Première ES 2016-2017
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Première ES 2016-2017

Le Dernier jour d'un condamné, Incipit (chapitre 1)

Bicêtre.

Condamné à mort !
Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !
Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes filles, de splendides chapes d'évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre.
Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude : condamné à mort !
Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux.

Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d'un couteau.
Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant :
- Ah ! ce n'est qu'un rêve ! − Hé bien ! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entre ouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille : − Condamné à mort !

Victor Hugo

Le Dernier Jour d'un condamné

1829

I

Un incipit traditionnel

  • Le lieu de l'action est présenté dès le début avec la mention de "Bicêtre", une prison du Kremlin-Bicêtre au sud de Paris.
  • On trouve le champ lexical de la prison qui précise le lieu : "dans un cachot", "cellule", "grille du cachot", "prison".
  • L'extrait comporte des indications temporelles : "cinq semaines", "Chaque jour, chaque heure, chaque minute", "autrefois", "maintenant".
  • En revanche, aucune date précise n'est indiquée au lecteur.
  • On assiste à la mise en place de l'intrigue. On peut remarquer un rappel du titre avec l'exclamation : "Condamné à mort !".
  • On assiste aussi à la mise en place de la situation d'énonciation. C'est le condamné à mort qui raconte l'histoire.
  • L'identité du condamné est inconnue, et le crime pour lequel il est condamné n'est pas précisé.
II

Le narrateur intradiégétique

  • Ici, le narrateur et le personnage principal ne font qu'un. Le récit est à la première personne : "j'habite", "j'étais", "mon esprit", "mon imagination", "je pouvais", "je voulais", "j'étais", "je suis", "mon corps", "Je n'ai plus", "Quoi que je fasse", "je veux", "je viens".
  • On peut remarquer le recours au registre lyrique, le personnage exprime ses sentiments : "j'habite avec cette pensée", "Je n'ai plus qu'une pensée".
  • L'utilisation du point de vue interne permet de plonger le lecteur dans la tête du personnage et de s'adresser à sa sensibilité.
  • On peut relever l'utilisation du registre pathétique : "toujours seul", "sommeil convulsif".
  • On parle de narrateur intradiégétique. Cela signifie que le narrateur raconte sa propre histoire. Cela donne une dimension authentique au récit, même s'il reste fictif. Par ailleurs, le lecteur s'identifie facilement au personnage car il connaît ses sentiments.
III

Une temporalité en suspension

  • Le temps semble suspendu. On se trouve entre le moment de l'annonce de la peine, et l'exécution de cette peine.
  • Le narrateur semble revivre le moment où on l'a condamné. Il parle du moment qui a précédé l'annonce et de celui qui l'a suivi : "Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée".
  • On trouve une opposition entre "autrefois" et "maintenant".
  • La perception du temps du narrateur n'est plus la même depuis l'annonce du verdict : "car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines".
  • Avant, le temps était linéaire : "Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée". On perçoit l'idée du temps qui passe dans cette formule, et on la retrouve dans la phrase : "il s'amusait à me les dérouler les unes après les autres".
  • Maintenant le temps semble arrêté : "Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude". Le rythme de cette phrase est ternaire.
  • L'obsession du personnage semble figer le temps.
IV

L'emprisonnement et la mort

  • Les thèmes de l'emprisonnement et de la mort sont présents dans le texte.
  • Une allusion est faite à la guillotine avec une métonymie : "reparaît dans mes rêves sous la forme d'un couteau".
  • La condamnation à mort est une obsession du narrateur : "Une horrible, une sanglante, une implacable idée". Là encore, on peut percevoir un rythme ternaire.
  • L'idée est personnifiée : "toujours seul avec elle".
  • Elle ne le quitte jamais : "quoi que je fasse elle est toujours là... comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse", "elle se glisse sous toutes les formes", "se colle à moi", "reparaît dans mes rêves", "poursuivi par elle", "une voix a murmuré à mon oreille". Le narrateur est hanté par cette idée de la mort.
  • Le thème de l'enfermement est présent également : "Maintenant je suis captif", "aux fers", "en prison", "ma cellule", "trame grossière de mes vêtements", "soldat de garde", "grille du cachot".
  • L'opposition faite entre le corps et l'esprit dit l'enfermement psychologique.
  • Ce texte commence avec la mention "condamné à mort !" et finit avec elle. Cela donne une impression d'enfermement.
V

L'engagement de Victor Hugo contre la peine de mort

  • Ce texte sert à dénoncer la peine de mort. Victor Hugo entend décrire la condition terrible des condamnés qui vivent avec l'idée de leur exécution.
  • C'est un enfermement psychologique qui prive de liberté et d'imagination, puisqu'une seule pensée obsède.
  • Victor Hugo oppose les pensées joyeuses d'autrefois à celles de maintenant. Autrefois, le narrateur pensait à des "jeunes filles", à des "splendides chapes d'évêques, à des "batailles gagnées", aux "théâtres pleins de bruit et de lumière", aux "larges bras des marronniers". On perçoit l'idée de liberté, d'amusement.
  • Depuis, la vie intérieure même a disparu. La peine de mort attaque l'esprit de l'homme condamné. Il cesse de vivre intérieurement.
  • Le corps et l'esprit sont mis en opposition : "Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée."
  • L'emprisonnement de l'esprit est le plus terrible : "Cette fatale pensée écrite dans l'horrible réalité". C'est l'idée de la mort prochaine qui obsède.
  • Victor Hugo persuade le lecteur de l'horreur de la peine de mort en le plaçant dans les pensées du prisonnier. Le lecteur se sent proche du personnage, il trouve horrible ce qui lui arrive. Il compatit et s'insurge contre ce traitement inhumain.
  • La peine de mort est désignée par des adjectifs dépréciatifs : "horrible", "sanglante", "implacable", "infernale", "jalouse".
  • Elle est personnifiée comme ayant "deux mains de glace".
  • Toute sa vie, Victor Hugo s'est battu contre la peine de mort.

Que dénonce Victor Hugo dans cette scène ?

I. Le temps en suspension : l'emprisonnement
II. Une dénonciation de la peine de mort

Comment Victor Hugo dénonce-t-il la peine de mort ?

I. Le narrateur intradiégétique : persuader le lecteur
II. La peine de mort, un emprisonnement physique
III. La peine de mort : un emprisonnement moral

Comment Victor Hugo touche-t-il le lecteur ?

I. Le choix du narrateur intradiégétique
II. Le registre pathétique
III. La peine de mort, une pensée obsédante

En quoi cet incipit est-il original ?

I. Un incipit traditionnel
II. Le temps en suspension
III. Une dénonciation de la peine de mort

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