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  4. Cours : Se masquer, jouer, déjouer : ruses en action

Se masquer, jouer, déjouer : ruses en action Cours

Sommaire

ILa ruse et les différentes formes de ruseADéfinition de la ruseBLes différentes formes de ruse1Le mensonge2Le déguisement3Le détournement par la paroleIILes personnages rusés au théâtreALes personnages rusés dans les comédiesBLes gens du peuple dans la farceCLes enfants rusés au théâtreIIILe fonctionnement des ruses au sein des œuvres littérairesAUn maître du jeu et une intrigue ficeléeBL'importance du rireIVLes finalités de la ruseAPlaire et divertirBCritiquer les puissants ou dénoncer un abus d'autoritéCUne réflexion sur les rapports humains

Ce contenu a été rédigé par l'équipe éditoriale de Kartable.

Dernière modification : 28/08/2025 - Conforme au programme 2025-2026

Les ruses, les mensonges et les masques sont les armes favorites des plus faibles pour vaincre les puissants. Le théâtre met en scène de nombreux personnages rusés. La ruse et son fonctionnement sont au cœur de nombreuses intrigues destinées à faire rire, à dénoncer les défauts humains ou encore à délivrer une leçon de morale.

De quelle manière la ruse permet-elle aux plus faibles de résister aux plus forts ? De quelle manière la ruse se déploie-t-elle au sein des intrigues ? Quels sont les effets produits sur le lecteur et le spectateur ? Quelles sont les valeurs véhiculées par les ruses ?

I

La ruse et les différentes formes de ruse

A

Définition de la ruse

Ruse

La ruse est un procédé habile pour tromper l'autre. Le mot « ruse » est synonyme de « feinte », de « piège », de « machination », de « stratagème », de « subterfuge ».

Dans La Farce de Maître Pathelin, une farce du Moyen Âge, l'avocat rusé Maître Pathelin trompe un marchand pour obtenir du tissu sans le payer. Plus tard, il aide un berger, Agnelet, accusé de vol, en lui conseillant de faire semblant d'être fou en bêlant comme un mouton devant le juge. Le plan fonctionne, et le berger est acquitté. Mais lorsque Pathelin demande son paiement, Agnelet continue de bêler, feignant la folie pour ne pas le payer. Ainsi, le trompeur est lui-même trompé !

La ruse est le moyen utilisé par les plus faibles pour se jouer des plus puissants.

La ruse repose sur la force mentale, c'est-à-dire l'intelligence, et non sur la force physique. Le rusé profite souvent de la naïveté de son adversaire pour le tromper et le vaincre.

B

Les différentes formes de ruse

La ruse peut prendre différentes formes. Les plus fréquentes sont le mensonge, le déguisement et le détournement par la parole.

1

Le mensonge

Le mensonge est une des ruses les plus utilisées, par laquelle le personnage rusé parvient à convaincre sa victime d'une chose fausse.

Le mensonge repose sur un travestissement de la réalité, un détournement de la vérité. Celui qui ment doit être intelligent et bien connaître la situation. L'adversaire doit être naïf, voire sot, pour croire aux paroles mensongères.

Le mensonge passe par les mots et invite le lecteur à être complice de cette ruse. Le lecteur, comme le personnage qui ment, comprend la situation dans laquelle se trouve la victime de la ruse.

GÉRONTE.
Pourquoi diantre faut-il qu'ils frappent sur mon dos ?

SCAPIN, lui remettant la tête dans le sac.
Prenez garde, voici une demi-douzaine de soldats tout ensemble. (Il contrefait plusieurs personnes ensemble.) « Allons, tâchons à trouver ce Géronte, cherchons partout. N'épargnons point nos pas. Courons toute la ville. N'oublions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous les côtés […]. » Cachez-vous bien.

Molière

Les Fourberies de Scapin, acte III, scène 2

1671

Scapin, le valet, se venge de Géronte, le père de son maître, en lui faisant croire qu'il est attaqué par des soldats. Il lui ment en lui faisant croire qu'il le protège. Pour cela, il le dissimule dans un sac et c'est Scapin qui lui assène les coups de bâton.
Scapin base sa ruse sur le mensonge. Comme le souligne la didascalie, il se fait passer pour les soldats et imite leurs paroles qui sont données entre guillemets dans la réplique. Son mensonge lui permet de tromper Géronte et de lui donner des coups de bâton.

