Terminale ES 2015-2016
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Terminale ES 2015-2016

La morale et le devoir

I

Les origines du devoir et de la morale

A

La notion de devoir

1

Définition du devoir

Au sens courant, le verbe devoir renvoie aussi bien à la nécessité qu'à l'obligation. Pourtant, lorsque l'on parle du devoir, par exemple dans le cas des droits et devoirs du citoyen, la notion de devoir renvoie à une obligation de type moral.

On distingue le devoir de la contrainte. En effet, être contraint, c'est ne pas avoir le choix de faire une action : elle s'impose à la volonté de l'extérieur et ne laisse pas le choix. Par exemple, la fièvre m'a contraint à rester au lit. La contrainte est le plus souvent physique (celui qui me contraint a plus de force que moi).

À l'inverse, dans l'obligation, l'accomplissement de l'acte est libre : il relève de la volonté de l'individu. Un sujet peut donc décider de ne pas se soumettre à une obligation.

Il est possible de distinguer trois types d'obligation :

  • Juridique : obligation parfaite car assortie de sanction si non-respectée ; obligation purement extérieure. Par exemple, un homme doit payer ses impôts, sinon il est puni par la loi.
  • Morale : obligation imparfaite car on peut s'y soustraire, ne dépend que de nous. Par exemple ne pas mentir, ou bien toujours rembourser une dette.
  • Religieuse : parfaite ou imparfaite, selon son inscription ou non dans la loi. Par exemple, l'Homme doit aider son prochain dans la morale chrétienne.

La contrainte est donc extérieure à l'individu, alors que se soumettre à une obligation, à un devoir, est toujours l'acte d'un sujet rationnel et conscient, qui décide de s'y soumettre. Faire son devoir est donc toujours un acte volontaire.

2

La diversité des sources du devoir

Il existe plusieurs origines possibles au devoir :

  • L'origine divine : le devoir viendrait de commandements divins, comme le Décalogue (les dix commandements), un ensemble d'instructions morales et religieuses donné par Dieu à Moïse selon la Bible.
  • L'origine naturelle : la morale serait une intuition naturelle de l'Homme, un "instinct divin" comme le dit Rousseau.
  • L'origine rationnelle : le devoir moral viendrait d'une réflexion consciente et rationnelle, selon Kant. Il existe en effet la "raison théorique" consacrée à la connaissance mais aussi la "raison pratique" consacrée à la morale.
  • L'origine sociale : le devoir moral ne viendrait que des impératifs sociaux, du fait de la contrainte légale et conventionnelle que l'on suit en raison de son besoin d'appartenance ou de la peur du regard d'autrui. Cela correspond à la morale close théorisée par Bergson, qui est une morale d'obligation.
B

Les origines de la morale

1

Une origine naturelle

Les sentiments tels que le remords ou la mauvaise conscience semblent témoigner d'un instinct moral de l'Homme. En ce sens, la morale ne serait pas seulement ce qui rend possible la vie en société, mais un type de sentiment éprouvé par tout homme.

Rousseau propose ainsi de penser que l'Homme possède une conscience morale naturelle, qu'il compare à un instinct divin. Selon lui, il existe en effet un sens naturel de la morale, c'est-à-dire une capacité innée à saisir ce que sont le bien et le mal. Avant même que les hommes ne vivent dans des sociétés, régies par des lois et où il y a des institutions qui transmettent des croyances morales, les hommes sont capables de sens moral.

Pour Rousseau, le sens moral est d'abord l'expression d'une subjectivité qui compatit à la souffrance d'autrui. Ce sentiment s'appelle pitié : c'est l'identification immédiate à la souffrance d'autrui, sous la forme d'un sentiment et non d'un raisonnement.

Ainsi, le sentiment moral préexisterait à l'existence de la société.

2

Une origine sociale

Toutes les sociétés humaines reposent sur des règles morales. La morale trouverait donc son origine dans le fait qu'il faut des règles pour vivre en société. Les règles morales ne sont pas seulement celles énoncées par le droit et les lois : des règles non écrites définissent également le bien et le mal.

Pourtant, si ces règles morales ne sont ni écrites, ni assorties de sanction comme le sont les lois, cela ne signifie pas qu'elles peuvent être transgressées sans risque. C'est là toute l'ambiguïté des mœurs. Certes, ces règles n'ont pas force de loi, mais en même temps, leur transgression s'assortit d'une autre sorte de sanction : l'exclusion, la marginalisation.

