Terminale ES 2016-2017
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Terminale ES 2016-2017

Désir et bonheur

Le bonheur paraît être une notion connue de tous : tout le monde en a déjà fait l'expérience. Pourtant, chacun met sous ce nom des choses très différentes. Il faut donc se demander s'il est possible de s'accorder sur sa définition et sur les moyens de l'atteindre.

Ce travail sur le bonheur implique également une étude de la notion de désir. En effet, la réalisation des désirs est souvent considérée comme l'un des éléments nécessaires au bonheur. Cette idée n'ira pas sans difficultés : si le désir est un mouvement qui pousse les individus vers des objets alors que le bonheur est un état stable et durable de bien-être, bonheur et désir sont peut-être contradictoires.

I

Le bonheur, un idéal inatteignable ?

A

Tentative de définition du bonheur

Bonheur

Le bonheur est un état durable de bien-être éprouvé par un individu, souvent compris comme l'état dans lequel tous les besoins et désirs de l'Homme sont satisfaits.

La première difficulté, lorsque l'on réfléchit au bonheur, est de savoir si l'on peut s'accorder sur sa définition. Si l'on veut penser les moyens de l'atteindre, il faut en premier lieu se demander ce qu'il est.

Communément, on pense que ce qui fait le bonheur est une affaire privée, subjective. Chacun pourrait ainsi déterminer ce qu'est le bonheur selon ses préférences et ses goûts.

Mais si chacun détermine le bonheur selon sa préférence, il devient difficile de savoir si le bonheur lui-même est vraiment atteint. Autrement dit, s'il n'y a pas de définition du bonheur sur laquelle s'entendre, on ne peut être certain d'avoir atteint le bonheur lorsqu'on se croit heureux, car le vrai bonheur pourrait être un sentiment plus fort, plus durable, ou plus intense.

C'est ce que souligne le philosophe Kant : le concept de bonheur est indéterminé car il est empirique, c'est-à-dire qu'il est défini par l'expérience de chacun.

Empirique

On dira d'une chose qu'elle est empirique lorsqu'elle repose entièrement sur l'expérience.

Dire du bonheur qu'il est empirique revient à dire qu'il repose sur l'expérience que chaque individu en fait.

Par malheur, le concept du bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu'a tout homme d'arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut.

Kant

Fondements de la métaphysique des mœurs

1785

Toute tentative de définition du bonheur est donc contestable, et cela a pour conséquence qu'il nous est impossible de savoir comment y accéder.

Il est difficile de définir le bonheur car c'est un concept empirique : chacun forge sa propre conception du bonheur à partir de l'expérience qu'il en a.

B

Le désir est un obstacle au bonheur

1

L'opposition entre bonheur et désir

Le bonheur et le désir semblent être deux notions qui s'opposent :

  • Le désir est un mouvement qui porte les hommes à vouloir posséder un objet, lequel devra leur procurer une satisfaction. C'est donc un état caractérisé par un sentiment de manque, de privation, de souffrance.
  • À l'inverse, le bonheur est un état durable de plénitude, de bien-être, de satisfaction.

Il semble a priori difficile de lier ces deux notions dont les définitions s'opposent.

2

Le caractère illimité du désir

Désir

Le désir est une force psychique qui pousse l'individu vers un objet : l'objet du désir.

On distingue le désir du besoin :

  • Le besoin est animal (se reproduire, se nourrir, dormir, etc.), il dépend du corps seul et trouve donc sa satisfaction dans un acte ou un objet précis.
  • Le désir se déploie dans l'imagination et non dans la réalité. Contrairement au besoin physique, le désir dépend donc de la capacité de l'Homme à se projeter et à se représenter consciemment un objet désiré, malgré son absence.

Le désir est donc propre à l'Homme : il fait partie de ce qui définit notre humanité.

Le fait de manger permet d'illustrer la différence entre le besoin et le désir :

  • Le fait de manger lorsqu'on a faim permet de satisfaire un besoin primaire. Une fois qu'on a mangé, le besoin disparaît.
  • Du point de vue du désir, le fait de manger relèvera de la gourmandise. Une fois que la gourmandise est satisfaite par un objet, elle ne s'arrête pas mais se porte sur un nouvel objet.

Ce qui pose problème avec le désir, c'est son caractère illimité : dès qu'un désir est satisfait, de nouveaux désirs naissent tout de suite après. On comprend donc que le désir entre en contradiction avec le bonheur, qui est un état stable et durable de bien-être.