2

Le déguisement

Le déguisement est une autre ruse : le personnage rusé se déguise et trompe ainsi sa victime, il transforme son physique pour changer d'identité. Le rusé sait utiliser ce déguisement, cette fausse apparence, pour se jouer de celui qui semble le plus fort, qui détient le pouvoir.

SILVIA, à part.
Ils se donnent la comédie, n'importe, mettons tout à profit, ce garçon-ci n'est pas sot, et je ne plains pas la soubrette qui l'aura ; il va m'en conter, laissons-le dire pourvu qu'il m'instruise.

DORANTE, à part.
Cette fille-ci m'étonne, il n'y a point de femme au monde à qui sa physionomie ne fit honneur… (Haut.) Puisque nous sommes dans le style amical et que nous avons abjuré les façons, dis‑moi, Lisette, ta maîtresse te vaut‑elle ?

Le Jeu de l'amour et du hasard

Marivaux

1730

Dans cette comédie, Silvia et Dorante sont destinés à se marier, mais tous deux souhaitent d'abord connaître le cœur de l'autre. Silvia se déguise en servante (Lisette) pour observer Dorante sans être reconnue. Dorante fait de même, se présentant comme un serviteur, pour tester Silvia incognito.

3

Le détournement par la parole

Le détournement par la parole repose sur la bonne maîtrise du langage, sur l'intelligence du rusé et sur son art de la manipulation. Le personnage rusé parvient à retourner la conversation à son avantage pour renverser la situation, pour dominer l'autre. Il utilise bien souvent une argumentation fondée sur la mauvaise foi.

PATHELIN.
Dis donc, Agnelet ?

AGNELET.
Bée.

PATHELIN.
Viens ici, viens. Est-ce que j'ai bien réglé ton affaire ?

AGNELET.
Bée.

PATHELIN.
Ta partie s'en est allée, tu n'as plus besoin de dire « bée ». Est-ce que je t'ai bien entortillé ? Et mes conseils, étaient-ils bons ?

AGNELET.
Bée.

PATHELIN.
Sapristi ! Personne ne t'entendra. Parle sans crainte. N'aie pas peur.

AGNELET.
Bée.

PATHELIN.
Il est l'heure que je m'en aille. Paie-moi.

AGNELET.
Bée.

Anonyme

La Farce de Maître Pathelin

XVe siècle

Dans cette scène, Maître Pathelin se trouve dans la position de l'arroseur arrosé (l'avocat avait refusé de payer un drapier). En effet, dans la scène précédente, il avait conseillé à Agnelet de bêler pour éviter toute condamnation. Mais lorsque vient le moment de payer Maître Pathelin, Agnelet use de la même ruse : il bêle. Le trompeur devient trompé, ce qui entraîne un effet comique immédiat.

II

Les personnages rusés au théâtre

La ruse est utilisée :

  • par des personnages bons qui sont obligés d'avoir recours à la tromperie et au mensonge pour se défendre contre plus fort qu'eux ;
  • par des personnages mal intentionnés qui s'en servent par pur plaisir.
A

Les personnages rusés dans les comédies

Le personnage du rusé n'est pas incarné par un seul personnage dans le théâtre comique. Les personnages rusés peuvent être des bourgeois ou des valets, des hommes ou des femmes. Les rusés ne sont pas les plus forts ni physiquement ni financièrement : ils usent de la ruse pour se défendre, pour se venger, pour ne plus être battus, pour ne pas être mariés de force, etc.

Dans Le Médecin malgré lui, joué pour la première fois en 1666, Molière met en scène plusieurs personnages rusés :

  • Martine, la femme, ruse pour se venger de Sganarelle, le mari, qui la bat ;
  • Sganarelle ruse pour soutirer de l'argent à Géronte.

Souvent, les enfants des nobles rusent pour ne pas obéir à leurs parents.

Dans Le Médecin malgré lui, Lucinde ruse en feignant d'être muette pour échapper au mariage décidé par son père Géronte. Elle détourne ainsi l'attention de son père. Celui-ci cherche désespérément un remède à son étrange maladie pour ne pas compromettre ses projets de mariage avec Horace pendant qu'elle prépare avec Léandre leur fuite afin de se marier tous deux.

