L'industrialisation de la France sous le Second Empire Cours

Sommaire

IL'économie française bouleversée par l'industrialisation entre 1848 et 1870AMécanisation et croissance économique1Une nouvelle source d'énergie : le charbon2L'industrie et les innovations techniques3Un nouvel espace : l'usineBL'industrialisation de la France sous le Second Empire : le rôle de Napoléon III1Un interventionnisme idéologique2Un interventionnisme économique : la politique de grands travaux3Un interventionnisme diplomatique4Un interventionnisme politiqueIISociété française et industrialisation : les évolutions sociales entre 1848 et 1870AUne lente transition démographiqueBLa société française : une société à dominante rurale1Une société composée majoritairement de paysans2Les évolutions du monde agricoleCUrbanisation : exode rural et nouvelles classes sociales1L'émigration vers les villes2Un nouveau groupe social : les ouvriers3La question ouvrière : une politique ambiguë

L'industrialisation est un processus né en Grande-Bretagne au milieu du XVIIIe siècle et qui se diffuse en Europe de l'Ouest au XIXe siècle. La France s'industrialise à partir des années 1840. Progressivement, grâce à la mécanisation et à la multiplication des usines, le secteur industriel occupe une place importante dans l'économie française. L'originalité de la France est que le secteur agricole reste un pilier économique : la population est très majoritairement rurale

L'industrialisation a des conséquences sociales. Elle fait naître la classe ouvrière et génère des tensions sociales puisque les ouvriers s'opposent aux bourgeois en réclamant une amélioration de leurs conditions de travail et de vie. Entre 1848 et 1870, la IIe République puis le Second Empire de Napoléon III doivent prendre en compte la question sociale qui devient un enjeu politique central.

\textcolor{dodgerblue}{\Rightarrow}  Quelles sont les mutations économiques et sociales qui transforment la France entre 1848 et 1870 ? 

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I

L'économie française bouleversée par l'industrialisation entre 1848 et 1870

Industrialisation

L'industrialisation est un processus de transformation économique marqué par le développement des activités industrielles qui deviennent le principal facteur de la croissance économique.

L'industrialisation se décompose en deux phases :

  • La première industrialisation s'étire sur environ un siècle. Elle a pour berceau l'Angleterre dans les années 1760 puis elle se diffuse en Europe occidentale et au Nord-Est des États-Unis d'Amérique jusqu'en 1860
  • La deuxième industrialisation commence en Allemagne et aux États-Unis avant de se diffuser jusque dans les années 1930. À partir de 1850, l'industrialisation de la France se fait dans un contexte très favorable

 

Entre 1850 et 1873, l'économie européenne connaît un cycle de forte croissance économique estimé à plus de 4 % par an, alors qu'elle était inférieure à 0,5 % par an avant 1850. Grâce à l'industrialisation, tous les indicateurs économiques (la production, l'emploi, les profits, les salaires et la consommation) augmentent, alimentant ainsi un cercle économique vertueux.

A

Mécanisation et croissance économique

C'est au cours des années 1840, que la France entame son processus d'industrialisation. En une trentaine d'années, l'économie française se réorganise puisque le secteur industriel accélère la croissance économique, reléguant l'agriculture en seconde position. 

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Une nouvelle source d'énergie : le charbon

L'industrialisation française est permise grâce à l'utilisation de nouvelles sources d'énergie. À côté des traditionnelles énergies hydrauliques et du bois, l'exploitation d'une ressource naturelle alternative se développe : la houille.

Houille

La houille est un type de charbon composé de végétaux fossilisés qui forment des couches souterraines de roches noires.

Difficile à extraire du sous-sol, le charbon est cependant une source d'énergie puissante car, une fois chauffée, il se consume lentement et dégage beaucoup d'énergie. En 1769, le Britannique James Watt met à profit cette nouvelle source d'énergie pour mettre en mouvement un mécanisme : c'est l'invention de la machine à vapeur qui révolutionne l'activité humaine. 