Nietzsche s'est particulièrement intéressé à la question de l'origine des normes sociales, et en propose une généalogie, c'est-à-dire l'histoire de leur formation. Généralement, les normes morales semblent évidentes : la morale a ainsi l'apparence d'une donnée naturelle, intimement inscrite en l'Homme. Or Nietzsche fait voler en éclat cette représentation de la morale. En effet, loin d'être universelle, la morale serait toujours le résultat de l'histoire d'une société particulière. La morale n'existe pas dans le ciel clair des idées, il faut se plonger dans la profondeur de l'histoire pour en comprendre la genèse progressive.

Ce que montre Nietzsche, c'est que si le “bien” correspond à ce qui est conforme aux normes ordinaires, alors le “mal” se rapporte à tout ce qui n'est pas régulier, à tout ce qui est imprévisible et sauvage. Dans leur opposition au “mal”, les mœurs vont ainsi chercher à domestiquer tout ce qui relève des pulsions sauvages. Les mœurs sont en ce sens une morale du dressage : il s'agit de normaliser l'individu en lui imposant un comportement prévisible. C'est pourquoi, selon Nietzsche, l'histoire de la morale est d'abord une histoire de la cruauté : le rappel de l'existence de la norme se fait par la punition, par un marquage du corps, afin de créer à l'Homme une mémoire.

La morale, relayée par les normes sociales, semble bien s'imposer à nous avec une certaine violence. Néanmoins, si nous trouvons là une origine possible de la morale, est-il si certain que tout ce que nous nommons "mal" n'ait comme seule justification que de condamner ce qui sort de la norme ?

II

Les devoirs sont-ils universels ?

A

La morale du devoir

1

L'usage de la raison

Pour désigner le type de morale qui repose sur le devoir moral, c'est-à-dire qui fait du respect des devoirs le critère de l'acte moral, on parle de morale déontologique.

Déontologie

Le mot déontologie vient du grec déon, le devoir, et de logos, le discours. La déontologie est donc le discours sur le devoir. Au sens courant, la déontologie désigne les règles morales qui régissent une profession déterminée.

Les médecins, lorsqu'ils commencent à exercer, prêtent le serment d'Hippocrate, c'est-à-dire qu'ils s'engagent à respecter un certain nombre de règles dans l'exercice de leur profession.

En philosophie morale, la déontologie signifie que l'on élabore une morale du devoir : agir moralement, c'est agir par devoir.

Ce type de morale est développé par le philosophe Kant. Le déontologisme kantien est une morale fondée sur la raison, qui refuse les morales de l'autorité.

Morales d'autorité

Les morales d'autorité correspondent aux morales dans lesquelles l'individu trouve la règle de son action à l'extérieur de lui-même : dans les commandements divins, les règles sociales, ou bien encore dans la nature.

Pour Kant, il suffit à l'Homme de faire usage de sa raison pour connaître ce qu'il doit faire. Il n'a donc pas besoin de se référer à une instance extérieure à lui : il ne reçoit pas les règles morales de quelqu'un d'autre.

Kant propose une morale qui repose entièrement sur la raison, que chaque homme possède. Le devoir moral est donc à chercher à l'intérieur de soi. Or, puisque chaque homme doit pouvoir trouver en lui ce qu'il doit faire, le devoir n'est pas relatif : il ne varie pas selon les individus et leurs préférences. Le devoir doit donc valoir de façon universelle.

2

La volonté bonne

Puisque l'individu doit trouver en lui la règle de son action, le caractère moral d'une action dépend entièrement de la volonté de l'individu d'agir moralement. Pour Kant, ce n'est donc pas l'action qui est morale, mais l'intention : c'est elle qu'il faut évaluer pour savoir si une personne a agi moralement.

Par exemple, si deux personnes accomplissent la même action, seule l'intention qui a présidé à la réalisation de l'action permet de déterminer s'il s'agit d'une action bonne. Ainsi, si deux personnes font un don, l'une par un acte désintéressé de charité, l'autre pour soigner sa réputation, alors seule la première a réalisé une action morale.

Ce ne sont donc ni les conséquences, ni les effets de l'action qui comptent.

Ce qui fait que la bonne volonté est telle, ce n'est pas son aptitude à atteindre tel ou tel but proposé, c'est seulement le vouloir.

Kant

Fondements de la métaphysique des moeurs

1785

Kant souligne ici qu'il faut interroger la volonté pour savoir si une action est morale.

