La justiceExemples et citations

I

La justice et la force

« La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste. Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

Blaise Pascal

Pensées, publié dans Revue des deux Mondes

1669

Pascal souligne ici qu'alors que ce qui est juste ne fait pas l'objet d'un accord entre les hommes, la reconnaissance de la force se fait aisément. Or, puisque tout homme se soumet à la force, c'est donc d'abord la force qui a régné et qui, par la suite, s'est donné une apparence de justice pour se légitimer. Pascal énonce donc d'une part que la justice sans la force est inefficace et, d'autre part, que la force s'impose toujours au détriment de la justice.

« Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit, et l'obéissance en devoir. »

Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social

1762

Ici, Rousseau souligne la limite de l'idée d'un droit du plus fort. En effet, la force ne peut constituer un droit, car elle n'est pas pérenne. Le plus fort n'est jamais assez fort pour toujours le rester : il peut toujours rencontrer plus fort que lui, ou plus rusé. En outre, toute personne vieillit : elle ne peut donc pas rester la plus forte éternellement. C'est donc parce que la force n'est pas une garantie à la manière d'un droit, qui vaut toujours, que le plus fort a besoin du droit pour pouvoir conserver sa supériorité.

« L'État, c'est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement ; et voici le mensonge qui s'échappe de sa bouche : "Moi, l'État, je suis le peuple." »

Friedrich Nietzsche

Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne

1883−1885

II

Les limites de la loi

« Un esprit sage ne condamnera jamais quelqu'un pour avoir usé d'un moyen hors des règles ordinaires pour régler une monarchie ou fonder une république. Ce qui est à désirer, c'est que si le fait l'accuse, le résultat l'excuse ; si le résultat est bon, il est acquitté. »

Nicolas Machiavel

Discours sur la première décade de Tite-Live

1531

Machiavel soutient qu'il n'y a pas de mauvais moyens en politique, mais seulement de bons ou de mauvais résultats. La sagesse en politique consiste donc à prêter attention aux résultats de l'action, et non aux moyens ayant permis d'atteindre ces résultats.

« Le respect de la loi vient après celui du droit. La seule obligation que j'ai le droit d'adopter, c'est d'agir à tout moment selon ce qui me paraît juste. »

Henry David Thoreau

La Désobéissance civile

1849

Lorsque Thoreau souligne que le respect du droit vient avant celui de la loi, il entend par là le droit idéal, c'est-à-dire la justice comme principe moral. En tant que principe moral, le droit est toujours supérieur à la loi, qui peut être injuste.

Antigone

L'histoire d'Antigone se déroule à Thèbes, sous le règne du roi Créon. Les deux frères d'Antigone, Polynice et Étéocle, se sont battus pour devenir le roi de Thèbes. Étéocle était sur le trône et son frère, revenant d'exil, désirait réclamer son titre de roi. Les deux frères trouvent la mort dans ce combat. Créon, plus proche parent, se retrouve donc roi de Thèbes, et décide de réserver aux deux frères un sort différent : l'un sera enterré dans les honneurs et selon les rites mortuaires de Thèbes, l'autre sera jeté à la fosse commune sans aucune cérémonie religieuse. C'est le point de départ de la révolte d'Antigone, pour qui ce sort réservé à son frère Polynice est inacceptable : malgré l'édit royal de Créon, celle-ci va tout de même donner à son frère un enterrement religieux.

Dans sa confrontation avec le roi Créon, Antigone oppose la loi humaine, qui émane du pouvoir politique, et la loi divine. Elle insiste sur le fait que la loi humaine est contingente : c'est celle d'une cité à un moment donné de son histoire, elle peut donc être injuste. À l'inverse, la loi divine, éternelle et immuable, incarne toujours la justice. Cette pièce permet donc de comprendre l'opposition entre la justice positive, qui varie selon les lieux et les temps, et l'idéal de justice, qui incarne une exigence morale supérieure, devant valoir universellement.

III

Justice et égalité

« Les principes de justice, sont ceux que des individus libres et rationnels, désireux de favoriser leurs propres intérêts et placés dans une situation initiale d'égalité, accepteraient et définiraient comme les termes fondamentaux de leur association. »

John Rawls

Théorie de la justice, (A Theory of Justice)

trad. Catherine Audard, Paris, © Éditions du Seuil (1987), 1971

Pour définir les principes de justice, c'est-à-dire les principes d'une société juste, il faut imaginer une situation où des individus libres, égaux et rationnels auraient à décider de la règle de répartition des places dans une société à venir. Dans cette situation, les hommes, ignorant tout de leurs préférences, de leur conception du bien et de la place qu'ils occuperont dans cette société, feront le choix des principes les plus justes possibles. Cette situation constitue pour Rawls la position originelle sous le voile d'ignorance.

« Le premier exige l'égalité d'attribution des droits et des devoirs de base. Le second, lui, pose que les inégalités socio-économiques […] sont justes si et seulement si elles produisent, en compensation, des avantages pour chacun et, en particulier, pour les membres les plus désavantagés de la société. »

John Rawls

Théorie de la justice, (A Theory of Justice)

trad. Catherine Audard, Paris, © Éditions du Seuil (1987), 1971

Le premier principe est un principe d'égalité des droits, et plus précisément d'un maximum de droits possible pour tous. C'est le principe du libéralisme politique. Selon ce principe, l'égalité absolue ne s'exerce qu'au niveau des droits politiques. La liberté doit donc avoir priorité sur l'égalité sociale.
Le second principe est un principe d'équité. Il énonce d'une part une égalité réelle des chances pour tous : les positions d'autorité et de responsabilité doivent être à la portée de tous. L'État doit donc faire en sorte que cette exigence soit effective dans la réalité. Il énonce d'autre part un principe de progrès économique et social pour la société dans son ensemble et pour les plus défavorisés avant tout.