En France, la mécanisation (multiplication des machines à vapeur dans les secteurs de l'industrie et des transports), a un effet direct sur l'explosion de la demande de charbon, surnommé « le pain noir ». Pour la satisfaire, des compagnies spécialisées dans l'extraction de la houille donnent naissance aux bassins houillers aussi qualifiées de « pays noirs ».

Entre 1848 et 1870, le nombre de « gueules noires » travaillant dans les mines est multiplié par 2,5.

Date Nombre de travailleurs
1848 32 000
1870 83 000

 

Ces régions minières sont localisées dans le Nord et le Pas-de-Calais, dans l'Est et notamment en Lorraine ainsi que dans la région de la Loire. De puissantes compagnies comme « la Compagnie des mines d'Anzin » ou la « Compagnie des mines de la Loire » y aménagent des puits de plus en plus profonds pour extraire de plus en plus de charbon.

Ces régions deviennent des espaces de forte concentration de main-d'œuvre puisque, en plus des « gueules noires » qui descendent extraire le charbon, le nombre d'ouvriers qui l'exploite en surface augmente lui aussi. Les usines viennent s'installer à proximité de leur matière première pour faire des économies de transports, augmenter la production et les profits.

Les chiffres reflètent l'importance que prennent le charbon et la mécanisation dans l'économie française.

Entre 1840 et 1870 :

  • la production de charbon passe de 3 à 15 millions de tonnes ;
  • la consommation passe de 4 à 20 millions de tonnes. 

 

La puissance délivrée par toutes les machines à vapeur utilisées dans les usines et dans les transports passe de 40 000 chevaux-vapeur en 1840 à 900 000 en 1870.

« Cheval-vapeur »

Le « cheval-vapeur » est une unité de mesure inventée par James Watt pour convertir la puissance d'un cheval à celle d'une machine à vapeur. Elle équivaut à la puissance nécessaire à un cheval pour soulever un poids de 75 kg en un mètre et en une seconde.

Un cheval-vapeur équivaut à environ 740 watts, la puissance d'un micro-onde aujourd'hui.

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L'industrie et les innovations techniques

L'industrie est rythmée par des innovations techniques

L'industrie textile augmente sa productivité grâce à la généralisation des machines dans les filatures de coton. Dans les ateliers de tissage, les métiers à tisser mécaniques qui fonctionnent à la vapeur répondent à la hausse de la demande de tissu liée à la croissance démographique. Malgré la loi de 1841 qui protège de l'usine les enfants de moins de 8 ans, les patrons du textile emploient souvent de jeunes, voire très jeunes enfants, pour démêler les fils dans les machines.

En 1870, le secteur textile emploie à lui seul 50 % des ouvriers français.

La sidérurgie est le deuxième secteur-clé de l'industrie française. Elle reste dominée par la production du fer, qui a pour principal inconvénient d'être peu résistant, et de la fonte qui est très cassante.

Production de fonte en France
Date Production de fonte (en tonnes)

1848

400 000

1871

1 000 000

Le secteur sidérurgique est dynamisé par la demande croissante d'acier, un métal à la fois plus léger, plus souple et plus résistant utilisé pour la fabrication de machines, d'outils, de bateaux ou encore de rails métalliques. 

Quelques grandes familles industrielles dominent ce secteur. C'est notamment le cas des Wendel à Hayange en Moselle et des Schneider au Creusot en Saône-et-Loire.

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Statue d'Eugène Schneider au Creusot

Domaine public, © Wikimedia Commons

Les Schneider inventent le marteau-pilon à vapeur et se diversifient dans la fabrication d'armes comme les canons pour répondre aux commandes de l'État. L'usine du Creusot fait travailler 2 000 ouvriers répartis dans ses mines de fer et de charbon, ses forges, ses hauts-fourneaux, ses laminoirs et ses ateliers de construction d'où sortent une cinquantaine de locomotives chaque année en 1850. En 1870, le Creusot embauche 10 000 ouvriers. En quelques années, Eugène Schneider a fait de la petite ville du Creusot l'un des plus grands complexes sidérurgiques d'Europe.