Ainsi, pour être moralement bonne, l'action doit être réalisée par devoir. L'action faite par devoir s'oppose à l'action réalisée conformément au devoir, c'est-à-dire qui n'aurait que l'apparence du devoir. Cela signifie qu'une action, même si elle n'est pas immorale, ne sera pas pleinement morale dès lors que, par exemple, elle sera initiée par une inclination immédiate (la peur, la sympathie, le désir etc.), ou bien par l'intérêt.

Aussi, pour qu'une action soit bonne moralement, c'est-à-dire pour qu'elle soit faite par devoir, il faut que la raison nous dicte cette action (et non la sensibilité, les désirs etc.).

B

L'expression du devoir moral

1

Impératif hypothétique et impératif catégorique

Pour savoir ce qu'il doit faire, l'Homme doit donc faire usage de sa raison. C'est en cherchant en lui-même, à l'aide de sa raison, qu'il parvient à formuler ce que Kant appelle des impératifs. Mais tous les impératifs produits par la raison ne sont pas moraux : la raison guide aussi l'action dans un but intéressé.

C'est notamment le cas de ce que Kant appelle les impératifs hypothétiques.

Impératif hypothétique

Un impératif hypothétique est un impératif qui ne vaut que sous la condition d'une certaine hypothèse, et prend la forme suivante : "si on veut … [hypothèse], alors il faut … [impératif]".

Par exemple, "si on veut couper du bois, il faut utiliser une scie" est un impératif hypothétique.

Les impératifs hypothétiques sont fondés sur la raison : ils commandent de choisir le moyen le plus rationnel, le plus adapté, pour parvenir à ses fins. Le critère d'évaluation est un critère pragmatique de réussite et d'efficacité : on évalue les moyens, et non la fin visée.

Kant souligne que ces impératifs ne peuvent constituer le fondement de la morale :

  • Soit ces impératifs n'ont absolument rien à voir avec la morale ("si on veut couper du bois, il faut utiliser une scie").
  • Soit ils peuvent viser la réalisation d'une finalité immorale.
  • Soit ils réduisent l'action apparemment morale à une action faite par pur intérêt ("si je veux avoir des clients qui reviennent, il faut que je sois honnête") ou par crainte ("si je ne veux pas me faire punir, il faut que je respecte la loi").

Les impératifs hypothétiques sont donc fondés sur la raison, et plus précisément sur une rationalité instrumentale.

Néanmoins, pour Kant, la morale ne réside pas dans les impératifs hypothétiques, mais dans les impératifs catégoriques.

Impératif catégorique

Un impératif catégorique est un impératif qui commande sans aucune condition : il faut faire quelque chose, non pas pour une raison, mais parce que c'est un devoir.

Ces impératifs sont universels : ils valent pour tout homme, et doivent être plus forts que les désirs des individus. C'est pourquoi la morale, pour Kant, est de l'ordre du devoir : ayant pour fondement la raison, elle s'impose à tout homme.

2

Les trois formulations de la loi morale

Comment savoir si l'intention qui préside l'action est morale ? À cette question, Kant répond que toute action prétendant à la moralité doit épouser la forme de la loi morale. Autrement dit, l'action est morale lorsqu'elle s'accorde à la loi morale. C'est de cet accord qu'elle tient son caractère universel.

Pour penser la loi morale, Kant procède par analogie avec la nature. Dans la nature, une loi physique, comme celle de la chute des corps, doit valoir pour tous les phénomènes identiques. De la même façon, les raisons qui motivent une action morale doivent pouvoir être généralisées et exprimées sous la forme d'une loi universelle.

Le critère nécessaire et suffisant pour juger la moralité d'une action est la possibilité d'universaliser la maxime qui la commande.

C'est ce qu'énonce Kant dans la première formulation de la loi morale.

Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle.

Kant

Fondements de la métaphysique des mœurs

1785

Cette première formulation de l'impératif catégorique indique comment la raison peut découvrir par elle-même les normes morales qu'elle doit suivre.

Pour savoir si une action est morale, il faut se demander si l'on peut vouloir que chaque homme fasse cette même action. Il s'agit donc d'un test d'universalisation de la maxime de l'action, c'est-à-dire du principe directeur de notre action.

Kant prend l'exemple du mensonge. Est-il possible d'imaginer un monde où chacun ment et où chacun sait que tout le monde ment ? Non, car le mensonge n'est possible que si les autres croient que ce qui est raconté est vrai. Dans un monde où le mensonge est devenu la règle, une telle confiance en la parole d'autrui ne peut plus exister, ce qui rend impossible le mensonge lui-même.

Kant insiste donc sur l'universalité du devoir, qui prend la forme d'une loi. Celle-ci ne peut être qu'universelle car toute exception détruit la loi.

