Le défi de la construction de la paixCours

Les traités de Westphalie (1648) sont une illustration de la façon dont on peut instaurer la paix après une guerre longue comme la guerre de Trente Ans (1618−1648). La paix qui s'ensuit est un tournant dans l'histoire de l'Europe et l'histoire diplomatique européenne. Elle devient un modèle de paix qui permet un nouvel ordre international. Trois siècles plus tard, les deux guerres mondiales mènent à la création de l'ONU qui doit être garante de la sécurité collective et préserver la paix par le respect du droit international et des Droits de l'homme. Les mandats de Kofi Annan (1997−2006) en tant que secrétaire générale de l'ONU symbolisent ces idées.
Quelles ont été les différentes modalités de la construction de la paix aux XVIIe et XXIe siècles ? Quelles en sont les différences et les points communs ? Entre les traités de Westphalie et la sécurité collective onusienne, dans quelle mesure la paix s'est-elle adaptée à la configuration internationale ?

I

Faire la paix par les traités : les traités de Westphalie (1648)

La guerre de Trente Ans est une illustration de la façon dont on peut instaurer la paix par des traités.

A

La guerre de Trente Ans (1618−1648) : d'une guerre allemande à une guerre européenne

La guerre de Trente Ans débute en 1618 comme étant une guerre allemande, mais elle devient rapidement une guerre européenne. Certaines alliances sont partiellement religieuses mais prennent aussi en compte les rapports de force politiques. Au final, cette guerre est une catastrophe pour l'Europe. 

La guerre de Trente Ans débute en Allemagne. Les princes protestants du Saint Empire romain germanique refusent la politique de catholicisation des Habsbourg d'Autriche menée à partir de 1617−1618. Le conflit s'étend à l'échelle européenne en raison de l'entrée en jeu d'autres puissances européennes : d'abord le Danemark, puis la Suède. La France soutient diplomatiquement et financièrement la Suède, puis intervient directement à partir de 1635. 

Les puissances interviennent pour défendre une confession (catholicisme ou luthéranisme ou calvinisme) mais aussi pour étendre leur territoire. La dimension géostratégique est présente. La France, royaume catholique, soutient des puissances protestantes (Suède, princes allemands) par sa volonté de contrer la puissance des Habsbourg, pourtant catholiques.

guerre de Trente Ans guerre allemande guerre européenne

Le bilan démographique de la guerre est dramatique.

Le bilan démographique de la guerre de Trente Ans est évalué entre 3 et 4 millions de morts sur une population européenne de 17 millions d'habitants, soit la disparition de plus de 20 % de la population.

Dans certaines régions germaniques, comme l'Alsace, entre la moitié et les \dfrac{2}{3} de la population ont été décimés. Le coût financier est important, aggravé par les destructions. Enfin, militairement et donc politiquement, il y a des gagnants et des perdants :

Gagnants Perdants
  • Suède
  • France
  • Danemark
  • Saint Empire romain germanique
  • Espagne
B

Une paix politique et religieuse européenne

Le processus de paix commence pendant la guerre. Malgré la volonté de faire la paix, l'impossibilité de négocier à la même table pour les pays engagés dans le conflit est réelle. Le processus est lent et complexe. La paix a des conséquences géopolitiques européennes majeures.

Les grandes puissances décident d'entamer des négociations en vue d'un congrès de paix en Westphalie dès 1642. Le choix des lieux de négociations est stratégique et se porte sur deux villes, Münster et Osnabrück :

  • Les deux villes sont distantes de 40 kilomètres.
  • La zone est plate et accessible.
  • Münster est une ville catholique où seront traitées les questions relatives à la France et à l'Empire. À Osnabrück réside une importante communauté protestante où les questions relatives à la Suède et à l'Empire seront abordées.

 

Il y a des acteurs nombreux du fait du nombre important d'États représentés et des délégations.

Les négociations pour la paix de la guerre de Trente Ans rassemblent les délégués de 16 États, de 140 principautés ou villes d'Empire et de 38 principautés ou villes observatrices :

  • France : 420 personnes ;
  • Suède : 155 personnes ;
  • Espagne : 147 personnes ;
  • Empire : 108 personnes.