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Marteau-pilon des forges du Creusot

Domaine public, © Wikimedia Commons

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Un nouvel espace : l'usine

L'industrialisation rend nécessaire le réaménagement des espaces de productions qui sont rationnalisés dans le but produire plus pour faire plus de profits. Le défi des industriels consiste à concentrer au même endroit les matières premières, les machines, la main d'œuvre ouvrière et le personnel de direction. Ce changement d'échelle donne naissance à un nouveau type d'espace : l'usine. Organisées en espace de conception, de production, de stockage et de direction, les usines s'installent à proximité de leurs deux matières premières : l'énergie et la main-d'œuvre. 

Des régions industrielles se forment :

  • dans le Nord autour de Lille ;
  • à l'Est autour de Strasbourg ; 
  • dans la région lyonnaise ; 
  • dans la vallée de la Seine autour du Havre, Rouen et Paris qui compte plus de 2 millions d'habitants en 1870. 

 

Dans ces régions, les usines aménagent à proximité de vastes cités ouvrières pour loger, fidéliser et mieux contrôler la main-d'œuvre. 

Si partout en Grande-Bretagne et en Allemagne la multiplication des usines fait disparaître le travail à domicile et diminuer l'artisanat, ce n'est pas le cas en France. La particularité, voire le paradoxe français, c'est le maintien d'un tissu très dense de petites unités de production. L'industrie française est davantage portée par les petits ateliers que par les grandes usines qui restent minoritaires.

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Usine à Saint-Chamont en 1862

Domaine public, © Wikimedia Commons

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Saint-Etienne et ses manufactures en 1860

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B

L'industrialisation de la France sous le Second Empire : le rôle de Napoléon III

Lors du Second Empire, entre 1852 et 1870, Napoléon III fait de l'État un acteur majeur de l'économie.

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Un interventionnisme idéologique

Napoléon III est très influencé par les idées du saint-simonisme.

Saint-simonisme

Le saint-simonisme est une doctrine, fruit des pensées du comte de Saint-Simon, qui a observé les prémisses de l'ère industrielle au début du XIXe siècle. Il en tire une conviction : la puissance d'un État repose avant tout sur ses « industriels », c'est-à-dire sur tous ceux qui entreprennent dans l'économie : les patrons, les ouvriers, les paysans, les ingénieurs ou les banquiers. Selon lui, l'État doit non seulement les encourager à entreprendre mais les aider en mettant en place des structures de soutien matériel et financier.

Napoléon III stimule la modernisation du système bancaire qui doit permettre aux Français d'obtenir des crédits pour entreprendre et consommer :

  • Le « Crédit foncier » et le « Crédit mobilier », à l'initiative des frères Émile et Isaac Pereire, ouvrent leurs portes en 1852.
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Émile et Isaac Pereire
  • le « Crédit Lyonnais » en 1863 ;
  • la « Société Générale » en 1864 ;
  • la « Banque de Paris » en 1869. 

Les Français viennent déposer leur salaire et leur épargne sur un « compte en banque ». La banque utilise cet argent pour accorder des prêts à intérêts aux particuliers et aux entrepreneurs. 

Napoléon III permet aussi la naissance de nouveaux types d'entreprises : les « SARL » et les « SA ».

SARL (Sociétés à responsabilité limitée)

Les SARL encouragent l'entrepreneuriat : il s'agit d'entreprises qui, en cas de faillite, limitent le risque de pertes des associés au montant de leur apport initial.

SA (Sociétés Anonymes)

Les SA sont des entreprises dont le capital est divisé en actions cotées à la Bourse de Paris et dont la direction est confiée à un conseil d'administration réunissant l'ensemble des actionnaires qui sont rémunérés sous la forme de dividendes très élevés ou très faibles selon les cours de la Bourse.

C'est donc la naissance en France du capitalisme financier.