Kant propose une autre formulation de la loi morale.

Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.

Kant

Fondements de la métaphysique des mœurs

1785

On ne peut pas utiliser les personnes humaines comme de simples moyens en vue d'une fin à atteindre : les êtres humains sont des sujets. Kant nomme cela la dignité de chaque personne : on ne peut réduire la personne au statut d'une chose disponible et échangeable.

La dignité de la personne repose sur son autonomie, c'est-à-dire sur sa capacité à poser par elle-même ses propres fins : c'est ce qui fait que l'individu est considéré comme une "fin en soi". Il faut respecter l'autonomie de chaque individu, qui est fondée sur la raison que possède toute personne.

La morale se fonde ainsi sur la raison, non pas parce qu'elle repose sur une raison pragmatique qui procéderait à un calcul du type coûts-bénéfices, mais parce que la morale est fondée sur le respect de la raison elle-même en chaque individu.

Enfin, Kant propose une troisième formulation de la loi morale.

Agis de telle sorte que ta volonté puisse se considérer elle-même en même temps comme légiférant universellement grâce à sa maxime.

Kant

Fondements de la métaphysique des mœurs

1785

Ici, Kant insiste sur le fait que la loi morale est intérieure à l'individu.

Nous nous sentons généralement contraints de l'extérieur à une législation morale. Or Kant montre ici qu'en réalité, nous sommes le législateur : se soumettre à la loi morale, c'est se soumettre à une loi dont nous sommes l'auteur.

Quand je suis la loi morale, je me soumets aux lois que je trouve en moi-même et que je pourrais exiger de tous les individus − de là le caractère universel de la loi morale.

C

Le devoir est-il compatible avec la liberté ?

Si le devoir doit s'imposer à l'individu sous la forme d'un impératif catégorique, la morale ne constitue cependant pas une contrainte qui priverait l'individu de sa liberté. Il faut considérer le devoir moral comme une obligation intérieure et non comme une contrainte extérieure : l'individu reste autonome lorsqu'il accomplit son devoir moral, car il ne fait que suivre ce que sa propre raison lui indique. La source du devoir moral est en l'individu lui-même et non dans une autorité supérieure.

Kant oppose ainsi l'hétéronomie à l'autonomie :

  • Lorsqu'il recherche hors de lui la norme de son action, on dit de l'individu qu'il est hétéronome : il se soumet alors à une législation qui lui est extérieure.
  • À l'inverse, l'autonomie consiste à se donner à soi-même sa propre loi.

Néanmoins, il faut être attentif au fait que pour Kant, l'autonomie ne signifie pas que chaque individu possède une morale qu'il choisit en fonction de ses désirs et de ses préférences. L'Homme est un être de raison : il doit donc aller à l'encontre de sa sensibilité, se libérer de ses pulsions et désirs premiers, pour agir moralement, c'est-à-dire en conformité avec ce que sa raison lui enseigne. La volonté est donc autonome lorsqu'elle refuse de se laisser entraîner par les désirs et/ou les lois naturelles.

C'est ce qui fait que le devoir moral est libérateur : il permet au sujet d'échapper aux déterminismes auxquels il est généralement soumis. Le devoir permet à l'activité volontaire de se soustraire à l'emprise de la sensibilité, et de se soumettre à une loi qui ne lui est plus étrangère, et qui n'est donc pas acceptée passivement. Agir moralement est donc bien exercer une forme de liberté.

D

Critiques du modèle kantien

1

Une morale trop attachée à la forme

Si la loi morale énoncée par Kant permet de rendre universel le devoir, il est toutefois possible d'en montrer les limites. En effet, la nécessité d'universaliser la maxime de l'action tend à placer la question éthique au niveau de la généralité, voire de l'abstraction. Il est possible de se demander de quelle façon des principes généraux peuvent permettre de trancher des dilemmes moraux bien concrets : n'a-t-on pas davantage besoin d'une éthique concrète, attentive aux particularités des situations singulières dans lesquelles nous avons à agir ?

C'est en raison de cette attention portée uniquement sur la forme de l'action morale, et non sur ses résultats, que Hegel critique fortement la morale kantienne. En effet, en soutenant que le devoir doit être accompli pour lui-même, il semblerait que l'on néglige l'importance du résultat.

Ainsi, pour Hegel, la moralité d'une action ne doit pas seulement reposer sur l'intention qui l'a commandée, mais exige une évaluation de ses résultats objectifs. Il s'agit donc pour Hegel de pointer l'inefficacité de ce qu'il nomme "la belle âme" : la bonne conscience qui, refusant de s'engager dans le monde, se renferme sur son intériorité.