Les négociations de paix prennent du temps :

  • Initialement prévues en 1642, elles ne débutent qu'au printemps 1644.
  • Comme les rois ne sont pas présents, leurs représentants sont obligés de se déplacer entre les villes de négociation et leur capitale : les déplacements les plus rapides se font à cheval, Paris est à 10−12 jours de Münster, et il faut presque un mois pour rejoindre Madrid. 
  • Les négociations ont lieu alors que la guerre continue et que certains dirigeants souhaitent être en position de force pour mieux atteindre leurs objectifs.

Les négociations de paix de la guerre de Trente Ans ont duré plus de trois ans.

En 1648, les négociations aboutissent à trois textes :

  • la paix de Münster : entre l'Espagne et les Provinces-Unies ;
  • le traité de Münster : entre l'Empire et la France ;
  • le traité d'Osnabrück : entre l'Empire et la Suède.

 

Les conséquences géopolitiques de la guerre de Trente Ans sont nombreuses. D'abord, il y a une reconfiguration territoriale de l'Europe avec l'indépendance de deux pays :

  • d'une part, la confédération helvétique ;
  • d'autre part, les Provinces-Unies, au détriment de l'Espagne.

 

La France étend ses possessions jusqu'au Rhin, la Suède en Europe centrale et l'Empire est affaibli et émietté politiquement (350 principautés). 

La paix permet de régler un enjeu capital : la question religieuse. C'est le respect du principe cujus regio, ejus religio (« tel prince, telle religion ») établi en 1555 dans les espaces germaniques : les princes sont libres de choisir pour eux, leurs vassaux et leurs sujets, entre les trois confessions (catholique, luthérienne et calviniste). Les habitants qui ne suivraient pas la religion du prince peuvent émigrer ou, selon la tolérance du prince, conserver leur religion. Les traités de Westphalie internationalisent une certaine tolérance religieuse. C'est donc l'échec de la politique de catholicisation des Habsbourg et la consécration d'une paix de religion à l'échelle européenne.

C

Un modèle de paix et une nouvelle conception des relations internationales

Cette paix est un tournant dans l'histoire diplomatique, elle devient un modèle de paix qui donne naissance à un nouvel ordre international.

C'est le premier congrès de paix européen, la première réunion générale de tous les États de l'Europe.

« Il s'agit de beaucoup plus que le simple règlement de la guerre européenne, mais bien du statut général des relations entre tous les États de l'Europe. […] Un art du congrès est en gestation. »

Jean-Pierre Bois, historien des relations internationales à l'époque moderne

La paix. Histoire politique et militaire

© Éditions Perrin, 2012

On assiste par ailleurs à une professionnalisation du personnel diplomatique : les souverains des grands États étant absents, ils s'en remettent à leurs représentants et à des professionnels de la diplomatie.

Les délégués allemands des traités de Westphalie sont âgés en moyenne de 40 à 49 ans ; 40 % ont une formation universitaire et 40 % ont une expérience diplomatique.

Ces traités signent l'acte de naissance des États modernes par leur reconnaissance comme entité d'organisation politique des sociétés et donc acteur unique et incontournable de la scène internationale. Cette reconnaissance passe par une double souveraineté :

  • souveraineté interne : pouvoir à l'intérieur de ses frontières ;
  • souveraineté externe : pouvoir à l'extérieur et reconnaissance mutuelle des États.

 

Ces traités tentent d'établir un nouvel équilibre européen et un nouveau système de relations internationales pensé de manière collective. Cette paix repose sur des principes fondateurs :

  • principe de souveraineté (interne et externe) ;
  • principe de territorialité : la puissance est liée au territoire, lui-même défini par des frontières ;
  • principe de négociation internationale.

 

Les États visent un équilibre des puissances : aucun État ne doit exercer une suprématie au détriment des autres.

« Les traités de Westphalie constituent la pierre angulaire sur laquelle va se construire l'Europe pendant un siècle et demi. »

Georges Livet cité par Jean-Pierre Bois

La paix. Histoire politique et militaire

© Éditions Perrin, 2012

Les traités de Westphalie deviennent également un modèle de paix.

