peut plus être défini comme une belle imitation de la nature : l'œuvre d'art correspond à l'expression de l'Homme, à la marque qu'il laisse de ses idées dans le monde. La beauté de l'œuvre d'art, en tant qu'incarnation sensible d'une idée spirituelle, ne peut être comparée à la beauté naturelle.

En outre, l'art est l'activité par laquelle l'Homme, à travers son action de transformation du monde extérieur, prend conscience de lui-même.

B

L'œuvre d'art est-elle nécessairement singulière ?

1

Fabriquer et créer

Il est possible de différencier l'œuvre d'art d'une production technique par le fait que l'activité de l'artiste, contrairement à celle de l'artisan, ne se soumettrait à aucune règle préalablement définie. Alain, dans Système des beaux-arts, montre ainsi qu'il n'y a pas de commune mesure entre la façon de procéder de l'artisan, maître des règles qui le rendent compétent dans son métier, et la manière de créer de l'artiste. En effet, si les artistes sont aussi des artisans, au sens où ils ont à apprendre les opérations nécessaires à la production d'œuvres techniquement maîtrisées, la spécificité de la création artistique tient au débordement des règles par l'artiste.

C'est par ce dépassement des règles que l'œuvre d'art prend forme au fur et à mesure, sous la main de l'artiste. Aucune règle ne préside, à l'avance, à l'apparition du beau.

Il reste à dire en quoi l'artiste diffère de l'artisan. Toutes les fois que l'idée précède et règle l'exécution, c'est industrie. […]Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu'il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu'il emploiera à l'œuvre qu'il commence ; l'idée lui vient à mesure qu'il fait ; il serait même rigoureux de dire que l'idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu'il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. Et c'est là le propre de l'artiste.

Alain

Système des beaux-arts

1920

Alain montre ici que l'artiste ne possède pas une idée déterminée de l'œuvre qu'il réalise. C'est en réalisant son œuvre que la règle qui la détermine est rendue manifeste.

C'est donc bien cette absence préalable d'idée et de règle qui présiderait à la réalisation d'une œuvre qui caractérise l'art. C'est pourquoi l'œuvre d'art est toujours singulière, là où, à l'inverse, l'œuvre technique, suivant un procédé de réalisation prédéfini, peut être reproduite à l'infini.

L'œuvre d'art est caractérisée par la non-reproductibilité en raison du fait que la création artistique déborde les règles (pas de règles préexistantes à l'œuvre qui suffisent à déterminer sa création). L'artiste n'est donc pas seulement un artisan car il ne fabrique pas seulement, il crée.

2

La reproductibilité de l'œuvre d'art

Pourtant, la forme qu'a pris l'art contemporain oblige à interroger cette distinction de l'art et de la technique en fonction du critère de l'originalité de l'œuvre artistique.

En effet, l'art contemporain remet en question l'originalité des œuvres d'art, c'est-à-dire leur caractère unique. Les œuvres d'art, comme les autres produits, peuvent être reproduites ou produites en série. C'est ce qu'illustre l'œuvre d'Andy Warhol (1928 − 1987), et plus généralement le mouvement du pop'art, qui utilise la sérigraphie pour reproduire des photographies ou des dessins par dizaines.

Le philosophe Walter Benjamin s'est intéressé à cette question de la reproduction des œuvres d'art dans son texte L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1936). Il y montre en effet comment la reproduction technique ruine l'idée même d'authenticité de l'œuvre d'art, c'est-à-dire son caractère unique.

À l'époque de la reproductibilité technique, ce qui dépérit dans l'œuvre d'art, c'est son aura.

Walter Benjamin

L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique

1939

Pour Benjamin, la possibilité de produire un nombre infini de reproduction de l'œuvre d'art lui fait perdre de son aura : son caractère particulier et unique s'appauvrit.

Pour Benjamin, ce qui a toujours caractérisé l'œuvre d'art est son "authenticité", ou encore son statut d'original. Un original, explique Benjamin, est un objet physique unique et situé en un lieu et un temps précis (hic et nunc). Or la reproduction transporte l'œuvre à domicile, et rapproche l'œuvre du spectateur. En s'intégrant à la culture de masse, l'œuvre d'art est désacralisée.