2

Une morale trop éloignée des situations concrètes

Mais l'attention portée à la forme seulement n'est peut-être pas la seule critique qui peut être adressée à la morale kantienne. Kant énonce que l'action morale ne doit avoir comme origine que l'impulsion du devoir, or est-il possible de penser un être humain qui se déterminerait à agir par ce seul motif ? À cela, il est possible d'opposer le rôle du sentiment ou du désir dans le passage à l'action.

Le philosophe anglais Mill souligne ainsi qu'il existe une multitude de facteurs qui peuvent nous pousser à agir moralement. Mais, pour lui, ce n'est pas l'intention qui détermine la moralité de l'action, mais ses conséquences.

Aucun système éthique ne demande que le seul motif de tout ce que nous faisons soit un sentiment de devoir ; bien au contraire, 90% de toutes nos actions ont leur source dans d'autres motifs et, à juste titre, à condition que la règle du devoir ne les condamne pas. […] Celui qui sauve son semblable de la noyade fait ce qui est moralement juste, que son motif soit le devoir ou l'espoir d'être rétribué pour son geste ; celui qui trahit l'ami qui lui fait confiance est coupable d'un crime, même si son objet était de servir un autre ami vis-à-vis duquel il avait une obligation plus grande.

Mill

L'Utilitarisme

1871

Mill souligne que ce qui pousse l'individu à agir, ce n'est pas le sentiment pur du devoir, mais une foule de facteurs, que les utilitaristes se proposent de rassembler sous le terme d'intérêt.

Il est donc possible de dire que si la raison nous permet de savoir quelle est l'action à accomplir, ce qui nous pousse à agir relève davantage de la sphère du désir et des sentiments.

III

Le devoir moral s'oppose-t-il au bonheur ?

A

Le devoir doit viser le bonheur

Généralement, bonheur et devoir semblent s'opposer, le devoir devant être réalisé en dépit de toute considération du bonheur de celui qui l'accomplit. Mais n'est-il pas possible de faire du bonheur le but de la morale ?

C'est ce que propose la philosophie utilitariste : selon elle, il faut évaluer la moralité d'une action en fonction de ses conséquences sur le bien-être général. En effet, l'utilitarisme prescrit de toujours accomplir l'acte le plus utile pour le plus grand nombre : c'est le principe d'utilité. L'acte utile est donc celui qui produit le plus de satisfaction possible, pour le plus grand nombre de personnes possible.

La philosophie utilitariste, notamment incarnée par le philosophe anglais Bentham, refuse donc de concevoir qu'il existe un bien en soi. Le critère pour évaluer la moralité d'une action est alors clair : si un acte produit de la satisfaction sans causer de tort à personne, alors il est moralement bon.

Cette morale, qui met l'accent sur les conséquences des actes dans la perspective du bonheur le plus grand possible, permet d'une part d'introduire une réelle prise en compte des circonstances particulières dans lesquelles l'Homme à agir. Elle permet, d'autre part, de proposer un critère clair et efficace pour trancher certains problèmes moraux.

B

Agir moralement est source de bonheur

Dans la mesure où le bonheur semble être une aspiration universelle parmi les hommes, la morale ne doit-elle pas rendre l'Homme heureux ?

Pour Aristote, le bonheur constitue le "Souverain Bien", c'est-à-dire la fin dernière de toutes les actions humaines. En effet, selon lui, chaque activité poursuit un but : la santé pour la médecine, la victoire pour la stratégie, etc. Aristote se demande donc s'il n'existe pas une chose qui soit la fin dernière de tous nos actes, qui ne soit pas "désirable en vue d'une autre chose" mais uniquement en elle-même. La seule fin de ce genre est le bonheur : même l'honneur, le plaisir ou l'intelligence sont des fins en vue du bonheur. Le bonheur est donc la fin suprême de toutes nos actions.

Le bonheur est quelque chose de parfait et qui se suffit à soi-même, et il est la fin de nos actions.

Aristote

Éthique à Nicomaque

IVe siècle avant J.-C.

Puisque la spécificité de l'Homme, son essence, est d'être rationnel, c'est-à-dire doué de raison, alors pour réaliser l'excellence qui lui est propre, il doit tâcher de vivre une vie selon la raison. La sagesse, c'est-à-dire être vertueux, est ce qui peut rendre l'Homme heureux.

Pour Aristote, la morale ne doit pas seulement viser le bonheur : c'est vivre selon la raison, c'est-à-dire être vertueux, qui amène l'Homme au bonheur.

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