Ils sont « une méthodologie diplomatique applicable à la résolution de tout conflit. La foi dans le dialogue et la négociation entretient la foi dans la paix, […] alors que la notion chrétienne du pardon facilitait la transition entre la guerre et la paix. »

Jean-Pierre Bois

 La paix. Histoire politique et militaire

© Éditions Perrin, 2012

De manière plus globale et sur le long terme, ces traités reconfigurent la nature des relations internationales :

  • en accordant un rôle déterminant aux États ;
  • en privilégiant le principe d'équilibre des puissances et en initiant le principe de la sécurité collective dont la SDN puis l'ONU sont les héritières.
II

Faire la paix par la sécurité collective : les actions de l'ONU sous les mandats de Kofi Annan (1997−2006)

L'ONU est une organisation qui a pour rôle d'instaurer et de maintenir la paix par la sécurité collective, comme a tenté de le faire Kofi Annan lors de ses mandats en tant que Secrétaire général.

A

Le rôle et l'organisation de l'ONU

L'ONU est une organisation née de la Seconde Guerre mondiale dans le but de maintenir la paix dans le monde. En fonction des périodes de l'histoire, le rôle de l'ONU est plus ou moins efficace, tout dépend de la volonté des États.

L'ONU est une organisation née après la Seconde Guerre mondiale. La population mondiale est choquée par l'ampleur des pertes humaines et par le génocide (la Shoah). Il y a une prise de conscience de l'importance et de la nécessité de la paix qui se reflète dans l'alinéa 1 du premier article du chapitre I de la Charte de l'ONU :

« Maintenir la paix et la sécurité internationales et à cette fin : prendre des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d'écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d'agression ou autre rupture de la paix, […] »

Chapitre I de la Charte de l'ONU

La Charte de l'ONU est adoptée par 51 États en juin 1945 à San Francisco. Ses objectifs sont le maintien de la paix et de la sécurité internationale et la réaffirmation de l'importance du droit international et des Droits de l'homme (officialisés dans la Déclaration universelle des Droits de l'homme en 1948).

L'ONU est composée de deux grandes institutions : 

  • L'Assemblée générale est l'ensemble des États membres (193 en 2020) qui n'adopte que des recommandations (aucune obligation).
  • Le Conseil de sécurité est l'organe décisionnaire. Il est composé de 15 membres : 5 permanents (les 5 vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, c'est-à-dire les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France) qui ont un droit de veto donc une possibilité de bloquer une décision, et 10 élus tous les 2 ans. Ses résolutions sont contraignantes.
Organisation des Nations unies

© Wikimedia Commons

L'ONU est une organisation d'États souverains à la puissance inégale. Ce sont des États soucieux de leur pouvoir, surtout lorsqu'ils sont des grandes puissances. Ils ont plus d'influence qu'un État secondaire et peuvent donc bloquer une décision qui irait à l'encontre de leurs intérêts. En définitive, l'action de l'ONU dépend de la volonté des États et de leur capacité à agir de manière collective. En fonction des périodes historiques, l'action de l'ONU balance entre blocage et efficacité :

  • pendant la guerre froide : un certain blocage en raison de l'opposition entre les États-Unis et l'URSS ;
  • depuis 1991 : la fin de la guerre froide permet une plus grande action et une plus grande efficacité de l'ONU par l'application du chapitre VII de la Charte (« Action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d'acte d'agression »).

 

C'est dans ce contexte que Kofi Annan (1938−2018) devient le secrétaire général de l'ONU.

B

Les actions de Kofi Annan à l'ONU (1997−2006)

Selon ses propres mots, Kofi Annan a vécu « une vie dans la guerre et la paix ». En tant que secrétaire général de l'ONU, cet homme, dont la formation le destinait à cette carrière, a mené une politique marquée par autant d'échecs que de succès.

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La formation de Kofi Annan

Kofi Annan est un pur produit de l'administration onusienne où il a mené la quasi-totalité de sa carrière.

Kofi Annan est né dans une famille aristocratique en 1938 à Kumasi dans l'Empire britannique de la Côte-de-l'Or (actuel Ghana). Il a fait des études supérieures de droit et d'économie au Ghana puis aux États-Unis. À partir de 1962, il effectue une carrière à l'ONU :

  • Organisation mondiale de la santé à Genève, affaires budgétaires ;  
  • direction des ressources humaines, puis budget ;
  • chargé en 1990 d'organiser le rapatriement des otages du Koweït : c'est déjà l'Irak qui donne un tour politique à sa carrière ;
  • en 1993, il est nommé sous-secrétaire général des Nations unies en charge du département des opérations de maintien de la paix de l'ONU. 