Commedia dell'arte

La commedia dell'arte est un spectacle populaire qui est fait pour divertir. Le texte n'est pas écrit, le spectacle repose sur l'improvisation. Les personnages, facilement reconnaissables à leurs costumes et à leurs masques, sont souvent les mêmes : le vieillard trompé, le valet fourbe, la belle jeune fille, etc.

Molière est très largement influencé par le théâtre d'origine italienne, la commedia dell'arte. Le personnage de Sganarelle vient de la commedia dell'arte, on le retrouve souvent dans les pièces de Molière.

Le nom de Sganarelle vient de l'italien sgannare qui signifie « ouvrir les yeux ». C'est donc un personnage qui parvient à ouvrir les yeux aux spectateurs, particulièrement par la ruse. Sganarelle est un personnage rusé qui utilise son sens de la tromperie et son intelligence pour ne plus être battu, pour soutirer de l'argent aux nobles, pour se sortir d'une affaire délicate.

  • Sganarelle est un valet dans Le Médecin volant et dans Dom Juan.
  • Sganarelle est un bourgeois parisien dans Sganarelle ou le Cocu imaginaire, L'École des maris, Le Mariage forcé.
  • Sganarelle est un bûcheron qui dépense l'argent du foyer et qui bat sa femme dans Le Médecin malgré lui.

LUCINDE.
Han, hi, hon.

SGANARELLE, la contrefaisant.
Han, hi, hon, han, ha : je ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce là ?

GÉRONTE.
Monsieur, c'est là sa maladie : elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause, et c'est un accident qui a fait reculer son mariage. [...] Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la soulager de son mal. [...]

SGANARELLE, se tournant vers la malade.
Donnez-moi votre bras. Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette. [...] Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de l'action de sa langue. [...] Et parce que lesdites vapeurs ont une certaine malignité [...] qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs… Ossabandus, neuqueys, neuquer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.

Molière

Le Malade imaginaire, acte II, scène 4

1673

Sganarelle est devenu médecin malgré lui. Il a dû accepter pour éviter les coups de bâton et pour aider Lucinde et son amoureux à être réunis contre la volonté des pères. Sganarelle doit examiner Lucinde, faussement malade car elle refuse seulement de parler. Sganarelle use de la ruse pour tourner cette situation à son avantage : éviter les coups de bâton de la part des jeunes gens, se moquer de Géronte et lui soutirer de l'argent. Ainsi, il trompe Géronte en se faisant passer pour médecin : il en imite les gestes lors de l'auscultation comme le suggère la didascalie. Et pour poser le diagnostic, Sganarelle tourne en ridicule Géronte en accumulant des mots savants et des mots latins dans des phrases qui n'ont aucun sens.

B

Les gens du peuple dans la farce

Dans la farce et dans les fabliaux, les personnages rusés sont des gens du peuple. Socialement inférieurs aux gens riches, ils usent de la ruse pour se sortir de situations délicates et injustes.

Farce

La farce est apparue au Moyen Âge. C'est une pièce comique très courte fondée sur une intrigue simple. Cette pièce était jouée pour distraire le public lors des longues représentations des mystères, pièces religieuses. La farce était jouée à la pause, à l'entracte. L'intrigue de la farce est simple. Les personnages sont le plus souvent empruntés à la vie quotidienne. La farce fait intervenir la ruse qui est utilisée par le plus faible comme une arme de défense face au plus fort, face à une injustice.

La Farce de Maître Pathelin est l'histoire d'un berger accusé d'avoir tué les moutons de son maître. Il a pour avocat Maître Pathelin. La ruse du berger consiste à se faire passer pour idiot en ne répondant aux questions que par « Bê ! » pour montrer qu'il ne sait pas parler.

C

Les enfants rusés au théâtre

De nombreux contes du XVIIe siècle sont réécrits sous la forme théâtrale.

Joël Pommerat en a fait sa spécialité notamment avec sa réécriture du conte Le Petit Chaperon rouge en 2005.

Pierre-Henri Cami, auteur de L'Homme à la tête d'épingle, réécrit aussi le conte du Petit Chaperon rouge en 1914. Le loup, qui vient de dévorer la mère-grand du Petit Chaperon vert, attend ce dernier et pense en faire son repas, comme il l'a fait avec le Petit Chaperon rouge. Mais la rencontre ne se passe pas comme prévu.

La scène représente l'intérieur de la maison de mère-grand. [...]