L'image du tonneau percé de Platon

Dans Gorgias, Platon utilise l'image des tonneaux percés pour montrer qu'une vie de plaisirs ne peut pas permettre d'accéder au bonheur. En effet, puisque le propre du désir est de renaître sans cesse, chercher à être heureux en cumulant les plaisirs reviendrait à sans cesse remplir des tonneaux percés des mets les plus fins : ceux-ci ne seraient jamais remplis et la quête de leur contenu serait infinie.

Cette image des tonneaux percés permet de montrer que le mécanisme du désir ne peut mener au bonheur : tenter d'être heureux en satisfaisant tous ses désirs revient ainsi à passer toute sa vie à courir après le bonheur, sans jamais l'atteindre.

3

Une existence condamnée au balancement entre manque et satisfaction

Tenter d'atteindre le bonheur en satisfaisant tous ses désirs serait donc une entreprise vouée à l'échec. Mais, si le mécanisme du désir est propre à l'Homme, puisque l'Homme est un être désirant, alors son existence semble être vouée à un perpétuel balancement entre le manque et la satisfaction.

C'est ce qu'illustre Platon, dans Le Banquet, à travers le mythe des androgynes.

Le mythe des androgynes

Pour illustrer l'origine du désir amoureux, Platon utilise le mythe des androgynes (Le Banquet). Il raconte que les dieux avaient créé au départ trois espèces : les hommes, les femmes et les androgynes (mi-hommes, mi-femmes). Chaque individu possédait quatre bras, quatre jambes, deux têtes et avait la forme d'une boule qui roulait pour se déplacer. Un jour, ces individus partirent à l'assaut du ciel et du royaume des dieux. Pour les punir, les dieux décidèrent de les couper en deux. Depuis ce jour, chaque moitié recherche l'autre désespérément afin de reconstituer l'unité perdue.

Ce mythe illustre l'idée que tout désir serait une poursuite désespérée d'un idéal. Le désir fait partie de l'origine et de l'essence des êtres humains et se cache derrière chacun de leurs actes.

L'insatiabilité du désir est ce qui en fait une souffrance : il renaît sans cesse et l'impossibilité de le satisfaire entraîne au malheur. Autrement dit, le plaisir engendré quand on satisfait un désir n'est qu'éphémère tandis que la souffrance est constante.

C'est ce que met en évidence le philosophe Schopenhauer.

Le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir. Comme une aumône qu'on jette à un mendiant, elle lui sauve la vie aujourd'hui pour prolonger sa misère jusqu'à demain.

Schopenhauer

Le Monde comme volonté et comme représentation

1818

Schopenhauer montre que le désir fait de l'existence une souffrance perpétuelle. En effet, quand on désire quelque chose que l'on n'a pas, on souffre de ne pas l'avoir. Mais si on finit par l'obtenir, la satisfaction n'est que momentanée : très vite, on veut satisfaire un nouveau désir.

Le désir semble donc être un mouvement sans fin, qui conduit l'Homme à la souffrance. La solution serait alors de ne plus rien désirer.

C

Le bonheur n'est pas la satisfaction de tous les désirs

Il est possible de répondre à l'idée que le bonheur passe par la satisfaction des désirs en soulignant que ceux-ci sont trop variés, trop multiples pour pouvoir être tous satisfaits. Il existerait donc un décalage trop grand entre la multiplication des désirs, notamment dans les sociétés de consommation, et les moyens auxquels les individus ont accès pour les satisfaire. Ainsi, le bonheur ne pourrait pas passer par la satisfaction de tous les désirs.

C'est ce qu'illustre Rousseau lorsqu'il pense la différence entre l'Homme à l'état de nature et l'Homme en société.

L'Homme à l'état de nature selon Rousseau

Dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Rousseau décrit l'état de nature. Dans cet état fictif, les hommes étaient solitaires, sans souci d'autrui, et avaient pour seule préoccupation la satisfaction de leurs besoins naturels. Et dans cet état de nature, l'Homme était heureux car il pouvait aisément satisfaire tous ses besoins.
C'est au contraire une fois que la société a été créée que les désirs se sont multipliés, créant un décalage entre les moyens dont disposent les hommes pour les satisfaire et le nombre de leurs désirs.

Même si l'état de nature n'a jamais existé, Rousseau l'évoque pour montrer que les vices ont été créés par la société. Si l'Homme veut être heureux, il devrait alors tenter de retrouver une certaine simplicité dans son existence.

Le bonheur, s'il est un état durable, ne peut donc pas être atteint par la satisfaction de tous les désirs, car le propre des désirs est d'être illimités.

II

La limitation des désirs est-elle une condition du bonheur ?