De ce fait, la distinction entre art et technique n'apparaît plus si tranchée, puisque l'art, colonisé par la technique, semble perdre une part de sa dimension sacrée.

C

L'artiste est-il un génie ?

1

L'artiste donne ses règles à l'art

Peut-être ne faut-il pas chercher la spécificité de l'art dans l'œuvre produite, en tant qu'elle se distingue des objets techniques, mais plutôt du côté de ce qui fait un artiste. C'est ainsi que Kant, cherchant à comprendre l'origine de l'art, va être amené à souligner le talent particulier de l'artiste.

En effet, dans la Critique de la faculté de juger, Kant souligne que tout art, c'est-à-dire toute production d'objet, suppose des règles. Pourtant, les beaux-arts, s'ils utilisent des procédés techniques (par exemple la perspective), ne fournissent pas eux-mêmes les règles qui produisent la beauté de leurs œuvres. Kant en conclut donc que les règles des beaux-arts sont à chercher ailleurs : dans la nature. Plus précisément, selon lui, c'est la nature qui donne ses règles à l'art, par le biais du talent particulier des génies.

Le génie est donc celui qui, grâce à son talent, donne ses règles à l'art. Kant énonce trois caractéristiques du génie :

  • L'originalité : le génie "consiste à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée". Quand on peut donner une telle règle, l'œuvre qui s'y conforme ne relève pas des beaux-arts mais de la technique. Le génie n'est donc pas une qualité acquise, mais un talent inné.
  • L'exemplarité : il ne suffit pas au génie d'être original, car "l'absurde aussi peut être original". Les œuvres d'art produites par le génie doivent être des modèles :l'œuvre géniale doit servir d'exemple du bon goût.
  • L'inexplicable : le talent du génie est inné, ce qui signifie que le génie lui-même ne peut expliquer comment il parvient à réaliser ses œuvres.

Puisque le génie est un don naturel, il constitue pour Kant l'intermédiaire par lequel la nature donne ses règles à l'art. C'est en effet à partir de la perfection de son œuvre qu'il est possible de dégager de nouvelles règles de l'art.

2

L'idée de génie masque le travail de l'artiste

Si l'on peut soutenir que l'artiste possède un talent particulier, faut-il pour autant affirmer qu'il ne possède aucune maîtrise technique de sa création ? L'art n'est-il vraiment qu'une affaire de génie ou de don naturel ? Ne suppose-t-il pas au contraire énormément de travail ?

Nietzsche affirme ainsi, au §162 de Humain, trop humain, que la théorie du génie comme doué d'un talent naturel inné et inexplicable relève en réalité d'une mystification. En effet, Nietzsche conteste d'une part la singularité de l'activité artistique présupposée dans la définition traditionnelle des beaux-arts comme arts du génie.

Cette théorie du génie serait une illusion entretenue par les artistes eux-mêmes dans le but de se démarquer des artisans. En vérité, affirme Nietzsche, derrière l'acte de création se trouve un travail acharné et tout aussi méthodique que celui qui est développé dans l'artisanat. Ainsi, aucune œuvre, aucune création humaine, qu'elle soit scientifique, technique, militaire ou artistique, n'est le produit d'un miracle.

En réalité, la différence entre l'artiste et l'artisan ne tient pas au processus de travail mis en œuvre par l'un et par l'autre, mais au rapport que nous entretenons avec son résultat : nous attendons de la technique des objets utiles, et de l'art de la beauté. On parlera alors de génie en face des œuvres qui suscitent du plaisir en nous.

Les beaux-arts s'offrent bien comme une expérience esthétique : ils plaisent par leur réussite formelle, qui rend sensible un contenu spirituel. Or, remarque Nietzsche, le plaisir esthétique ne veut pas être gâché par le poison de l'envie, c'est-à-dire la haine à l'endroit de celui qui possède ce dont on s'estime injustement privé : le talent. En attribuant au génie cette capacité de créer des œuvres belles de façon innée, on empêche alors ce sentiment : nous n'éprouvons plus alors que de l'admiration pour le créateur de l'œuvre.