LE PETIT CHAPERON VERT, frappant à la porte.
C'est votre fille le Petit Chaperon vert qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre.

LE LOUP QUI MANGEA JADIS LE PETIT CHAPERON ROUGE, adoucissant sa voix.
Tirez la chevillette et la bobinette cherra. (Le Petit Chaperon vert entre.) Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher auprès de moi.

LE PETIT CHAPERON VERT, à part.
Ciel ! c'est le loup ! Je reconnais la même phrase qu'il prononça jadis pour attirer le Petit Chaperon rouge dans son lit. Le misérable est en train de digérer mère-grand, mais grâce à mon idée, il lui sera impossible de me dévorer.

LE LOUP QUI MANGEA JADIS LE PETIT CHAPERON ROUGE.
Eh bien, viens-tu te coucher, mon enfant ?

LE PETIT CHAPERON VERT, se couchant près du loup.
Me voilà. Oh ! mère-grand, que vous avez de grands bras !

LE LOUP QUI MANGEA JADIS LE PETIT CHAPERON ROUGE.
C'est pour mieux t'embrasser, mon enfant.

LE PETIT CHAPERON VERT.
Mère-grand, que vous avez de grandes jambes !

CHAPERON ROUGE.
C'est pour mieux courir, mon enfant.

LE PETIT CHAPERON VERT.
Mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !

LE LOUP QUI MANGEA JADIS LE PETIT CHAPERON ROUGE.
C'est pour mieux t'écouter, mon enfant.

LE PETIT CHAPERON VERT.
Mère-grand, que vous avez de grands yeux !

LE LOUP QUI MANGEA JADIS LE PETIT CHAPERON ROUGE.
C'est pour mieux te voir, mon enfant ! (À part.) Apprêtons-nous !

LE PETIT CHAPERON VERT.
Mère-grand, que vous avez de grands bras !

LE LOUP QUI MANGEA JADIS LE PETIT CHAPERON ROUGE, interloqué.
Mais tu l'as déjà dit, mon enfant.

LE PETIT CHAPERON VERT, continuant.
Mère-grand, que vous avez de grandes jambes !

LE LOUP QUI MANGEA JADIS LE PETIT CHAPERON ROUGE.
Mais tu répètes toujours la même chose ! Voyons, il y a autre chose à demander, par exemple (Insinuant.) : mère-grand, que vous avez de grandes...

LE PETIT CHAPERON VERT.
... de grandes oreilles !

LE LOUP QUI MANGEA JADIS LE PETIT CHAPERON ROUGE.
Mais non, de grandes... de grandes... (Très insinuant.) ça commence par un d.

LE PETIT CHAPERON VERT.
... de grandes jambes !

LE LOUP QUI MANGEA JADIS LE PETIT CHAPERON ROUGE, sautant du lit.
Enfer et damnation !!! Ce Petit Chaperon vert se joue de moi ! Cette rusée petite fille s'obstine à ne pas dire : « Mère-grand, que vous avez de grandes dents ! » Alors, naturellement, je ne peux pas sauter sur elle et lui répondre : « C'est pour te manger ! » (Avec un soupir de regret.) Ah ! où sont les enfants naïfs et faciles à dévorer d'autrefois ? (Il sort, furieux.)

Pierre-Henri Carmi

« Le Petit Chaperon vert », L'Homme à la tête d'épingle

1914

Dans cette pièce de théâtre inspirée du célèbre conte, le dramaturge met en scène un enfant rusé qui tente, par le comique de mots, de ne pas se faire dévorer par le loup et le Petit Chaperon vert parvient à se défaire du loup qui, furieux, repart la queue entre les jambes...

III

Le fonctionnement des ruses au sein des œuvres littéraires

La ruse, placée au cœur du récit, est un moteur de l'intrigue. Pour que les ruses fonctionnent au sein des œuvres littéraires, il est nécessaire de réunir certains éléments : un maître du jeu, une intrigue simple et bien construite avec un rebondissement. Enfin, il faut provoquer le rire du lecteur ou du spectateur.

A

Un maître du jeu et une intrigue ficelée

Pour que la ruse réussisse, il faut un maître du jeu. C'est lui qui, par ses tromperies, ses mensonges, son intelligence, fait avancer l'intrigue qui repose souvent sur le schéma narratif. Le personnage rusé maîtrise la situation, c'est lui qui l'oriente. Il conduit la conversation, se joue de son adversaire pour le ridiculiser, pour le manipuler.