A

Les sagesses antiques

Pour les sagesses antiques, le bonheur constitue le souverain bien, c'est-à-dire le but que doit poursuivre tout homme.
Mais si le bonheur est le but de l'existence, il faut en donner une définition qui rende possible qu'on réussisse à être heureux. Il importe donc de déterminer le rôle des désirs dans cette recherche.

Souverain bien

Le souverain bien est le bien le plus haut, c'est-à-dire la fin ultime de toute activité humaine. Il est souvent identifié au bonheur.

1

La solution épicurienne

Pour les épicuriens, et en particulier pour Épicure, le souverain bien consiste en une absence de trouble dans le corps et dans l'âme ; on retrouve donc l'idée que le bonheur est un état stable. Mais pour parvenir au souverain bien, il importe de faire un travail sur ses désirs, afin de ne se préoccuper que des désirs essentiels.

Dans la Lettre à Ménécée, Épicure distingue ainsi plusieurs sortes de désirs, qu'il hiérarchise :

  • Il y a les "désirs naturels et nécessaires", qui sont limités et aisés à satisfaire (eau, nourriture).
  • Il y a ensuite les "désirs vains", qui sont non nécessaires (la bonne nourriture).
  • Enfin, il y a les désirs non naturels et non nécessaires (la richesse, la gloire, l'honneur). Ces derniers sont causés par des artifices et ne sont synonymes que de souffrance et de dépendance.

Pour atteindre le souverain bien, donc le bonheur, il faut se contenter des désirs "naturels et nécessaires".

Partant, quand nous disons que le plaisir est le but de la vie, il ne s'agit pas des plaisirs déréglés ni des jouissances luxurieuses ainsi que le prétendent encore ceux qui ne nous connaissent pas, nous comprennent mal ou s'opposent à nous. Par plaisir, c'est bien l'absence de douleur dans le corps et de trouble dans l'âme qu'il faut entendre. Car la vie de plaisir ne se trouve point dans d'incessants banquets et fêtes, ni dans la fréquentation de jeunes garçons et de femmes, ni dans la saveur des poissons et des autres plats qui ornent les tables magnifiques, elle est dans la tempérance, lorsqu'on poursuit avec vigilance un raisonnement, cherchant les causes pour le choix et le refus, délaissant l'opinion, qui avant tout fait le désordre de l'âme.

Épicure

Lettre à Ménécée

IIIe siècle avant J.-C.

Il faut satisfaire uniquement les désirs naturels et nécessaires, les autres désirs étant vains. C'est dans ce cas que l'on peut atteindre l'ataraxie. Ce type de bonheur est très simple, puisqu'il s'agit d'une absence de troubles de l'âme. Il faut fuir les désirs démesurés et privilégier un bonheur simple et modéré.

Ataraxie

Le mot ataraxie signifie en grec "absence de troubles". Il désigne la tranquillité de l'âme.

L'ataraxie, pour les épicuriens, est la paix de l'âme. Elle est atteinte par la limitation des désirs.

Le modèle du bonheur d'Épicure passe donc par une limitation des désirs. Pour atteindre l'ataraxie, il importe de mener une existence faite de choses simples.

2

La morale stoïcienne

Pour les stoïciens, l'enjeu n'est pas seulement de limiter les désirs, mais de ne plus être esclaves des passions. Le stoïcisme de l'époque impériale, la dernière époque de ce courant philosophique, est représenté par Sénèque, Épictète et Marc-Aurèle.

Selon ce courant de pensée, le monde est régi par une stricte nécessité : le cours des choses, ce qui arrive, est totalement hors de notre portée. Seule notre réaction face aux hasards de la vie est en notre pouvoir. Il faut donc apprendre à maîtriser ses passions, et à accepter les événements sans en pâtir.

Pour être heureux, il faut donc que l'Homme apprenne à ne désirer que ce qui dépend de lui, car désirer ce qui dépend du hasard revient à se faire l'esclave de ses passions.

Souviens-toi donc de ceci : si tu crois soumis à ta volonté ce qui est, par nature, esclave d'autrui, si tu crois que dépende de toi ce qui dépend d'un autre, tu te sentiras entravé, tu gémiras, tu auras l'âme inquiète, tu t'en prendras aux dieux et aux hommes. Mais si tu penses que seul dépend de toi ce qui dépend de toi [...] aucun malheur ne pourra t'atteindre.

Épictète

Le Manuel

IIe siècle après J.-C.

Le seul pouvoir qu'a l'Homme sur sa vie est le contrôle de ses désirs : il faut donc supprimer tous les désirs qui dépendent du hasard et des autres, et ne désirer que les choses qui dépendent de nous.

