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Paroles, "Barbara" Exposé type bac

Barbara

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
É panouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N'oublie pas
Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abimé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Extrait

Jacques Prévert

Paroles

1946

I

Un poème adressé à une femme

A

Une femme aimée

  • Barbara est la destinataire privilégiée du poème. Le titre est éponyme et son nom est répété 7 fois dans le poème, comme un appel.
  • Le poète semble proche de cette femme car il la tutoie : "tu", "te", "toi". Ces pronoms sont présents à de nombreuses reprises dans le poème ce qui crée un effet d'insistance renforcé par l'anaphore aux vers 12−13 : "toi que" / "toi qui".
  • Cependant, cette femme et le poète ne se connaissent pas et ne se sont jamais revus : "toi que je ne connaissais pas" (v.12), "qu'une seule fois" (v. 26), "qu'es-tu devenue" (v. 39).
B

Une rencontre amoureuse

  • La répétition de l'indication temporelle "ce jour-là" insiste sur le caractère exceptionnel de ce jour dont il se souvient. Le souvenir est également présent à travers la reprise anaphorique de "Rappelle-toi" et "N'oublie pas".
  • Il s'agit ici du topos littéraire du coup de foudre : "je t'ai croisée", "Tu marchais souriante / Épanouie ravie ruisselante", "tu souriais / Et moi je souriais de même". Le poète porte sur elle un regard admiratif qui semble déjà empreint d'amour.
  • Mais le coup de foudre n'est qu'à sens unique car la jeune femme se jette dans les bras d'un autre homme : "Et tu as couru vers lui sous la pluie". Le poète ne semble pas lui en vouloir, elle reste un beau souvenir.
II

Un cadre réaliste

  • La scène se déroule dans un endroit précisément nommé et existant ce qui crée un effet de réel : "Brest", "rue de Siam", "sous un porche", "sur l'arsenal", "sur le bateau d'Ouessant".
  • Contrairement à une rencontre idyllique, celle-ci a lieu sous la pluie battante : " il pleuvait", "ruisselante", "pleuvait sans cesse", "s'abritait", "cette pluie". La pluie fait partie du cadre, elle semble même incarner le bonheur de la jeune femme.
  • Une fois que Barbara s'éloigne, la pluie est associée à des événements tragiques : "pluie de fer / De feu d'acier de sang", "pluie de deuil terrible et désolée". Le poème est construit autour d'une antithèse reposant sur deux époques : "aujourd'hui" et "avant". La pluie, l'eau, ont une portée symbolique.
III

Une dénonciation de la guerre

  • La guerre est évoquée à travers des allusions : "arsenal", "le bateau d'Ouessant" avant d'être clairement nommée au vers 38 : "Quelle connerie la guerre". Le ton et le vocabulaire employé contrastent fortement avec le lyrisme qui précède, ce qui créé un effet de surprise.
  • La position antimilitariste du poète est immédiatement perceptible. La critique est par la suite développée à travers la mention des éléments destructeurs : "fer", "acier", "sang", "mort", "disparu", "abîmé", "deuil", "terrible", "désolée", "crèvent", "pourrir". La mort est très présente et elle prend la place du bonheur et de l'amour.
  • Les métaphores construites autour de la pluie, du fer et de l'acier font référence aux bombardements incessants qu'a connus la ville de Brest au cours de la Seconde Guerre mondiale.
  • En associant le bonheur de ce couple heureux à la guerre meurtrière, le poète insiste sur son aspect destructeur. Elle annihile toute possibilité d'être heureux : "Ce n'est plus pareil". Tous les éléments de ce champ lexical sont associés au passé : "souriais", "heureuse", "heureux", "qui te serrais [...] amoureusement".
IV

La mort l'emporte sur l'amour

  • Dans la deuxième partie du poème, la pluie semble emporter avec elle les souvenirs et les temps heureux : " Au fil de l'eau", les nuages "crèvent", l'emploi de ce verbe n'est pas anodin, il renvoie bien entendu à ceux qui "crèvent" sous les bombes, tout comme le souligne le verbe "pourrir" et la comparaison avec "des chiens" au vers 53. Les termes employés par le poète sont très violents et s'éloignent du lyrisme amoureux du début.
  • Les derniers vers ("Au loin très loin de Brest / Dont il ne reste rien") sont également très noirs et pessimistes. La ville, les hommes et l'amour ont été détruits par la guerre et il ne reste rien de tout cela. Une impression de vide est ainsi suggérée, comme s'il était impossible de revenir en arrière.
V

Un poème moderne et engagé

  • Ce poème est moderne au niveau de la forme car même s'il est écrit en vers, ceux-ci sont libres et hormis le point final qui semble définitif comme s'il mettait fin une fois pour toutes au bonheur, il n'y a pas de ponctuation.
  • Le thème du poème semble classique au début, il s'agit d'une évocation lyrique rappelant une heureuse rencontre. Cependant, tout bascule rapidement au vers 38 comme pour montrer la fragilité de ce bonheur et renforcer l'horreur de la guerre car on ne sait pas ce que le couple est devenu : "Et celui qui te serrait dans ses bras / Amoureusement / Est-il mort".
  • Prévert s'engage donc contre la guerre dont il dénonce l'horreur et la violence grâce à l'antithèse déployée dans tout le poème reposant sur deux époques : avant et maintenant ainsi que deux états : le bonheur et l'horreur.

En quoi l'argumentation dans ce poème est-elle originale ?

I. Un couple heureux
II. La construction antithétique du poème
III. La dénonciation de la guerre

Que dire de l'évolution du motif de la pluie dans ce poème ?

I. La pluie comme métaphore de l'amour de Barbara
II. La pluie comme métaphore de la destruction et de la mort
III. Une évolution au service de la dénonciation de la guerre

En quoi peut-on dire que ce poème est construit sur une opposition ?

I. Une ode à l'amour et au bonheur
II. Une description réaliste et violente des effets de la guerre
III. Une opposition au service de la dénonciation

Quelle place occupe le souvenir dans ce poème ?

I. Le souvenir d'une époque heureuse
II. Le passé en opposition avec le présent
III. Dénoncer la guerre