2

Un interventionnisme économique : la politique de grands travaux 

Napoléon III est conscient du retard industriel français. Il fait donc de la modernisation de la France une priorité de son régime. Elle se concrétise dans le lancement d'une ambitieuse politique de grands travaux qui transforme la France en un immense chantier pendant près de 20 ans.

La densification du réseau de transports stimule les échanges commerciaux et rend accessible l'ensemble du territoire : 

  • Le réseau ferroviaire français passe d'environ 3 000 km en 1850 à 23 000 km en 1870. La ligne « Paris-Lyon-Méditerranée », inaugurée en 1855 par l'empereur lui-même, fait passer le trajet Paris-Marseille de huit jours à quatorze heures. Six compagnies privées se partagent son exploitation et transportent 20 millions de voyageurs et 3 millions de tonnes de marchandises en 1850 puis 100 millions de voyageurs et 45 millions de tonnes de marchandises 20 ans après
  • Le réseau routier double, des canaux et des ports sont créés, comme à Saint-Nazaire, et d'autres sont agrandis comme ceux de Marseille, de Bordeaux et du Havre. 
  • Le réseau télégraphique permet de transmettre des télégrammes écrits codés grâce à des impulsions électriques. Il passe de 2 000 à 40 000 km de lignes, améliorant ainsi la circulation des informations

 

Le baron Haussmann, préfet de la Seine, fait entreprendre des travaux pharaoniques pour faire de Paris une capitale moderne. Au centre-ville, 20 000 bâtiments sont détruits et deux fois plus sont construits. Les quartiers sombres et insalubres font place à des quartiers modernes composés d'immeubles haussmanniens uniformes équipés de l'eau et du gaz. Les rues étriquées et sinueuses sont remplacées par de larges avenues bordées d'arbres qui facilitent l'aération et la circulation. Les gares du Nord et de l'Est ainsi que l'opéra Garnier sont construits.

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Haussmann
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Avenue parisienne, Jean Béraud

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Un interventionnisme diplomatique

Napoléon III fait de l'économie un levier important du maintien de la France dans le club des grandes puissances européennes. Il cherche à stimuler la production française en signant avec le Royaume-Uni un traité de libre-échange en 1860. Concurrencés par les produits anglais à bas coût qui entrent sur le marché français, les industriels doivent se moderniser et s'ouvrir au monde pour rester compétitifs.

Le volume des marchandises exportées par la France est multiplié par six entre 1848 et 1870.

Napoléon III met en scène la puissance et la modernité industrielle du Second Empire afin d'impressionner les monarques européens venus visiter les deux Expositions universelles organisées à Paris en 1855 puis en 1867. Elles sont l'occasion pour les industriels d'exposer leurs innovations et de donner l'image d'un progrès universel reposant sur la science et les techniques dans d'immenses bâtiments construits pour l'occasion dans le centre-ville, comme le « palais de l'industrie ».

Les Expositions universelles accueillent chacune 5 millions de visiteurs.

En 1870, la première phase d'industrialisation de la France lui permet de se maintenir dans le club des grandes puissances industrielles. Elle réalise 10 % de la production industrielle mondiale contre 13 % pour l'Allemagne, 23 % pour les États-Unis, 32 % pour la Grande-Bretagne et 22 % pour le reste du monde.

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Vue officielle à vol d'oiseau de l'exposition universelle de 1867, Eugène Ciceri et Philippe Benoist, 1867

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Un interventionnisme politique

Napoléon III fait de l'économie l'un des éléments-clés de sa politique de grandeur nationale dont le but est de renforcer sa popularité. La stratégie de Napoléon III consiste à accentuer la croissance économique afin que : 

  • les bourgeois satisfaits de leurs profits le soutiennent ;
  • les paysans rassurés par l'ordre et la prospérité lui donnent leurs voix lors des plébiscites ;
  • les ouvriers occupés à produire n'organisent pas d'insurrections. 