Par exemple, il ne faut pas désirer la santé car c'est une chose qui est indépendante de notre volonté : ainsi, si on ne l'a pas, on ne sera pas malheureux puisque l'on n'a aucun pouvoir dessus.

C'est donc par la vertu que l'on pourra atteindre le bonheur. En ce sens, nous pouvons dire que le bonheur ne réside pas dans la recherche du plaisir.

Pourquoi rapprocher des choses si dissemblables et même si opposées ? La vertu est chose élevée, sublime, royale, invincible, inépuisable ; le plaisir est chose basse, servile, faible, fragile qui s'établit et séjourne dans les mauvais lieux et cabarets.

Sénèque

De la vie heureuse

Ier siècle après J.-C.

La vertu permet d'atteindre un état stable, durable, et réalise l'excellence de l'Homme. Au contraire, le plaisir est éphémère et n'élève pas l'Homme.

Le stoïcisme préconise donc d'atteindre le bonheur par la tempérance plutôt que par le plaisir, en rendant son bonheur indépendant du monde extérieur.

L'idée stoïcienne selon laquelle il faut apprendre à maîtriser ses passions et accepter l'ordre des choses a marqué de nombreux philosophes, tels que Montaigne ou Descartes. Ainsi Descartes préconise-t-il "de changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde", c'est-à-dire de les accorder à la réalité plutôt que de tenter d'accorder la réalité à ses désirs.

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde.

Descartes

Discours de la méthode

1637

Il faut, par un travail de la raison, parvenir à réorienter nos désirs en fonction de ce qui est possible. C'est ce travail sur les désirs qui doit permettre d'être heureux.

B

Désir et plaisir accompagnent naturellement le bonheur

1

Concilier désir et bonheur

La difficulté de concilier désir et bonheur vient peut-être du fait que le bonheur est défini comme un état stable. Le définir ainsi revient nécessairement à l'opposer à la mécanique des désirs qui est en permanente évolution. Or, si la satisfaction d'un désir constitue une expérience de plaisir, cela revient à exclure toute forme de plaisir du bonheur, ce qui est problématique.
Il faut peut-être concevoir le bonheur d'un point de vue dynamique.

2

Certains plaisirs accompagnent et prolongent le bonheur

La voie d'accès au bonheur épicurien passe par une limitation des désirs. Épicure prescrit en effet de distinguer entre les différents types de désirs, et de ne satisfaire que les désirs naturels et nécessaires. Mais sa conception du bonheur n'exclut pas le plaisir.

Épicure distingue deux types de plaisirs :

  • Les plaisirs cinétiques, c'est-à-dire en mouvement : ce sont les plaisirs qui remédient à un manque et qui marquent l'état de satiété d'un être comblé.
  • Les plaisirs catastématiques, c'est-à-dire au repos : ce sont les plaisirs qui ne perturbent en rien l'être qui les éprouve ; ce sont les plaisirs de l'Homme qui a atteint l'ataraxie.

Épicure montre que si ces deux types de plaisirs sont nécessaires, puisqu'il faut bien répondre aux besoins du corps, les plaisirs cinétiques ne doivent servir qu'à maintenir l'état d'équilibre de l'Homme heureux. Il y a donc une solidarité entre ces deux types de plaisirs dans l'accession au bonheur, mais seuls les plaisirs au repos doivent être recherchés pour eux-mêmes. Les plaisirs en mouvement ne doivent donc servir qu'à satisfaire les besoins nécessaires de l'Homme.

Le bonheur, pour être maintenu, doit donc s'accompagner de ces deux types de plaisirs.

3

Le bonheur est un état s'accompagnant de plaisir

Le philosophe Aristote considère aussi que le souverain bien doit constituer le but de toute existence humaine. Or, pour Aristote, puisque le souverain bien consiste dans la perfection d'une chose, et que l'excellence humaine est de vivre une vie vertueuse, l'Homme atteindra le bonheur dès lors qu'il vivra une vie selon la vertu.

Aristote défend une conception finaliste du monde : chaque chose, dans l'univers, a une fin, c'est-à-dire un but.

Par exemple, le but de la médecine est la santé ; pour la stratégie militaire, le but de son activité est la victoire.

Il s'agit donc de se demander ce qui constitue le but de l'existence de l'Homme. Aristote se demande donc s'il n'existe pas une chose qui soit la fin dernière de tous nos actes, qui ne soit pas "désirable en vue d'une autre chose" mais uniquement en elle-même. Pour les êtres humains, la seule fin de ce genre est le bonheur : même l'honneur, le plaisir ou l'intelligence sont des moyens en vue du bonheur.