SCAPIN, feignant de ne pas voir Géronte.
Ô Ciel ! ô disgrâce imprévue ! ô misérable père ! Pauvre géronte, que feras-tu ?

GÉRONTE, à part.
Que dit-il là de moi, avec ce visage affligé ?

SCAPIN, même jeu.
N'y a-t-il personne qui puisse me dire où est le seigneur géronte ?

GÉRONTE.
Qu'y a-t-il, Scapin ?

SCAPIN, courant sur le théâtre, sans vouloir entendre ni voir Géronte.
Où pourrais-je le rencontrer pour lui dire cette infortune ? [...] Ah ! Monsieur, il n'y a pas moyen de vous rencontrer.

GÉRONTE.
Il y a une heure que je suis devant toi. Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a ?

SCAPIN.
Monsieur…

GÉRONTE.
Quoi ?

SCAPIN.
Monsieur votre fils [...] est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde. [...] Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galère en mer, et, se voyant éloigné du port, il m'a fait mettre dans un esquif, et m'envoie vous dire que, si vous ne lui envoyez par moi tout à l'heure cinq cents écus, il va nous emmener votre fils en Alger.

GÉRONTE.
Comment ! diantre, cinq cents écus !

Molière

Les Fourberies de Scapin, acte II, scène 7

1671

Scapin soutient Léandre, son maître, qui ne souhaite pas se marier avec la femme choisie par son père Géronte. Pour l'aider, Scapin imagine une ruse qui consiste à faire croire au père que son fils a été enlevé et qu'une rançon est demandée. La ruse de Scapin repose sur la maîtrise de la situation qu'il dramatise totalement. Les didascalies soulignent que Scapin met en scène sa recherche affolée et donc exagérée de Géronte. Les nombreuses questions de Géronte qui restent sans réponse montrent que Scapin refuse par stratégie délibérée de lui répondre. Enfin, la ruse de Scapin est explicitement dévoilée par l'invention de l'enlèvement de Léandre. Scapin maîtrise la situation du début jusqu'à la fin car Géronte croit à ce qui lui est dit et se décide finalement à donner l'argent de la rançon.

On retrouve une structure précise dans les comédies de Molière, chaque acte a une fonction :

  • Le premier acte place le cadre, les personnages, l'intrigue : on parle d'acte d'exposition.
  • Le deuxième acte concerne davantage l'action avec le déroulement de la ruse : on parle d'acte concentré sur l'action.
  • Le troisième et dernier acte a pour but de résoudre l'action et les problèmes soulevés par la ruse : on parle d'acte de dénouement. Dans ce dernier acte, le spectateur découvre les conséquences des ruses et des stratagèmes mis en place par les personnages.

Le retournement de situation

Le retournement de situation constitue un rebondissement important dans l'intrigue et dans la réussite de la ruse. Il s'agit d'un bouleversement inattendu dans l'intrigue.

ARGANTE.
Venez, mon fils, venez vous réjouir avec nous de l'heureuse aventure de votre mariage. Le ciel…

OCTAVE, sans voir Hyacinthe.
Non, mon père, toutes vos propositions de mariage ne serviront de rien. Je dois lever le masque avec vous et l'on vous a dit mon engagement.

ARGANTE.
Oui ; mais tu ne sais pas….

OCTAVE.
Je sais tout ce qu'il faut savoir. [...] Non, vous dis-je, mon père, je mourrai plutôt que de quitter mon aimable Hyacinthe. (Traversant le théâtre pour aller à elle.) Oui, vous avez beau faire, la voilà celle à qui ma foi est engagée ; je l'aimerai toute ma vie, et je ne veux point d'autre femme…

ARGANTE.
Hé bien ! c'est elle qu'on te donne. Quel diable d'étourdi, qui suit toujours sa pointe !

Molière

Les Fourberies de Scapin, acte III, scène 10

1671

Le retournement de situation, ici, est un élément joyeux pour Octave : il va épouser celle qu'il souhaitait, à savoir Hyacinthe. Sa ruse a fonctionné mais plus encore, il se retrouve dans la légalité de ce mariage : son père lui donne son consentement. Les masques sont levés. Une fois les filles retrouvées, les pères peuvent offrir, comme convenu, leur main. Hyacinthe était bien destinée à Octave. Ce rebondissement permet en plus de proposer une fin heureuse à cette comédie de Molière.