 

Napoléon III est persuadé qu'il peut faire de l'industrialisation un facteur de paix sociale permettant la longévité du régime impérial.

II

Société française et industrialisation : les évolutions sociales entre 1848 et 1870

Au cours du Second Empire, entre 1852 et 1870, la population française est marquée par des transformations sociales qui sont, pour la plupart, engendrées par l'industrialisation. Les évolutions sociales font se côtoyer des éléments de permanence, aspects de la société qui ne changent pas, et des mutations.

A

Une lente transition démographique

Contrairement à ses voisins dont la population connaît une forte croissance, la population française augmente peu et lentement. Pendant que la population du Royaume-Uni passe de 20 à 27 millions et celle de l'Allemagne de 35 à 41 millions entre 1850 et 1870, la population française ne passe quant à elle que de 35 à 37 millions. Cette lente croissance démographique s'explique par la transition démographique. La France l'achève beaucoup plus tôt que ses voisins.
La France voit son taux de natalité chuter pour atteindre un niveau bas autour de 20 ‰ vers 1860.

Taux de natalité

Le taux de natalité est le nombre de naissances pour 1 000 habitants en un an.

Cette baisse de la fécondité peut s'expliquer par une sorte de crainte du lendemain, notamment à cause de la répétition des épisodes révolutionnaires. 
L'évolution des mentalités des couples fait de la famille de 2 ou 3 enfants maximum le nouveau modèle familial
Dans le même temps, le taux de mortalité atteint lui aussi un niveau relativement bas, notamment grâce aux progrès de l'alimentation, de l'hygiène et des soins.

Taux de mortalité

Le taux de mortalité est le nombre de décès pour 1 000 habitants en un an.

La durée de vie moyenne des Français s'allonge, l'accroissement naturel se ralentit et la population vieillit.

En trois décennies, les Français gagnent quatre années d'espérance de vie en moyenne : elle passe de 39 ans en 1848 à 43 ans en 1870.

Cette faiblesse démographique constitue un handicap économique, puisque la main-d'œuvre augmente lentement et vieillit. De plus, en cas de guerre, le réservoir de soldats s'en trouve limité. 
Dans les années 1850, pour satisfaire le besoin de main-d'œuvre, le secteur industriel commence à faire appel à l'immigration. La France accueille des Belges, des Allemands et des Italiens mais dans des proportions encore très minimes.

En 1870, le nombre d'immigrés est estimé à environ 650 000, soit moins de 2 % de la population.

B

La société française : une société à dominante rurale

1

Une société composée majoritairement de paysans

En France, les campagnes restent : 

  • le lieu de vie d'environ 27 millions de personnes, soit trois Français sur quatre ;
  • le lieu de travail d'un Français sur deux puisque 50 % de la population active travaillent encore dans l'agriculture en 1870

 

La société rurale vit dans un cadre économique et culturel traditionnel. Les agriculteurs vivent dans leurs villages, au rythme des saisons qui dictent le calendrier des travaux des champs, et restent sous l'influence de l'Église et des notables locaux. Très attachés au maintien de l'ordre et au respect du droit de propriété, il forme le socle sur lequel s'appuie le régime impérial

2

Les évolutions du monde agricole

Le monde rural connaît pourtant quelques changements significatifs qui sont des conséquences directes ou indirectes de l'industrialisation.

Dans le Nord et le Bassin parisien, les grandes exploitations céréalières sont les premières à s'équiper « d'engins agricoles » :

  • La moissonneuse mécanique est inventée par l'Américain McCormick en 1834. 
  • La première batteuse mécanique mobile française est mise au point par l'industriel Célestin Gérard en 1866. Elle permet aux agriculteurs de poser le blé moissonné dans un réceptacle qui remue pour séparer la paille des grains. 
  • Les exploitations les plus riches remplacent même le cheval, qui se fatigue, par une machine à vapeur permettant de battre plus et plus vite. 