 

À cette fonction, il vit deux épisodes tragiques qui vont le marquer : le génocide rwandais en 1994 et le massacre de milliers de musulmans à Srebrenica par des forces serbes lors de la guerre en ex-Yougoslavie en 1995. C'est un traumatisme moral, à l'origine d'une réflexion politique, visible lors de ses mandats de secrétaire général.

« En cette fin de XXe siècle, une chose est claire. Une ONU qui ne se dresse pas pour défendre les Droits de l'homme est une ONU incapable de se défendre elle-même. » 

Kofi Annan

dans le journal Le Monde

19 août 2018

Ces échecs « m'ont confronté à ce qui allait devenir mon défi le plus important comme secrétaire général : faire comprendre la légitimité et la nécessité d'intervenir en cas de violation flagrante des Droits de l'homme ». 

Kofi Annan

Interventions. Une vie dans la guerre et la paix

© Éditions Odile Jacob, 2013

Enfin, Kofi Annan devient secrétaire général de l'ONU de 1997 à 2006. C'est le premier Africain à la tête de l'ONU. Ces deux mandats se déroulent dans un contexte mondial post guerre froide. C'est une décennie capitale marquée par l'hyperpuissance des États-Unis et ses contestations, le terrorisme mondialisé, etc.

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La politique de Kofi Annan : entre succès et échecs

La politique menée par Kofi Annan a pour but de s'adapter aux nouveaux défis du XXIe siècle et de continuer à défendre les Droits de l'homme. Marquée par des échecs et des succès, la carrière de Kofi Annan est couronnée par le prix Nobel de la paix en 2001. 

Les grands axes de la politique de Kofi Annan sont :

  • L'adaptation aux défis du XXIe siècle en ce qui concerne l'éducation, la santé, le développement économique et les Droits de l'homme.
  • La protection des Droits de l'homme constitue le fondement de la paix et de la sécurité collective. 

 

Kofi Annan souhaite également réformer l'ONU par l'élargissement du Conseil de sécurité aux pays du Sud.

Les succès de la politique de Kofi Annan sont : 

  • L'adoption en 2000 par l'ONU de l'Objectif du millénaire pour le développement (OMD) : réduction de la pauvreté, promotion de l'égalité des sexes, de l'éducation, réduction des problèmes sanitaires (mortalité infantile, sida, etc.).
  • La défense des Droits de l'homme : création de la CPI (Cour pénale internationale) en 1998 ; adoption d'une nouvelle norme de droit international en 2005, la « responsabilité de protéger » (pour chaque État souverain, responsabilité de protéger sa population) ; parrainage de l'association « Cartooning for Peace » en 2006 qui est un réseau international de dessinateurs engagés du côté de la paix et la liberté.
  • L'augmentation des opérations de maintien de paix : en 1997, il y a 20 000 Casques bleus. En 2006, ils sont 90 000.
  • La résolution de crises : en Irak, en 1998, par sa médiation auprès du dirigeant irakien, et en empêchant des bombardements des États-Unis.

 

Les échecs de la politique de Kofi Annan sont : 

  • L'échec de l'élargissement du Conseil de sécurité aux puissances émergentes. 
  • L'échec dans sa volonté d'empêcher les États-Unis et le Royaume-Uni d'attaquer l'Irak en 2003, guerre qu'il qualifiera d'« illégale » en septembre 2004 et de pire moment de sa vie diplomatique.

« Je pense que mon moment le plus sombre a été la guerre en Irak, et le fait que nous n'avons pas pu l'empêcher. »

Kofi Annan

Dans une interview accordée au magazine Time

2013

En 2001, Kofi Annan et les Nations unies recevaient conjointement le prix Nobel de la paix pour leur engagement.

« J'ai essayé de placer l'être humain au centre de tout ce que nous entreprenons : de la prévention des conflits, au développement et aux Droits de l'homme ». 

Kofi Annan, en acceptant le prix Nobel de la paix à Oslo

Le Monde

19 août 2018

Kofi Annan est aujourd'hui un modèle pour de nombreux diplomates :

« Kofi Annan avait une fois pour toutes choisi d'aller de l'avant en pariant sur le meilleur de l'humanité. Ce n'était pas, chez cet homme à l'intelligence intuitive, le reflet d'une quelconque naïveté, mais plutôt le pari réfléchi que l'on obtient davantage par la confiance que par la méfiance. »

Jean-Marie Guéhenno, diplomate français

Le Monde

19 août 2018