B

L'importance du rire

Le rire est très important dans la mise en scène de la ruse, particulièrement au théâtre : les plus forts sont tournés en ridicule. Pour susciter le rire chez le lecteur ou chez le spectateur et pour assurer la bonne réussite de la moquerie, les auteurs utilisent des techniques pour faire rire. Ces techniques correspondent à différents types de comique dans les textes.

Comique de mots

Le comique de mots repose sur les mots : les jurons, les insultes, les jeux de mots.

Dans Les Fourberies de Scapin, la répétition de « diantre » ou de « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » par Géronte relève du comique de mots.

Comique de situation

Le comique de situation repose sur une situation qui suscite le rire.

Lorsque les autres personnages prennent Sganarelle pour un médecin dans Le Médecin malgré lui, les spectateurs rient.

Comique de caractère

Le comique de caractère correspond à une caricature de certains traits de caractère.

Harpagon est l'incarnation de l'avarice. Son trait de caractère devient d'ailleurs le titre de la pièce de Molière : L'Avare (1668). Harpagon reste jusqu'à la fin de la pièce, un avare incorrigible passionné par son argent et obsédé par la disparition de son coffre rempli de pièces d'or.

Comique de gestes

Le comique de gestes repose sur les gestes des personnages qui font rire.

Les coups de bâton que Sganarelle reçoit dans Les Fourberies de Scapin amusent le spectateur.

IV

Les finalités de la ruse

A

Plaire et divertir

Les comédies, les fables et les réécritures contribuent à faire rire le spectateur, en suivant le précepte du poète Horace : placere et docere, « plaire et instruire ». Il s'agit, pour le dramaturge, d'utiliser la ruse pour amuser le public, souvent en ridiculisant un personnage important ou pompeux. Les animaux comme personnages, les personnages stéréotypés comme les valets, les petits-bourgeois, les prêtres, les époux trompés suscitent naturellement le rire. Ils garantissent au lecteur ou au spectateur des moments plaisants et divertissants.

Dans La Farce de Maître Pathelin, Pathelin manipule le drapier en feignant la maladie, puis Agnelet bêle délibérément devant le juge. Le juge et Maître Pathelin finissent embarrassés, ce qui crée un comique de situation jubilatoire.

B

Critiquer les puissants ou dénoncer un abus d'autorité

Par la ruse, le dramaturge offre aux plus faibles un moyen d'exposer, de moquer ou de contester le pouvoir des puissants de façon astucieuse.

(Dans la scène 9 de l'acte I de la comédie Le Mariage de Figaro, Figaro, Suzanne et Chérubin se jouent du comte grâce à un stratagème verbal. Le comte fait la cour à Suzanne, qui lui rappelle qu'il avait aboli le droit de cuissage. Entendant Basile, le comte veut se cacher derrière le fauteuil. Suzanne s'interpose et Chérubin passe de l'autre côté du fauteuil. Suzanne le couvre avec une robe.)

LE COMTE (à Suzanne, feint de juger la situation).
… était-il avec vous, Basile ?

SUZANNE (défensive).
Il n'y a tromperie ni victime ; il était là lorsque vous me parliez.

LE COMTE.
Ruse d'enfer ! je m'y suis assis en entrant.

SUZANNE (malicieuse).
Il me priait d'engager madame à vous demander sa grâce. Votre arrivée l'a si fort troublé, qu'il s'est masqué de ce fauteuil.

LE COMTE.
Autre fourberie ! je viens de m'y placer moi-même.

CHÉRUBIN (qui se découvre).
Hélas, monseigneur, j'étais tremblant derrière.

LE COMTE.
C'est donc une couleuvre que ce petit… serpent-là !

Beaumarchais

Le Mariage de Figaro

1778

Suzanne, Chérubin et Figaro jouent de concert pour faire douter le comte : les mots soigneusement choisis, le ton innocent, tout pousse le comte à s'interroger sur une supposée tromperie. Chacun y met un mot, une idée. Le comte de sent piégé. Homme de pouvoir, le comte est ridiculisé par ses inférieurs, qui détournent ses propres mots pour le confondre ; un coup d'esbroufe verbal, typique de la critique sociale dans cette comédie.

C

Une réflexion sur les rapports humains

L'utilisation de la ruse au théâtre incite le lecteur ou le spectateur à réfléchir sur les rapports humains. Cette réflexion aboutit généralement à une critique de la société et des rapports humains dans différents domaines : social, religieux, sentimental.