 

Ainsi, dans ces grandes exploitations, les rendements, les ventes et les profits agricoles augmentent : c'est la naissance d'une agriculture intensive et commerciale.

Le nombre d'ouvriers agricoles nécessaire pour cultiver un hectare de blé passe de 30 à 5.

Mais ces grandes exploitations rentables restent des exceptions car l'immense majorité des agriculteurs français sont des petits propriétaires qui produisent manuellement des quantités faibles destinées davantage à la subsistance qu'à la vente. Pour augmenter les rendements agricoles, ces petits exploitants réduisent les jachères, utilisent la charrue de Dombasle qui permet des labours plus efficaces ainsi que de nouveaux engrais naturels comme la chaux qui limite l'acidité des sols.

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Batteuse mécanique en 1861

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Le secteur agricole bénéficie des aménagements lancés par le Second Empire comme l'assèchement des marais et les défrichements qui permettent d'accroître les surfaces cultivables. La production agricole double sous le Second Empire et, grâce à la hausse des prix des produits agricoles, le salaire moyen des agriculteurs propriétaires augmente de 30 % entre 1850 et 1870.

Cependant, en bas de l'échelle sociale agricole, 3 millions de ruraux non propriétaires, louent leur force de travail pour un salaire journalier d'environ 1,35 franc vers 1865 (sachant qu'à cette date un franc équivaut à un peu plus de trois euros).

C

Urbanisation : exode rural et nouvelles classes sociales

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L'émigration vers les villes

Les ruraux qui ne profitent pas de cette croissance économique font le choix radical de quitter définitivement la campagne pour aller travailler dans les usines en ville : c'est l'exode rural. Sous le Second Empire, un million de ruraux émigrent vers les villes qui voient mécaniquement leur nombre d'habitants augmenter : c'est l'urbanisation. Les urbains restent minoritaires dans la population totale, mais leur nombre augmente de 9 à 14 millions entre 1850 et 1870 :

  • Attractive, la capitale parisienne double sa population qui passe de 1 à presque 2,5 millions d'habitants en 20 ans. 
  • En province, Marseille passe de 200 000 à 400 000 habitants et Lyon de 180 000 à 360 000. 

 

Malgré ces chiffres, l'urbanisation reste assez lente en France par rapport à ses voisins européens.  

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Entrée par le Faubourg Saint-Marceau, Paris, Charles Méryon, 1850

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Un nouveau groupe social : les ouvriers

L'industrialisation reconfigure la composition de la société française en donnant naissance à un nouveau groupe social : les ouvriers.

Le nombre d'ouvrier passe d'environ 3 millions en 1850 à 5 millions en 1870, soit un quart de la population active.

Progressivement, les ouvriers adoptent une « conscience de classe ». En partageant les mêmes conditions de travail et de vie, les mêmes pratiques culturelles, les mêmes difficultés et les mêmes revendications, les ouvriers se solidarisent et forment progressivement un groupe social à part. Inférieurs à la bourgeoisie et aux classes moyennes, les membres de la classe ouvrière industrielle ont en commun le labeur et la précarité. Ils sont salariés par des patrons qui leur versent une faible rémunération en échange d'un travail physique ne demandant qu'un niveau de qualification limitée. Il travaillent souvent plus de 12 heures par jour, sans vacances et dans des conditions rendues difficiles par la dangerosité des machines, la charge de travail surélevée, la soumission aux ordres des chefs et la crainte du licenciement.

Cette situation d'exploitation et de soumission aux patrons fait dire au philosophe Karl Marx, auteur en 1848 du Manifeste du Parti communiste, que les ouvriers sont des « prolétaires ». Selon Marx, le sort du « prolétariat » ne peut s'améliorer qu'en remportant la « lutte des classes ». Il appelle les ouvriers à la révolution pour renverser le système capitaliste, prendre le pouvoir aux bourgeois et établir une nouvelle société égalitaire sans classe où toutes les richesses seront mises en « commun » et redistribuées à chacun selon ses besoins par l'État socialiste.