Le bonheur est quelque chose de parfait et qui se suffit à soi-même, et il est la fin de nos actions

Aristote

Éthique à Nicomaque

IVe siècle avant J.-C.

Le bonheur est donc la fin suprême de toutes nos actions : c'est ce qui est visé à travers toutes nos actions.

Or si le bonheur est ce qui est visé à travers toutes les actions d'une personne, il n'est donc pas seulement un état stable, mais une activité : c'est en agissant conformément à la vertu que l'Homme réalise son essence, et trouve le bonheur.

En outre, vivre une vie selon l'excellence qui est propre à l'être humain est source de plaisir.

Le bien pour l'Homme consiste dans une activité de l'âme en accord avec la vertu.

Aristote

Éthique à Nicomaque

Être vertueux, c'est donc développer la capacité qui est propre à l'Homme, et la développer le mieux possible. En outre, c'est en étant vertueux tout au long d'une vie, et pas seulement de façon épisodique, que l'on atteint le bonheur. Le bonheur est donc un état.

C

Faire du désir une force dans la recherche du bonheur

1

Connaître ses désirs : la route vers la béatitude

On a tendance à considérer le désir comme quelque chose qui ne ferait pas partie de l'Homme mais qui agirait sur lui de l'extérieur. La Bible parle ainsi de tentations et prétend qu'elles viennent du diable.

Mais au lieu de considérer le désir comme un élément empêchant le bonheur, on pourrait tenter de le considérer comme une force. En effet, si le désir est ce qui anime l'Homme, ce qui le pousse hors de lui, il pourrait être aussi ce qui l'amène vers le bonheur.

C'est ainsi que Spinoza nous propose de penser le désir : celui-ci serait ce qui pousse l'Homme à continuer d'exister.

Le Désir est l'essence même de l'Homme en tant qu'effort pour persévérer dans son être.

Spinoza

Éthique

1677

Pour Spinoza, le désir n'est pas quelque chose d'extérieur à l'Homme : c'est l'expression de son essence. En effet, notre corps tout comme notre esprit ont des désirs qui les incitent à continuer d'exister et à se développer conformément à leur nature. Il faut donc apprendre à suivre notre nature profonde, laquelle s'exprime par des désirs.

Pour Spinoza, le désir n'est pas provoqué par un objet extérieur : il le précède, et le crée comme objet. Autrement dit, c'est parce qu'on désire un objet qu'on pense qu'il est une chose bonne pour nous.

L'enjeu, dès lors, n'est plus de limiter nos désirs, ce qui est impossible, mais de connaître notre essence profonde. Il importe de connaître ce qui est conforme à notre nature, pour connaître les causes de nos désirs, et ainsi savoir lesquels satisfaire.

Spinoza invite donc à connaître les causes des désirs, afin d'apprendre à écarter ceux qui ne réalisent pas notre essence. C'est en empruntant ce chemin qu'il est possible d'accéder à la béatitude.

Conatus

Le conatus (du verbe latin conor, qui signifie "s'efforcer" ou "tendre vers") selon Spinoza est "l'effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être".

2

Le bonheur comme création de soi par soi

Si le désir est une force constitutive de l'Homme, elle doit pouvoir être intégrée pleinement à sa poursuite du bonheur.

En un sens, c'est l'idée que développe Bergson lorsqu'il parle de la joie. Pour lui, la joie n'est pas simplement synonyme de plaisir : c'est l'affirmation de la puissance créative de la vie, que chaque individu peut expérimenter lorsqu'il réalise quelque chose.

Pour expliquer ce qu'est la joie, Bergson la distingue du plaisir :

  • Le plaisir est une satisfaction qui se rapporte à un instant déterminé : c'est un état superficiel et léger, qui prend fin rapidement et signifie simplement que l'individu continue de vivre.
  • La joie est une satisfaction qui s'inscrit dans la durée : éprouver de la joie, c'est un état dense, durable, car c'est aussi éprouver tout ce passé qui nous a finalement conduits à cet état.

La joie annonce toujours que la vie a réussi, qu'elle a gagné du terrain, qu'elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal.

Bergson

L'Énergie spirituelle

La joie est une affirmation de la vie : c'est le signe que l'individu est parvenu à se dépasser lui-même. La joie est donc le signe de la capacité de l'individu à opérer une "création de soi par soi", c'est-à-dire à augmenter son être.

L'affirmation de la puissance du désir ne conduit pas nécessairement à un rapport destructeur avec autrui et avec soi-même. Dans la joie, le désir est créateur, et sa force participe à un processus d'affirmation de soi-même et de construction de soi-même. C'est ce mouvement même qui conduit au bonheur d'être vraiment soi-même.

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