C'est le cas pour la comédie de mœurs. Il s'agit d'un sous-genre de la comédie qui se développe à partir du XVIIe siècle. Elle dénonce les travers d'une époque, d'un groupe ou d'une classe sociale. La comédie de mœurs ne remet rien en cause de manière fondamentale. Il s'agit d'amuser le spectateur par une peinture satirique et plaisante d'une communauté.

Marivaux est l'auteur de nombreuses comédies de mœurs, notamment Les Fausses Confidences. Dans cette comédie de mœurs, le valet Dubois orchestre une série de stratagèmes pour pousser sa maîtresse, Araminte, à aimer son maître Dorante. Il manipule les confidences, les lettres et les portraits pour semer le doute et l'émotion, tout en exposant les fragilités et les désirs humains.

ARAMINTE.
Il est vrai ; et tu me surprends à mon tour. Serait-il capable de quelque mauvaise action, que tu saches ? Est-ce que ce n'est pas un honnête homme ?

DUBOIS.
Lui ! il n'y a point de plus brave homme dans toute la terre ; il a, peut-être, plus d'honneur à lui tout seul que cinquante honnêtes gens ensemble. Oh ! c'est une probité merveilleuse ; il n'a peut-être pas son pareil.

ARAMINTE.
Eh ! de quoi peut-il donc être question ? D'où vient que tu m'alarmes ? En vérité, j'en suis toute émue.

DUBOIS.
Son défaut, c'est là. (Il se touche le front.) C'est à la tête que le mal le tient.

ARAMINTE.
À la tête ?

DUBOIS.
Oui, il est timbré, mais timbré comme cent.

ARAMINTE.
Dorante ! il m'a paru de très bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie ?

DUBOIS.
Quelle preuve ? Il y a six mois qu'il est tombé fou ; il y a six mois qu'il extravague d'amour, qu'il en a la cervelle brûlée, qu'il en est comme un perdu ; je dois bien le savoir, car j'étais à lui, je le servais ; et c'est ce qui m'a obligé de le quitter, et c'est ce qui me force de m'en aller encore, ôtez cela, c'est un homme incomparable.

ARAMINTE, un peu boudant.
Oh bien ! il fera ce qu'il voudra ; mais je ne le garderai pas : on a bien affaire d'un esprit renversé ; et peut-être encore, je gage, pour quelque objet qui n'en vaut pas la peine ; car les hommes ont des fantaisies…

DUBOIS.
Ah ! vous m'excuserez ; pour ce qui est de l'objet, il n'y a rien à dire. Malepeste ! sa folie est de bon goût.

ARAMINTE.
N'importe, je veux le congédier. Est-ce que tu la connais, cette personne ?

DUBOIS.
J'ai l'honneur de la voir tous les jours ; c'est vous, Madame.

ARAMINTE.
Moi, dis-tu ?

DUBOIS.
Il vous adore ; il y a six mois qu'il n'en vit point, qu'il donnerait sa vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant. Vous avez dû voir qu'il a l'air enchanté, quand il vous parle.

Marivaux

Les Fausses Confidences

1737

Dans l'acte I, scène 14, Dubois fait à Araminte une fausse confidence en lui révélant l'amour secret de Dorante pour elle, alors que ce dernier n'ose pas l'exprimer lui-même. La ruse de Dubois ne s'arrête pas là.

  • Il révèle à Araminte l'amour de Dorante (I, 14).
  • Il s'arrange pour rendre Marton jalouse (I, 17).
  • Il fait apporter un portrait d'Araminte (II).
  • Il fait écrire à Dorante une fausse lettre qui confie son amour à un ami (III, 1), puis la fait intercepter par Marton (III, 2 et 3), pour qu'elle soit lue publiquement (III, 8).
  • Il dit à Araminte que Dorante est parti malheureux.

Dans cette comédie de mœurs, Dubois utilise les émotions humaines (la jalousie, l'amour-propre), pour influencer les décisions d'Amarinte. Les personnages cachent leurs véritables intentions derrière des apparences, questionnant ainsi la sincérité des relations humaines. La pièce expose les inégalités de classe et les stratagèmes utilisés pour les contourner. Il s'agit de questionner les vérités cachées derrière les apparences.

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