Karl Marx

Manifeste du Parti communiste

1848

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Karl Marx

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La situation des ouvriers devient progressivement un sujet incontournable en raison de leur nombre et de leur capacité à perturber la production des usines et le climat social de l'État. C'est ce que l'on appelle « la question sociale ». La gestion de la classe ouvrière devient un enjeu économique majeur pour les patrons et une question centrale pour le gouvernement. La majorité des patrons capitalistes exploitent les ouvriers, mais certains patrons se démarquent en développant des expériences industrielles et sociales très originales.

Jean Dollfus construit à ses frais une cité ouvrière à côté de son usine textile de Mulhouse en 1853 : il reçoit pour cela une importante subvention de Napoléon III qui soutient cette initiative sociale.

À Guise, dans l'Aisne, en 1859, Jean-Baptiste Godin ouvre à côté de son usine de poêle en fonte, un vaste bâtiment abritant de nombreux appartements dont les ouvriers sont propriétaires. Baptisé le « familistère » ou « palais social », cet espace est géré collectivement par les ouvriers qui y bénéficient de services inédits comme un économat, des crèches, une école, un théâtre et même une piscine.

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Plan du « familistère de Guise »

Au Creusot, les Schneider construisent de vastes cités ouvrières surnommées « Schneider Ville » au milieu desquelles ils font ériger des statues à leur effigie.

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« Schneider ville » en 1860

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L'attitude de ces rares patrons qui font de leurs usines des « familles » dans lesquelles ils jouent le rôle de pères protecteurs s'appellent le « paternalisme ». Les mesures sociales paternalistes permettent aussi de renforcer leur emprise sur une main-d'œuvre ouvrière qui certes a de meilleures conditions de vie mais aussi davantage de contrôle, de dépendance, et de soumission à ces patrons qui n'hésitent pas à s'immiscer dans leur vie privée.

3

La question ouvrière : une politique ambiguë

Pour l'État, la question ouvrière revêt un intérêt majeur et devient même progressivement l'enjeu central de la vie politique française. La IIe République cherche à apporter rapidement des réponses à la question sociale. Les « ateliers nationaux » permettent le plein emploi et réduisent l'extrême pauvreté. Mais l'espoir du « printemps des ouvriers » de voir s'épanouir une république démocratique et sociale est rapidement éteint par l'élection d'une majorité bourgeoise, donc davantage favorable au patron, à l'Assemblée. Les ateliers nationaux sont fermés et les révoltes ouvrières de juin 1848 sont sévèrement réprimées par le gouvernement conservateur. Se sentant trahis, les ouvriers deviennent alors des opposants au régime.

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Barricade de Paris en 1848, Friedrich Martersteig

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Dès le 15 décembre 1851, deux semaines seulement après son coup d'État du 2 décembre, le « prince-président » Louis-Napoléon Bonaparte prend une circulaire qui accorde aux ouvriers le repos hebdomadaire. Les ouvriers peuvent désormais prétendre à un jour chômé par semaine. Cette mesure est surtout électoraliste : il espère obtenir la sympathie des ouvriers pour qu'ils acceptent le rétablissement du régime impérial. Cette stratégie fonctionne : la classe ouvrière, satisfaite du retour du suffrage universel, ne défend pas la République lorsque Louis-Napoléon Bonaparte devient empereur. 

Sous le Second Empire, entre 1852 et 1870, Napoléon III mène une politique ambiguë, voire même contradictoire vis-à-vis de la classe ouvrière.

a. Les mesures en faveur de la classe ouvrière 

Cherchant à concilier capitalisme et question sociale, l'empereur fait plusieurs gestes en faveur de la classe ouvrière.

On observe à nouveau l'influence qu'a sur lui l'idéologie saint-simonienne qui considère que le partage équitable des richesses générées par l'industrialisation est le moyen le plus efficace pour apaiser le climat social.

Napoléon III donne son accord pour le développement des coopératives et des « société de secours mutuel » plus connues aujourd'hui sous le nom de « mutuelles ».