Ultimement, c'est bien parce que l'œuvre n'est admirée que comme produit fini que l'on peut penser qu'elle est celle d'un génie. Dans la réussite finale, l'œuvre prend l'apparence d'une facilité naturelle, miraculeuse, qui masque le long travail d'élaboration dont elle n'est que l'accomplissement. La perfection sous laquelle se présente l'œuvre d'art fait donc oublier qu'elle est le résultat d'une patiente et difficile gestation.

D

La réception de l'œuvre d'art

1

L'accord possible sur le beau

Il semble donc que l'on puisse s'accorder pour dire qu'une œuvre d'art est une œuvre qui répond au critère du beau. Mais peut-on véritablement s'accorder sur les critères du beau ? Les adages populaires tels que "À chacun ses goûts", ou bien "Des goûts et des couleurs, on ne discute point", faisant du beau un jugement relatif et subjectif, illustrent au contraire une difficulté à s'accorder sur la catégorie du beau.

C'est pour répondre à cette difficulté que Kant distingue, dans la Critique de la faculté de juger, le beau de l'agréable. L'agréable se rapporte à l'effet que produit un objet sur les sens d'un individu : par exemple, le goût de tel vin des Canaries, ou bien le son que produit tel instrument à vent, est agréable ou désagréable. En tant qu'il exprime la façon dont les sens d'un individu sont affectés par un objet, ce jugement qui porte sur l'agréable est bien restreint à la sphère particulière des goûts de chacun.

Lorsqu'il s'agit de ce qui est agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu'il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme qu'un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne. […] le principe “à chacun son goût" (s'agissant des sens) est un principe valable pour ce qui est agréable.

Kant

Critique de la faculté de juger

1790

En revanche, il n'en va pas de même du jugement esthétique, c'est-à-dire du jugement qui affirme la beauté d'une chose. En effet, Kant souligne que dans le jugement esthétique, qui s'exprime par l'exclamation "c'est beau", le sujet n'exprime pas qu'un avis personnel, mais se prononce sur une qualité de la chose même.

Lorsqu'il dit qu'une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction ; il ne juge pas seulement pour lui, mais pour autrui et parle alors de la beauté comme si elle était une qualité de la chose.

Kant

Critique de la faculté de juger

1790

Kant montre ici que dans le jugement esthétique, je n'exprime pas seulement l'impression qu'un objet fait sur mes sens. Bien au contraire, j'attends de tout homme qu'il reconnaisse comme belle la chose désignée.

C'est la particularité du jugement esthétique : bien que ne répondant à aucun concept, le beau est ce qui plaît universellement. C'est pourquoi Kant postule qu'il existe un accord entre les individus sur le beau.

2

Le goût s'éduque

Mais peut-on légitimement exiger de tout homme qu'il énonce les mêmes jugements que nous concernant la beauté des choses ? À cette idée d'une universalité du beau, il est possible d'opposer l'idée que le jugement esthétique est bien davantage le produit d'un apprentissage. En ce sens, il est largement déterminé par la culture à laquelle un individu appartient.

Cette construction du jugement sur le beau est notamment mise en évidence par Bourdieu qui, dans La Distinction. Critique sociale du jugement, montre comment l'idée même d'une catégorie du beau existant universellement est en fait le résultat de l'histoire d'une civilisation particulière. Ainsi, apprendre à apprécier une œuvre d'art pour elle-même, pour ses qualités formelles, suppose déjà l'apprentissage d'une certaine conception de l'art, ainsi qu'une éducation du regard qu'il faut porter sur l'œuvre pour la juger adéquatement.

L'œil est un produit de l'histoire reproduit par l'éducation.

Bourdieu

La Distinction. Critique sociale du jugement

1979

Ainsi, ce que l'on nomme le bon goût, c'est-à-dire précisément cette capacité à apprécier les œuvres d'art selon un ensemble de critères définis et transmis par l'éducation, est en fait l'expression de l'appartenance à une classe sociale déterminée. Discriminer entre le bon et le mauvais goût permet ainsi, pour la classe dominante, d'affirmer sa domination en affirmant un certain rapport à l'art comme le bon rapport à l'art. Aussi comprend-on que Bourdieu affirme que "le goût classe, et classe celui qui classe".

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