« Société de secours mutuel »

Les « sociétés de secours mutuel » sont des organisations privées d'entraide auxquelles les ouvriers adhèrent en payant une cotisation qui leur donne droit à des aides financières en cas d'accidents du travail, de maladie ou de chômage.

En 1862, on en compte déjà presque 5 000 qui assurent environ 600 000 ouvriers.

En 1864, le régime impérial, entré dans sa phase libérale, propose une mesure décisive en faveur de la classe ouvrière. Elle est défendue par le gouvernement d'Émile Ollivier et prévoit la suppression du « délit de coalition » qui, depuis la « loi Le Chapelier » de 1791, rendait illégal le moindre rassemblement de travailleurs. Votée par les députés en mai 1864, la « loi Ollivier » supprime le délit de coalition et « autorise les personnes à se regrouper temporairement et à cesser le travail pour manifester des intérêts communs relatifs à l'amélioration de leurs conditions de travail ». La grève devient possible car elle est dépénalisée. Mais elle reste illégale lorsqu'elle « porte atteinte à la liberté du travail », et lorsqu'elle « s'accompagne de violences ». Cette loi est aussi une manœuvre politique de Napoléon III qui cherche à gagner les voix de la classe ouvrière en les détournant de l'opposition républicaine qui conteste son régime. 

En 1868, il permet aussi la suppression d'un article du Code civil qui faisait que l'employeur était légalement supérieur à son employé en cas de litige devant la justice. 

b. Les mesures répressives 

Malgré des signaux positifs envoyés aux ouvriers, Napoléon III ne reconnaît pas le droit de réunion

Il place également les mutuelles sous surveillance car il les soupçonne de financer les mouvements de grève. 

Il maintient et renforce l'usage du « livret ouvrier » dont il fait une sorte de « passeport intérieur » pour contrôler les déplacements des ouvriers et empêcher qu'ils ne se coalisent pour cesser le travail et réclamer des mesures sociales. 

De plus, il fait systématiquement réprimer par l'armée les grèves comme lors de la grève des mineurs de La Ricamarie près de Saint-Étienne en juin 1869. Les soldats reçoivent l'ordre de tirer sur la foule et tuent 14 personnes. En janvier 1870, les ouvriers du Creusot commencent une grève massive pour protester contre le licenciement abusif de trois ouvriers qui réclamaient des mesures sociales à Eugène Schneider. Grand patron, maire et député adepte de la formule « classe laborieuse, classe dangereuse », il réclame directement à l'empereur l'intervention de l'armée. Napoléon III envoie 3 000 soldats. On relève 6 morts et 25 grévistes sont condamnés à des peines d'emprisonnement.

  • La France connaît d'importantes mutations économiques et sociales entre 1848 et 1870. Elles sont toutes générées par le processus d'industrialisation dans lequel entre la France à partir des années 1840
  • Lentement, l'économie française change. Renforcé par une nouvelle source d'énergie, le charbon, et des innovations techniques comme la machine à vapeur, le secteur industriel se développe. Progressivement, le travail artisanal manuel, domestique ou en atelier laisse la place à la production mécanique industrielle des ouvriers dans les usines. C'est notamment le cas dans les secteurs du textile et de la sidérurgie qui deviennent les moteurs de la croissance économique française
  • Sous l'effet de l'industrialisation, la société se reconfigure. Les ouvriers forment une nouvelle classe sociale qui revendiquent une amélioration de ses conditions de travail et de vie. Elle est en partie écoutée par la IIe République et le Second Empire qui prennent des réformes sociales. Elle est aussi réprimée par Napoléon III qui utilise la force contre les ouvriers grévistes. 
  • En 1870, la France achève la phase la première phase de son industrialisation. Celle-ci débouche sur une configuration originale, qui fait de la France une exception en Europe, puisque tout en étant industrialisée elle reste rurale agricole. Elle est aussi relativement « en avance » dans la législation sociale.